V. nos Morceaux traduits des auteurs latins^ p
Cette soif de la vie, cette horreur de la mort, sont, pour Lucrèce, la cause principale des crimes et des malheurs de Thomme. Il s'attache sans cesse à le démontrer. Il s'efforce aussi de lui présenter l'anéantissement comme une délivrance, et, dans une magnifique prosopopée souvent citée, et reproduite par Montaigne, il fait parler la Nature elle-même, qui gourmande nos terreurs et nous démontre que la mort est un de ses bienfaits *.
Mais Lucrèce a beau faire : un instinct de Tâme réveillera toujours chez Thomme, en présence du malheur ou de la mort, la pensée d'un avenir mystérieux, la pensée d'un être supérieur qui doit le récompenser ou le punir. Le poète latin le reconnaît luimême en le déplorant :
Souvent les hommes déclarent que les maladies, que le déshonneur, sont plus à craindre que la mort et le Tartare, qu'ils savent bien que la nature de Tâme n'est autre que celle du sang, ou, si ron veut, de Fair, et qu'ainsi ils n*ont aucun besoin de nos enseignements. Laissez-les dire, et remarquez que tous ces grands mots sont dictés par la vanité et non par une conviction véritable. Ces mêmes hommes, bannis de leur pjBitrie, chassés loin de la vue de leurs semblables, souillés par une accusation honteuse, enfin accablés de toutes les douleurs, vivent cependant ; et en quelque lieu qu'ils aient porté leur misère, ils font des sacrifices expiatoires, ils immolent des brebis noires, ils envoient des offrandes aux dieux Mânes, et, dans le malheur, leur âme se tourne avec plus d'ardeur vers la religion. Aussi, est-ce dans les angoisses et les dangers qu'il convient de contempler l'homme ; p'est dans l'adversité qu'on peut savoir ce qu'il est. Car, alors seulement, la vérité s'échappe du fond de son cœur ; le masque est arraché, la réalité reste 2.
1. V. Morceaux traduitSy p. 160-162. On trouvera l'imitation de Montaigne dans nos Principes de composition et de style, 8" édit., p. 61. (Delagraye. )
â. Lit. HI, v. 4i et suiv.
Lucrèce s*indigne de ce qu'il appelle une faiblesse ; il n'y veut pas voir une loi de notre nature ; pour lui, c'est une inconséquence. Mais, lui-même, l'ennemi de la Providence, qui prétend expliquer tout par la rencontre des atomes, échappe-t-il à ce sentiment d'une puissance supérieure qui règle et dirige le monde ? Qu'importe qu'il l'appelle la nature ? Cette force qui gouverne (natura gubernans)^ qui est créatrice (natura creatrix), qui est toujours dans l'enfantement d'êtres nouveaux *, qui soumet le monde à ses lois (%es, fœdera), à ses calculs {rationes), n'est-ce pas un Dieuprovidence? Si quelquefois le poète représente la terre comme une marâtre, qui jette ici-bas Fenfant, nu, pleurant, plus dénué que la brute *, ailleurs il célèbre ses bienfaits comme la poésie religieuse célèbre ceux de Dieu :
Elle conçoit, elle enfante les riantes moissons, les arbres fertiles, et le genre humain lui-même et toutes les races animales ; elle leur offre des aliments pour la nourriture de leur corps, l'entretien de leur douce vie, la propagation de leur espèce. Aussi est-ce à juste titre qu'elle a reçu le nom de mère 3.
La même idée est développée avec plus d'étendue encore dans le cinquième livre ^, M. Patin, à qui nous avons emprunté ces citations, a le droit de conclure ainsi : « N'est-il pas remarquable que ce poème d'où la divinité devait être absente, nous la fasse rencontrer si souvent dans ces idées de suprême sagesse, de suprême puissance, de suprême bonté auxquelles s'élèvent, en dépit de son système matérialiste et