Liv. IV, début
sont ces fleurs brillantes, c*est ce miel de la poésie. C'est par ralliance de qualités si diverses, maïs si heureusement unies, la grandeur et la grâce, la force et la passion, qu'il nous émeut et qu'il nous ravit. Ce qu'il y a même d'un peu sauvage dans la saveur de cette poésie qui descend d'Ennius et qui prépare Virgile, nous plaît infiniment. La rudesse et la lourdeur de beaucoup de vers nous rendent plus sensibles à cette harmonie tantôt si forte, tantôt si douce que le poète rencontre comme par instinct, quand la passion le transporte, quand son imagination se répand en aimables peintures. Virgile l'emportera par la pureté et l'élégance limpide de sa langue, par la musique délicieuse d'une versification que ses œuvres ont achevé de fixer; il ne surpassera pas, il n'atteindra pas toujours la verve et le pathétique pénétrant de son prédécesseur et maître.
Jugements sur Lucrèce. — Virgile, en effet, a été l'élève de Lucrèce, qu'il célèbre par allusion dans un passage bien connu de ses Géorgiques * et dont il avait fait une profonde étude. Les imitations directes et les souvenirs du poème De la nature se rencontrent partout chez lui. La lecture d'Horace montre aussi combien Lucrèce lui était familier. Ovide, dont les emprunts ne sont pas moins nombreux ^ a été plus hardi que les autres écrivains de son âge : il a osé prononcer le nom d'un poète qu'il devait être dangereux de célébrer sous Auguste, quand le fondateur de Tempire essayait de restaurer la vieille religion nationale. « Les vers sublimes de Lucrèce périront, a-t-il
1. Géorg., Il, v. 490 et suiv. : « Heureux qui a pu pénétrer les principes des choses, qui a foulé aux pieds toutes nos terreurs et les menaces de l'inexorable Destin et le bruit de Tavare Achéron. »
2. Voir ces imitations de Virgile et d'Ovide indiauées dans l'excellente Introduction des Extraits de M. Bergson.
écrit, le jour qui verra la destruction de la terre*. » Le poète x^ïanilius, dans ses Astronomiques^ est encore tout plein des inspirations du poème De la nature. Plus tard on le lit moins : Tarchitecte Vitruve semble n'y voir qu'un traité de physique ; Thistorien Velleius Paterculus rapproche singulièrement le nom de Lucrèce de celui de Varron. Quintilien réunit également deux écrivains d'un mérite si peu comparable, et son jugement est aussi vague que celui qu'il porte sur Ënnius et sur les autres vieux poètes de Rome. Il est élégant, dit-il, mais difficile ; il n'est pas propre à former l'orateur *. Stace célèbre «le sublime délire du docte Lucrèce^ ». A la fin du premier siècle, au mo* ment où se réveille la querelle des anciens et des modernes, le parti des anciens remet Lucrèce en honneur. L'auteur du Dialogue des orateurs fait dire, sur le ton du dédain, à un de ses interlocuteurs : « Il y a des hommes qui lisent Lucilius de préférence à Horace, et Lucrèce de préférence à Virgile*. »
Lucrèce tomba peu à peu dans l'oubli. Dans la lutte entre le paganisme expirant et le christianisme qui se développait tous les jours, les païens ne pouvaient invoquer un auteur qui avait combattu les dieux de la Grèce et de Rome ; les chrétiens devaient se défier d'un auxiliaire dangereux qui concluait au matérialisme. Au moyen âge, il n'est pas connu, et ce n'est qu'à l'aurore de la Renaissance, en 1517, qu'un célèbre savant italien, Le Pogge, découvre dans ud monastère d'Allemagne un manuscrit du poème De la nature.
Mais le texte était singulièrement altéré et défiguré. Un érudit français du xvi® siècle, Lambin, le restitua en