‹ Histoire de la littérature romaineChapitre 164 sur 433 · Sénèque, Controv, X, préface · texte numérisé non relu

Sénèque, Controv, X, préface

des anciens, Tite-Live osa citer avec éloge des chefs du parti républicain, des meurtriers de César, tels que Brutus et Gassius; il ne cachait pas ses sentiments favorables à Pompée, et Auguste ne &'en vengea que par le nom de Pompéien qu'il lui donnait en riant. D'ailleurs, comme beaucoup d'autres esprits généreux, Tite-Live acceptait sans doute avec résignation le pouvoir d'un seul, qui, en assurant la sécurité et le repos, conservait les dehors de la liberté. En outre, la fierté nationale trouvait à se consoler par le spectacle de la grandeur romaine. Ce fut là l'inspiration de Tite-Live dans son Histoire romaine^ peutêtre même celle de Trogue-Pompée dans son grand tableau de cette monarchie macédonienne qui avait soumis l'Orient pour venir se fondre dans l'empire romain.

La poésie. — Le même sentiment patriotique anime Virgile dans son Enéide, Horace dans ses odes sérieuses. Quant à la satire du même poète, on peut dire que le spectacle des faiblesses et des misères de son temps, tant de lâchetés et d'apostasies, tant de masques tombés, tant de mots démentis par les faits, tant de désillusions, l'ont faite ce qu'elle est, à la fois clairvoyante et indulgente. Brutus s'était tué quand il avait cessé de croire à la toute-puissance de la vertu ; Horace, revenu à meilleur marché des rêves généreux de sa jeunesse, pardonne à l'humanité, adopte la paix d'Auguste et se réfugie dans le plaisir. C'est la morale que prêchent ses odes légères, les plus personnelles et les plus parfaites de toutes.

Virgile et Horace, qui sont nés et qui ont grandi au milieu des guerres civiles, ont conservé encore, malgré quelques adulations inspirées peut-être par la poésie alexandrine, la dignité du caractère, l'élan du patriotisme, la grandeur des sentiments. La génération qui

les suit, celle des TibuUe, des Properce et des Ovide, a subi complètement Tinfluence du régime nouveau. Avec eux commencent les poètes de cour, terme qu'il serait injuste d'appliquer h leurs prédécesseurs. C'est dans leurs œuvres que s'étale sans aucune mesure cet art de flatter qu'ils ont si bien emprunté aux Alexandrins. C'est alors aussi que la poésie, arrivée avec Virgile et Horace à la perfection de sa forme, devient l'interprète presque exclusive de la tendresse et du plaisir, soit que les grands sujets ne puissent être traités sans péril, soit que les poètes se conforment aux goûts d'une jeunesse inactive et corrompue. L'élégie voluptueuse est le genre où s'exercent de préférence les grands talents : Tibulle avec une tendresse communicative et vraie, mais un peu molle, Properce avec un esprit plus ardent, plus varié, mais malheureusement entaché d'érudition , Ovide avec une coquetterie d'artiste et un libertinage sans passion. L'élégie sérieuse n'existe plus pour nous que dans plusieurs pièces de Properce et dans quelquesuns des recueils d'Ovide ; parfois touchante chez celui-ci, elle est le plus souvent monotone, pédantesque et sans dignité dans la douleur. L'imitation alexandrine avait produit les Bucoliques de Virgile, elle avait perfectionné la poésie didactique dans les Géorgiques du même poète; c'est la Grèce encore qu'Ovide copie dans ses poèmes descriptifs plutôt qu'épiques des Métamorphoses et des Fastes. Il faut ajouter à ces œuvres un assez grand nombre de poèmes mythologiques, en tout semblables à ceux de la période précédente, et deux tragédies, le Thyeste de Varius et la Médée d'Ovide, que Quintilien égale aux chefs-d'œuvre de la Grèce, mais qui n'étaient pas destinés à la scène. Tous ces travaux poétiques, encouragés par la faveur du maître, applaudis dans des lectures publiques par une société élégante et

ile, d'Horace, de Properce, de TibuUe, sans [* leurs relations avec Auguste et avec le faécène, qui en se faisant sur ce point, comme les autres, l'agent habile du prince, a rendu n synonyme de celui de patron éclairé des

t dire que ce rôle avait été déjà indiqué à et à son ministre par deux personnages consi- I i, Asinius PoUion etValérius MessalaCorvinus. |

as PoUion. — Le premier, mêlé aux guerres DUS César et dans les premiers temps du sej m virât, consul et triomphateur, avait d'abord 'ti pour Antoine contre Octave; mais après usieurs fois négocié la paix entre les deux il refusa de suivre Antoine dans ses dernières i aventures. Cependant il conserva toute soa (lance à l'égard d'Octave, et il fut toujours susvainqueur dont il avait repoussé les avances, dépouilles des Parthini, peuplade de la Dall'il avait vaincue, il fonda la première bibliopublique de Rome. Auteur de tragédies que it Virgile et Horace *, auteur d'une histoire

le, ÉgL, VIII, 10 :

ola Sophocleo tua carmina digna cothurno.

vers seuls dignes du cothurne de Sophocle.

at., I, X, 42 :

Pollio regum

icta canit pede 1er perçusse

chante les aventures des rois en vers à triple mesure

des, II, I, 9 :

Paulum severœ musa tragœdiae |

Desit theatris

évère Melpomène abandonne quelque temps nos théâtres.

des guerres civiles, souvent citée par les anciens, il mettait aussi son talent oratoire au service des accusés. Sa maison et sa bourse étaient ouvertes aux hommes de lettres ; nous verrons qu'il sauva le patrimoine du jeune Virgile, et qu'il encouragea ses débuts poétiques. Ce .fut lui qui introduisit l'usage de ces lectures ou récitations, réservées d'abord à une réunion restreinte d'amis. Son cercle dut précéder celui de Mécène; mais l'attitude froide ou même légèrement opposante de Pollion à l'égard du prince en écarta les jeunes poètes qui se pressaient au contraire chez le ministre d'Auguste. Horace, malgré son intimité avec Mécène, se fît honneur en restant fidèle à une vieille amitié, et il ne cessa pas de fréquenter le protecteur de sa jeunesse.

Hessala Corvinns. — Comme Pollion , Messala appartenait à l'âge précédent par ses succès oratoires et par son rôle dans les guerres civiles. Après le meurtre du dictateur, il avait servi dans le camp de Brutus et de Cassius. Quand son parti fut vaincu k Philippes, il se tourna un instant du côté d'Antoine ; mais son dégoût pour la conduite du grossier soldat le rapprocha d'Octave, qu'il servit fidèlement, sans cependant renier ses principes républicains. Il fut consul en 31, il vainquit les Aquitains sur les bords de l'Aude, et il triompha en 27 pour cette victoire. Il s'occupa ensuite, outre ses plaidoiries, de travaux de grammaire et même de poésie. Ami d'Horace et de Tibulle, Messala fut aussi le protecteur d'autres poètes; il encouragea les débuts d'Ovide. Ses opinions politiques, son attitude réservée à l'égard d'Auguste, éloignèrent de son cercle littéraire les hommes qui craignaient de se compromettre. On y rencontrait cependant, sans compter Horace et Tibulle, des écrivains distingués dont nous aurons à parler, iEmilius

seulement à la littérature et à la philosophie, mais aux mathématiques, aux sciences et à la médecine. Son maître de rhétorique, Epidius, fut aussi, selon Suétone, celui de Marc-Antoine et d'Octave, et peutêtre les relations entre le futur poète et le futur empereur ont-elles commencé dès cette époque. Il eut d'autres condisciples dont plus tard l'amitié ne lui fut pas moins utile, Cornélius Gallus et Alfénus Yarus. ' Le premier, comme poète élégiaque, fut le rival de Tibulle et de Properce ; il joua aussi un rôle actif dans la politique, et finit par en être victime, car, préfet dé l'Egypte , il fut disgracié par Auguste et réduit à se donner la mort. Le second, jurisconsulte distingué,, fut gouverneur de la Gaule transpadane après Asinius Pollion, au moment de la guerre de Pérou se entre Octave et Antoine, et il arriva au con- 'sulat.

11 est probable que le jeune Virgile connut à Rome les principaux poètes du temps, et que ce commerce ne fut pas sans influence sur son avenir. Mais ce qui enflamma surtout son ardeur poétique, ce fut une étude profonde des auteurs de l'ancienne Grèce et d'Alexandrie.

On ne sait à quelle époque il quitta Rome pour retourner dans son pays. 11 était bien jeune quand il entreprit de marcher sur les traces de ses maîtres. Ses premiers essais furent, en général, des traductions. On cite, parmi les plus remarquables, le Moucheron {Culex), petit poème dont les anciens vantaient la grâce et l'harmonie. Celui que nous avons aujourd'hui n'est sans doute pas authentique; au moins est-il certain qu'il est gâté par des remaniements et des interpolations. La collection de ces premières œuvres [Catalectay recueil) contient encore d'autres pièces contestées, VAigrelle {Ciris), la Cabaretière {Copa), le Moretum, c'est-à-dire un certain mets rustique dont la descrip-

tien remplit une partie du poème. Ce petit ouvrage, qui sent tout ài la fois le grammairien et le disciple de l'école d'Alexandrie, serait, d'après la note d'un manuscrit, une traduction d'un poème grec de Parthénius, qu'on a nommé quelquefois comme un des maîtres de Virgile. Une exactitude minutieuse dans la description matérielle, une versification élégante, mais sans éclat et un peu froide, un habile emploi des ressources delà langue poétique, de temps en temps quelques traits d'esprit, tels sont les caractères du Moretum, qui n'est pas tout à fait indigne de la jeunesse du grand poète.

Selon le biographe Donat *, Virgile, avant de composer les Bucoliques ^ tenta une épopée sur un sujet national. Il voulait chanter Albe, cette mère de la puissance romaine ; mais, rebuté par la dureté des noms qu'il rencontrait, il abandonna son entreprise. Peutêtre y fait-il allusion dans un passage de la sixième églogue :

Tandis que je chantais les rois et les batailles, le dieu du Cynthe me prit par Toreille et me donna cet avis : Le berger, ô Tityre, doit mener au pâturage ses grasses brebis, et chanter sd'humbles sujets 2.

Virgile avait vingt-sept ans quand il reproduisit chez les Romains le genre de la pastorale, que Théocrite avait créé avec tant de succès pour la société élégante et raffinée d'Alexandrie. Il fut, dit-on, poussé dans cette voie par Asinius PoUion, poète lui-même, et alors lieutenant d'Antoine dans la Gaule cisalpine ; Pollion avait attiré Virgile et le recevait à sa table. Ces petites pièces que Virgile réunit plus tard sous le nom de

1. Tibérius Glaudius Donatus, d'une époque inconnue, auteur d'une Vie de Virgile, défigurée par beaucoup de fables.

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