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trouver surtout la génération spontanée. Or, si l'on supprime l'épisode d'Aristée, il faut du même coup supprimer ces vers.
4^ L'épisode d'Aristée, nous l'avons vu, est une partie intégrante du sujet, tandis que le panégyrique de Gallus serait un pur hors-d'œuvre, absolument inexplicable. Quiconque a le moindre sentiment de l'art virgilien n'admettra pas qu'il ait pu commettre cette faute monstrueuse.
50 Sans doute Virgile, dans son poème, a célébré" quelquefois, en quelques traits rapides, ses puissants protecteurs. Mais est-il possible d'admettre qu'il ait consacré cent cinquante à deux cents vers à Gallus, son ami sans doute, mais bien petit personnage à côté d'Auguste et de Mécène?
6° Quand Gallus périt en 728, les Géorgiques étaient depuis trois ans dans les mains de tous. Si l'on suppose que l'auteur ait publié aussitôt une seconde édition, où l'éloge de Gallus faisait place à l'épisode d'Aristée, il n'a pu faire disparaître la première; elle restait dans les bibliothèques publiques, elle restait en possession des maîtres, des élèves, des amis de la poésie. Comment admettre qu'il ne soit resté aucun vestige de ce long panégyrique, et que tant de critiques curieux des faits et des anecdotes littéraires, tels qu'Aulu-Gelle, n'en aient jamais parlé?
Il reste encore à protester, au nom du caractère et de la dignité morale de Virgile, contre une telle conduite. Est-ce que le poète a supprimé la dixième églogue, consacrée tout entière à Gallus? est-ce qu'il a retranché de la cinquième églogue l'éloge qu'il fait du poète? Et il aurait cyniquement raturé près de la nioitié de son quatrième chant, et il n'aurait pas craint de se déshonorer ainsi devant tous ses contemporains!
Tout au plus, pour donner quelque fondement au
récit de Servius, peut-on admettre, avec M. Denis, que le nom de Gallus était glissé originairement, comme celui du gouverneur de TÉgypte, dans le tableau que Virgile fait de la vallée du Nil, et que ce nom a été ensuite supprimé. C'est la seule concession qu'on puisse faire h Servius. Mais, on peut l'affirmer, ces touchants tableaux des aventures d'Orphée et d'Eurydice n'ont pas été introduits après coup et comme subrepticement dans les Géorgiques; ils ont contribué à l'enthousiasme des Romains pour l'œuvre naissante, ils ont ému les premiers lecteurs de Virgile comme ils nous émeuvent encore aujourd'hui.
Une des inspirations de Virgile dans son poème, c'est une affection reconnaissante pour Auguste et pour Mécène, c'est une admiration réfléchie pour le gouvernement comme pour la personne du prince. Aussi bien qu'Horace, il voit en lui le génie qui a pacifié le monde, dont la sagesse a fermé les blessures de la guerre civile, ranimé les sources de la prospérité et de la richesse publiques, donné à Rome le seul régime possible à cette époque. Il l'aime donc et le célèbre, sans qu'on puisse, sauf dans un seul passage, lui reprocher de l'adulation. Il faut l'avouer, en effet, l'invocation qui commence les Géorgiques est pour nous très choquante. Les habitudes de l'école d'Alexandrie ont entraîné le poète, comme elles expliquent l'emphase et les exagérations d'Horace dans une de ses odes. C'était une forme littéraire que l'usage des Grecs et du siècle en général autorisait à l'égard des grands personnages; nous avons vu que le sénat avait divinisé Jules César. Sans doute, il eût été plus beau de déroger h cette habitude et de répudier cet héritage d'adulation légué par les Alexandrins, mais on pouvait y céder sans cesser d'être un homme honorable, et chez Virgile, si la forme est blâmable, le sentiment est sincère et pro-
fond. L'amour de la paix, TenthoTisiasme de la reconnaissance purifient de toute bassesse cet hommage rendu au bienfaiteur du poète et, dans la conviction intime de Virgile, au sauveur de la patrie.
L'Enéide. — Les sentiments patriotiques qui animent les Géorgiques se rencontrent aussi dans le poème de V Enéide, Virgile a choisi ce moment important pour les destinées de Rome ou la race troyenne arrivait en Italie. Par là, il flattait le désir des Romains de relever leur origine, il se rattachait aux traditions religieuses et historiques de son pays, il trouvait un cadre à la fois réel et poétique, et présentait un événement providentiel, favorable au merveilleux. Après les histoires en vers de Naevius et d'Ennius, il renouvelait au profit de la littérature latine l'épopée d'Homère. Cependant il faut dire qu'il avait sur son prédécesseur de grands désavantages. Homère était à la fois chroniqueur et poète; il racontait avec enthousiasme des faits récents, que luimême et ses contemporains acceptaient comme vrais; ces dieux qu'il faisait intervenir dans son poème, il croyait à leur action, à leur présence peut-être, et les détails qu'il ajoutait, son imagination les lui donnait dans les limites du probable. Virgile, au contraire, invente, arrange; ce sont des fictions qu'il rattache à quelques faits recueillis dans les traditions nationales. Il n'est pas dupe du merveilleux qu'il mêle à son œuvre, ce n'est pour lui qu'une machine épique^ il faut qu'il supplée par l'artifice à la vérité et aux convictions qui lui manquent. Aussi ses dieux sont-ils, en général, pâles et peu intéressants; Junon seule et Vénus ont quelque «relief, la première par la haine passionnée dont elle poursuit les Troyens, la seconde par sa tendresse maternelle pour Enée. Il faut les
placer parmi ces caractères de femmes que Virgile a excellé à peindre.
Un autre désavantage du poète latin, c'est la différence des lecteurs. Tous les Grecs étaient capables d'entendre et d'apprécier Homère. On se rappelle l'enthousiasme qui accueillit Hérodote à la lecture de ses histoires; que devait-ce être pour des poèmes qui renfermaient les origines et les titres de noblesse depeuplades helléniques? Les lecteurs de Yirgile sont bien moins nombreux et plus froids : ils ne voient dans V Enéide qu'un roman poétique dont la versification fait le principal mérite ; ils aiment sans doute à trouver les origines de Rome embellies et rattachées aux dieux, mais ils n'y tiennent pas absolument ; c'est avant tout comme œuvre littéraire qu'ils jugent V Enéide.
La différence des langues ^st encore une cause d'infériorité. La langue d'Homère naissait à peine : jeune, souple, docile entre les mains du poète, elle offrait une heureuse variété de dialectes et une certaine liberté dans le mètre; elle était aussi simple et aussi naïve que les héros du poème. La langue de Virgile, au contraire, est soumise à des règles sévères ; elle a plus de majesté que de souplesse, plus de force que de vivacité; elle se prête moins aux sujets héroïques; langue d'une société qui touche à sa décadence, elle ne saurait peindre avec fidélité les mœurs d'une société jeune et forte.
Un dernier et plus grave inconvénient naissait du sujet lui-même. Quelle grandeur y a-t-il dans l'établissement d'un chef de bannis? Le héros, son caractère, ses périls, ses exploits, sont assez petits; il n'y a de grand que sa postérité qui n'existe pas encore. Quant aux traditions nationales, elles se bornaient souvent à des généalogies d'hommes et de villes, èi des séries de noms qui gênaient la liberté du poète,.
au lieu de soutenir son imagination. Forcé sans cesse
de rappeler les fondations de familles qui comptaient
i encore à Rome plus d'un représentant, il ne pouvait
i altérer la tradition en prêtant h ces personnages des
I traits fictifs et des actions supposées.
Toutes ces difficultés ont influé nécessairement sur le plan et la couleur du poème. Énée n'est que de nom le héros de l'épopée ; il disparaît devant cette Rome qu'on entrevoit déjà dans toute sa splendeur. Instrument docile entre les mains des dieux, son caractère est et devait être analogue à son rôle ; la soumission aux ordres du ciel, la piété, en sont le trait distinctif; c'est un prêtre guerrier, faisant la guerre en vue de la paix, n'ayant ni les passions ni la brillante valeur d'un Achille ou d'un Ajax. On s'explique ainsi la résignation facile avec laquelle il abandonne Didon, et son langage froid et embarrassé quand il la rencontre dans les enfers; mais on ne peut se défendre d'en être choqué, de même que cet homme si pieux, ce père si tendre nous semble bien cruel quand il frappe le jeune Lausus, victime d'un admirable dévouement filial. La cruauté d'Achille s'accorde mieux avec son caractère ; d'ailleurs Achille a pardonné souvent, il ne devient inexorable que lorsqu'il a Patrocle h venger. Sans doute, ce qui a contribué encore h refroidir le personnage d'Enée, c'est le désir de montrer en lui l'image d'Auguste et de rehausser les génies fondateurs.
Quelques autres figures, celles deTurnus, d'Évandre, de Pallas, de Mézence, ont plus de relief et de force. Celle de Mézence surtout est esquissée avec une vigueur et une originalité frappantes : rien de plus saisissant que le caractère de ce guerrier farouche, ennemi des dieux et des hommes, qui a lassé par les raffii^ements de sa cruauté ses sujets d'Agylla :
Il accouplait les vivants et les morts, appliquant les mains sur les mains, les bouches sur les bouches, voilà ses supplices! Et les victimes, dégouttantes d'un sang fétide, expiraient ainsi lentement dans ces embrassements horribles ^
Mais ce monstre qui se complaît dans ses crimes et dans son impiété, qui, avant le combat, s'écrie :
Mon bras, ce trait que je lance, voilà mes dieux, qu'ils me secondent!
a pourtant conservé quelque chose de l'homme. Il aime son cheval Rhébus, compagnon de ses combats et de ses victoires; il aime surtout son lîls, le jeune et aimable Lausus, « digne par ses vertus de n'avoir' pas pour père un Mézence ». Mais ce fils chéri tombe en défendant son père. On apporte au guerrier blessé le cadavre du jeune homme. Alors, avec la douleur et le désespoir, les remords entrent dans son cœur :
Ah ! mon fils, s'écrie-t-il, c'est moi qui par mes crimes ai souillé ton nom... J'aurais dû me livrer à la vengeance de ma patrie et à la haine des miens, j'aurais dû expier par tous les supphces ma vie coupable*.
Puis, quand il va mourir frappé par Énée, les dernières paroles de sa bouche défaillante expriment un sentiment religieux : lui, qui a raillé toutes les superstitions, il ne veut point rester sans sépulture ; il supplie Énée de permettre qu'un peu de terre couvre son corps et qu'il partage le tombeau de son fils. Il faut lire tout entière cette scène admirable, où le poète latin a montré une connaissance si profonde du