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HISTOIRE DE Lk LITTÉRATURE ROMAINE 381
poète. La pièce qui commence le recueil et qu'Horace adresse à Mécène est une véritable satire où l'on sent partout la malice et l'ironie :
Les uns aiment à se couvrir sur un char de la poussière d'Olympie; la borne évitée par leur roue brûlante, la palme glorieuse les élèvent jusqu'aux dieux, maîtres de l'univers; Un autre est heureux si la foule inconstante des Romains s'empresse de lui faire monter le triple degré des honneurs; cet autre, s'il peut entasser dans son grenier tous les grains qu'on recueille sur les aires de la Libye. Cet homme met son bonheur à sarcler de ses mains le champ de son père; jamais au prix des trésors d'Attale tu ne l'en arracherais pour qu'il aille, matelot tremblant, fendre sur un vaisseau de Chypre la mer de Myrtos. Quand le vent d'Afrique se déchaîne sur les flots de la mer d'Icare, le marchand effrayé vante les loisirs et les champs de sa ville natale; puis il radoube ses vaisseaux brisés, indocile au joug de la pauvreté. Tel ne dédaigne pas une coupe de vieux massique, et dérobe volontiers quelques heures aux affaires, étendu tantôt soys un arbousier verdoyant, tantôt à la source paisible d'une fontaine sacrée. Beaucoup aiment les camps, le bruit confus des trompettes et des clairons, et les combats abhorrés des mères. 11 brave le souffle glacé de Jupiter, oublieux de sa jeune épouse, le chasseur dont les chiens fidèles ont fait lever une biche, ou dont les filets rompus ont laissé échapper un sanglier marse. Pour moi c'est le lierre, couronne des doctes fronts, qui me transporte au milieu des dieux; ce sont les frais bocages, les chœurs des Nymphes dansant avec les Satyres, qui me séparent de la foule.
On sent dans cette pièce le ton de l'homme qui se rit et des autres et de lui-même ; il est inévitable qu'on la rapproche de la satire première du livre P', également adressée à Mécène, où l'auteur énumère avec un sourire malicieux les goûts opposés des hommes, et se plaît surtout à nous les montrer toujours mécon-
terits de leur sort et envieux de celui des autres, dont ils se dégoûteraient bientôt àTépreuve.
Ailleurs l'ode d'Horace est une sorte d'épigramme ; c'est ainsi qu'il raille doucement de ses goûts guerriers un jeune homme qui, séduit par l'espoir de s'enrichir, laisse là ses livres pour s'engager dans une expédition contre les Arabes :
Iccius, tu convoites donc aujourd'hui les riches trésors des Arabes, tu prépares une rude guerre aux rois de Saba encore invaincus, tu forges des chaînes pour les Parthes redoutables? De quelle vierge barbare veux-tu frapper le fiancé pour en faire ton esclave? Quel enfant royal s'étendra désormais près de toi, les cheveux parfumés, pour remplir ta coupe d'une main exercée chez les Sères à tendre l'arc paternel? Niera-t-on que les torrents puissent remonter au sommet des montagnes, le Tigre refluer vers sa source, quand, tous ces livres de l'illustre Panétius et de l'école de Socrate rassemblés à grands frais, tu songes à les échanger contre une cuirasse ibérienne? Ah! nous attendions mieux de tes promesses *.
Ailleurs c'est une ironie telle qu'on la rencontre souvent chez Catulle. Après un début très fier sur la pureté de sa vie, sur la protection du ciel qui l'a défendu contre les attaques d'un loup monstrueux, il nous fait connaître par une chute fort piquante quelle est cette vertu que les dieux récompensent :
L'homme dont le cœur est pur et la main innocente n'a besoin, Fuscus, ni des javelots du Maure, ni de l'arc, ni du carquois chargé de flèches empoisonnées, lui fallût-ii traverser les sables brûlants des Syrtes, le Caucase inhospitalier, les pays qu'arrose le merveilleux Hydaspe.
Dans ma forêt de la Sabine un loup me rencontre. Je chantais ma Lalagé, j'errais, sans souci, plus loin que de
TU
coutume, quand devant ma main désarmée le loup s'est enfui. Jamais tel monstre ne fut nourri dans les vastes chênaies de la belliqueuse Daunie, ni engendré dans l'aride royaume de Juba, cette nourrice des lions ^
Que fera-t-il pour reconnaître ce bienfait des dieux?
Partout, dans les pays où régnent les glaces, dans les plaines brûlées par les feux dévorants du soleil, j'aimerai Lalagé au doux parkr, au doux sourire...
"Souvent l'ode a tout le caractère d'une petite épître. Telle est c^lle qu'il adresse à Leuconoé :
Ne t'inquiète pas de savoir, cette recherche est un crime, quelle fin les dieux destinent et à moi et à toi, Leuconoé; n'aie point recours aux calculs babyloniens ! Combien il vaut mieux supporter tout ce qui peut advenir I Que Jupiter te réserve encore de nombreux hivers, ou que le dernier soit celui qui maintenant fatigue contre les rochers du rivage les flots tyrrhéniens, sois sage, filtre tes vins, et ramène à la mesure de notre courte vie tes longues espérances. Nous parlons, et déjà s'est envolée l'heure jalouse ; cueille la fleur du jour, et garde-toi de croire au lendemain *.
Cest le badinage d'Anacréon qu'Horace a si souvent imité et qui convenait si bien à son caractère.
Les chansons de table ne sont pas' moins nombreuses et par le ton diffèrent peu de ce gracieux et nonchalant petit billet :
Vois se dresser le Soracte blanchi sous une neige épaisse, vois fléchir sous le fardeau les forêts fatiguées, vois les fleuves s'arrêter sous l'àpre gelée. Désarme l'hiver en chargeant de bois ton foyer, et puise libéralement à l'amphore sabine un vin de quatre ans. Abandonne aux
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dieux tout le reste; quand ils ont abattu les vents qui luttaient sur la mer bouillonnante, les cyprès et les vieux frênes n'agitent plus leur feuillage. Qu'arrivera-t-il demain? Garde-toi de le rechercher; chaque jour que t'accorde le sort est un jour gagné. Enfant, ne dédaigne ni les tendres amours, ni les danses, tandis que tes années fleurissent et que les cheveux blancs de la morose vieillesse sont loin de toi. C'est le temps de fréquenter le Champ de Mars et les gymnases, de rechercher vers le soir, à l'heure convenue, les mots murmurés à l'oreille *...
Les pièces de ce genre sont nombreuses, et c'est là qu'on trouve le plus complètement l'inspiration personnelle d'Horace, un amour sérieux pour le plaisir, la mélancolie auprès du sourire, des idées de mort à demi tristes au milieu de la joie des festins, une résignation douce et tranquille. Il prend la mort par la main, il la fait asseoir au milieu des convives. « La vie est courte, hâtons-nous d'en jouir », telle est partout la conclusion du poète. Les mêmes idées ont fourni des inspirations plus hautes aux poètes et aux moralistes modernes ; eux aussi ont peint la fragilité et le néant de la vie, mais, bien différents d'Horace, ils ont conclu : la vie est courte, donc il faut se préparer à mourir.
Il serait long de citer toutes les charmantes petites pièces qui orit ce caractère; notre Recueil de morceaux traduits en a donné plusieurs, auxquelles nous venons de renvoyer le lecteur. Nous avons reproduit aussi les adieux pleins de tendresse qu'Horace adresse à Virgile qui part pour la Grèce % et les regrets touchants qu'inspire au poète la mort de leur
1.1,9. — Voir, dans le Recueil des morceaux traduits, les odes à Sestius, p. 268, à Dellius, p. 273, à Postumus, p. 275, à Afanlius Torquatus, p. 279.