III
Ite et Romanœ consulite historiœ.
(Voy. nos Morceaux traduits, p. 257.)
Semper at armatx cura fuit patrix,
cinq doigts peuvent contenir. Nuits odieuses, marais aux ondes croupissantes, et vous tous, fleuves qui enchaînez mes pieds, bien jeune sans doute, mais non coupable je suis descendue sur vos bords. Que le roi des enfers se .montre pour mon ombre un juge sensible ; si Eaque siège à côté de son urne, qu'il en tire une sentence favorable à mes cendres. Que son frère et lui se placent auprès de Minos et que la troupe sévère des Euménides fixe sur le tribunal des regards attentifs. Sisyphe, laisse ton rocher; que la roue d'Ixion se taise; eau trompeuse, laisse-toi saisir par Tantale; que le terrible Cerbère ne poursuive pas aujourd'hui les ombres, et que sa chaîne détachée repose silencieuse. C'est moi qui plaide ma cause; si j'altère la vérité, que l'urne fatale, supplice des Danaïdes, pèse sur mes épaules.
... Dès que la robe prétexte tomba devant les flambeaux de l'hymen, et que la bandelette du mariage reçut et enchaîna ma chevelure, je partageai ta couche, Paulus, pour ne la quitter que par la mort. Qu'on lise sur cette pierre que je n'eus jamais qu'un époux. J'en atteste les cendres de mes ancêtres, que tu dois honorer, ô Rome, dont les exploits, Afrique, t'ont couchée par terre... je n'ai jamais fait fléchir les lois de la censure, et jamais mes faiblesses n'ont fait rougir nos pénates. Cornélie n'a point flétri tant d'illustres trophées; bien plus, elle fut un des exemples qu'offrait à l'imitation cette grande famille. Les années ne m'ont point changée, tous mes jours furent sans tache, j'ai vécu brillante entre les flambeaux de l'hymen et les flambeaux de la mort.
Scribonia ma mère, tête chérie, jamais je n'affligeai ton cœur; qu'aurais-tu voulu changer en moi, si ce n'est mes destins? Mon éloge est dans les larmes de ma mère, dans la douleur de Rome ; ma cendre est défendue par les gémissements mêmes de César! Il accuse la mort de la digne sœur de sa fille, nous avons vu des larmes couler sur le visage d'un dieu.
Et cependant j'ai mérité les insignes accordés aux épouses fécondes, et je n'ai pas été enlevée à une maison sans enfants. Toi, Lépide, toi, Paulus, dont la pensée m'adoucit la mort, c'est dans vos bras que j'ai fermé les
yeux. J'ai vu mon frère remplir pour la seconde fois la chaise curule, l'année où, consul, le destin lui ravit sa sœur. Et toi, ma fille, vive image d'un père censeur, imite ta mère, sois fidèle à un unique époux. Perpétuez la race des Scipions; volontiers je pars dans la barque, puisque tant de rejetons vont encore agrandir mes . destins. Le dernier triomphe, la dernière récompense d'une femme, c'est le libre hommage que la renommée rend à ses cepdres déjà froides.
Maintenant je te recommande, Paulus, ces enfants, gages communs de notre tendresse. Cette pensée vit encore profondément dans mes cendres. Père, prends auprès de ces enfants le rôle d'une mère; c'est mon cher troupeau, tes bras devront s'ouvrir à ses caresses. Quand tu auras donné tes baisers à ces orphelins qui pleurent, ajoutes-y les baisers de leur mère. Aujourd'hui toute la famille repose sur toi seul. Si tu épanches ta douleur, que ce soit loin de leur présence; quand ils viendront, que tes joues soient sèches et trompent leurs baisers. Tu auras assez de tes nuits pour agiter ton cœur et des songes qui te présenteront mes traits. Et quand, solitaire, tu t'épancheras devant mon image, parle comme si je devais répondre à chacune de tes paroles.
Ah! si jamais la porte de l'atrium s'ouvrait à un autre lit nuptial, et qu'une belle-mère défiante vînt s'asseoir à ma place, ô mes enfants, acceptez, supportez l'hymen de votre père; votre déférence vous conciliera l'étrangère. Ne louez pas trop votre mère ; la pensée de la première épouse lui ferait voir dans vos libres paroles une intention blessante. Mais, si le souvenir de Cornélie suffit au cœur de votre père, et que mes cendres lui soient chères, apprenez à pressentir les approches de sa vieillesse, sauvez-le de ^tous les ennuis du veuvage. Puisse le destin ajouter à vos années ce qu'il a retranché des miennes ! Que mes enfants réjouissent la vieillesse de Paulus. Grâce au ciel, aucun de vous n'a fait porter le deuil à sa mère, et mes funérailles ont rassemblé tout mon cher troupeau!
Nous ne regrettons pas cette longue citation ; on
trouverait difficilement dans l'antiquité un morceau plus pur, plus touchant, et, comme Ta dit M. Cranstoun, plus chrétien.
Bibliographie : Frédéric Plessis, Eludes critiques sur Properce et ses élégies, Paris, Hachette, 1884.
Ovide. — Ovide se désigne lui-même comme le successeur de Properce et comme le quatrième poète élégiaque de Rome :
Les destins cruels pour Tibulle, dit-il, ne m'ont pas donné le temps de cultiver son amitié. Il t'avait succédé, Gallus, et Properce fut son héritier. L'ordre des temps m'a fait le quatrième *.
Dans la même élégie, le poète, dont les noms étaient Publius Ovidius Naso^ nous raconte toute son histoire. Il était né à Sulmone, ville du Bruttium, l'année de la bataille de Modène (711 de Rome, 43 av. J.-C, Je 28 mars). Il nous apprend qu'il avait un frère plus âgé que lui d'un an. Sa famille appartenait depuis longtemps à Tordre des chevaliers. Son père et sa mère vivaient encore lorsqu'il composa ses premiers ouvrages, et moururent dans un âge fort avancé, à temps pour n'être pas témoins de son exil. Dès son enfance, il fréquenta avec son frère les écoles les plus célèbres de Rome et suivit les leçons des fameux rhéteurs Arellius Fuscus et Porcins Latro. Mais, tandis que son frère semblait avoir plus de dispositions pour l'éloquence du barreau, Ovide se sentait déjà fortement entraîné vers la poésie :
Dès mon enfance, j'aimais les célestes mystères d'Apollon et la muse m'entraînait furtivement versas travaux de la poésie. Souvent mon père me disait : « Pourquoi te livrer à un art stérile? Homère lui-même est mort sans richesses. »