‹ Histoire de la littérature romaineChapitre 242 sur 433 · Tiistes, I · texte numérisé non relu

Tiistes, I

qui a souffert de bien lâches désertions et à qui pourtant sa femme et quelques amis restent si courageusement fidèles. Mais Teffusion de ses flatteries et de ses prières, mais ce malheureux esprit, cette malencontreuse érudition qui nous montrent sans cesse dans les vers, au lieu de l'expression passionnée des sentiments personnels, une œuvre d'art et un exercice de rhéteur, diminuent beaucoup l'intérêt et amènent rapidement la fatigue *.

Les Lettres du Pont, divisées en quatre livres et composées de quarante-six lettres, sont des espèces de pétitions en vers pour demander à de puissants amis leur intercession auprès d'Auguste et de Germani^us. En général, le ton en est plus naturel que celui des IVisteSj et parfois c'est presque un entretien familier. Aucun des ouvrages d'Ovide n'est plus riche en détails sur l'histoire littéraire. La quatrième épître du premier livre, adressée à sa femme, contient, avec l'expression d'une tristesse calme et presque résignée, d'une affection touchante, une comparaison ridiculement prolongée entre son sort et celui de Jason. Quelques autres, à Macer, à Pédo Albinovanus, intéressent par une douleur sérieuse, une amertume profonde, qui inspirent une véritable pitié pour l'auteur *.

Outre les ouvrages perdus que nous avons énumérés plus haut, les anciens avaient d'Ovide un recueil de Déclamations; et, quoique son style élégant et facile, sa versification simple et harmonieuse soient bien loin de l'enflure des déclamateurs, il avait cependant retenu de ses maîtres et des compositions de sa jeunesse les développements de rhéteur et l'amour du trait.

1. Voir, dans nos Morceaux traduits, quatre extraits des Tristes (p. 305 à 309).

2. Voir, dans nos Morceaux traduits, deux extraits des Pontiques, pages 309 à 312.

Quelques anecdotes nous montrent cet amour d'Ovide pour le trait {sententia) *. Une correction qu'il proposait pour un vers de Varron d'Atace caractérise en cela son goût et son siècle. Varron avait indiqué l'heure, suivant l'usage des poètes, par une courte description de la nuit, qu'il résumait dans ce vers :

Omnia noctis erant placida composta quiète; « Tout reposait dans le calme paisible de la nuit. »

Ovide regrettait qu'il n'eût pas dit :

Omnîa noctis erant,

« Tout était nuit ». C'est bien là l'esprit du temps, l'esprit qui, à la fin du même siècle, marque l'épigramme de Martial toujours « aiguisée par la queue », comme dit

Boileau, à la différence de celle de Catulle

Les ouvrages d'Ovide apprennent à tout le monde qu'il aimait Virgile. Il l'imitait souvent et avec goût dans les détails, mais il ne suivait pas la même route. Il connais-^ sait lui-même ses défauts, mais il les aimait, et Sénèque le père nous raconte qu'un jour ses amis, lui faisant la guerre à ce sujet, lui demandaient au moins dans toute une pièce le sacrifice d'un vers, sans le désigner^ « Je le veux bien, dit-il, et à l'exception d'un seul que je vais écrire sur mes tablettes, je vous abandonne les autres. — Eh bien, retranchez, lui dit-on, le vers que voici :

Semibovemque virum, semivirumque bovem; « Homme moitié bœuf, bœuf moitié homme. »

C'était, comme on s'en doute, le vers excepté. Ovide avait deviné où portait la critique, mais il ne voulait rien lui abandonner.

Ovide était en prose ce qu'il est en vers; mais son style en prose était plus pur et plus sévère..;.. Son goût pour la description lui faisait préférer les suasoriœ ou conseils

1 . Nous empruntons ici le compte rendu du Cours d'éloquence latine au Collège de France par M. Rinn. (Journal général de l'Instruction publique, 20 juillet 1853.)

aux controversiœ ou sujets judiciaires. Il détestait d'ailleurs Targumentation, et ne déclamait de controverses que celles qui prêtaient au développement des sentiments et des caractères (ethicas), La lecture de ses Héroîdes et même celle de ses élégies, qui sont de véritables déclamations, nous prouve qu'il savait mieux analyser les passions que les rendre.

Sénèque, qui aimait beaucoup le talent d'Ovide, tout en relevant ses défauts, remarque avec justesse que le poète exerça une grande influence sur la littérature et peut-être sur les mœurs de son temps. Tout ce qu'il en dit est plein d'intérêt et d'un touchant souvenir, mais sans allusion à sa disgrâce. Il y avait douze à quatorze ans, à l'époque où il écrit, qu'Ovide était mort désolé dans son exil.

Citons encore le passage suivant, qui résume et complète parfaitement toute notre appréciation :

Dans ses ouvrages, Ovide est, suivant les sujets, causeur aimable, conteur ingénieux, habile écrivain, sans grandes pensées, excepté par occasion, sans idées sérieuses, excepté celles que lui donne en passant le sujet, sans aucun sentiment profond, sans aucune haute inspiration. Il use de la parole comme d'un sens et d'un organe, mais non comme d'une faculté de l'âme; il fait des vers gracieux et doux, mais vides, comme un oiseau qui chante et qui ne pense pas; il écrit pour écrire, et jouit de s'écouter lui-même, avec plus de complaisance toutefois que de vanité, surtout sans aucun mélange d'envie, car personne n'a plus que lui rendu justice à tous ses contemporains. Artistes de mots et de sons, les hommes de cette école sont en poésie ce qu'est Quinte- Gurce en histoire, ce qu'est Pline le Jeune en éloquence. Mais l'histoire, en suivant cette route, sort encore plus de son rôle et descend plus bas que l'éloquence et la poésie.

Bibliographie : Maurice Meyer, De recitationibus et de OvidiOy thèse de doctorat, 1842. — Lacroix, Recherches sw* la religion des Romains d'après les Fastes d'Ovide, thèse de doctorat, Paris, 1846. — G. Boissier, VExil d'Ovide (Revue des Deux Mondes, !«'• juin 1867). — Nageotte, Ovide, sa vie et ses odes (thèse de doctorat). Mâcon, 1872.

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