‹ Histoire de la littérature romaineChapitre 258 sur 433 · lîist, orat., X · texte numérisé non relu

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frappante qu'ils semblent agir et parler devant nous. C'est ainsi qu'un événement historique devient dans son livre un drame vivant; c'est ainsi qu'au lieu d'une aride succession de faits, on a des tableaux pleins de variété et de pathétique. Parmi tant d'exemples que Ton pourrait citer, il n'en est point peutêtre de plus saisissant que le récit des Fourches Caudines; jamais l'auteur n'a plus animé une situation par l'analyse profonde du cœur humain, jamais il n'a mieux saisi les passions et ne les a fait parler avec plus de puissance. Quelle peinture que celle de la stupeur et de l'accablement de l'armée romaine, quand elle se voit enfermée dans ce défilé sans issue !

Ils s'arrêtent sans ordre de leurs chefs; tous restent stupéfaits; leurs cœurs sont glacés, leurs membres comme engourdis et paralysés ; ils se regardent les uns les autres, chacun croit trouver dans son voisin plus de présence d'esprit et de ressources; ils sont longtemps immobiles et silencieux. Puis ils voient les tentes des consuls se dresser, quelques-uns de leurs camarades préparer les moyens de travail; ils sentent bien que, dans leur situation désespérée, se retrancher, c'est servir de risée à Tennemi; cependant, pour n'avoir rien à se reprocher dans leur malheur, chacun d'eux, sans exhortation, sans ordre, se met à l'œuvre ; ils se retranchent le long d'un ruisseau : travaux inutiles, vains efforts auxquels l'ennemi insultait avec orgueil, et dont ils avouaient eux-mêmes l'impuissance avec l'ironie du désespoir!

L'historien nous a transportés au milieu de ces malheureux; nous lisons sur leurs visages tous les sentiments qui les accablent; nous voyons leur douleur, leurs frémissements de rage, comme bientôt nous entendrons les discours où ils l'exhalent :

Forçons ces obstacles, s'écrie l'un; élançons-nous, dit l'autre, par-dessus ces montagnes, à travers ces forêts, par-

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tout OÙ pourront se porter des armes. Qu'il y ait seulement moyen d'aborder un ennemi, que nous ne cessons de vaincre depuis vingt ans ; tout champ de bataille sera bon pour le Romain contre le perfide Samnite. — Où, par où aller? dit un troisième ; prétendons-nous arracher les montagnes de leur base? Tant que ces pics seront là, par où arriveronsnous à l'ennemi? Armés, sans armes, braves, lâches, nous sommes tous également prisonniers et vaincus. La pointe même d'une épée, pour mourir avec honneur, l'ennemi ne nous l'offrira pas ; il terminera la guerre sans bouger.

Mais si Taccent de ces plaintes est vif et profond, quelle amertume nouvelle dans leur désespoir, quand ils apprennent l'infâme traité conclu par les consuls !

Us ont peine à ne point porteries mains sur ces hommes, dont la témérité les a conduits dans ce lieu, dont la lâcheté les en fera sortir plus honteusement qu'ils n'y sont entrés; ils n'ont eu ni guides, ni éclaireurs, ils sont venus comme des brutes se jeter dans le piège!

Et, après qu'ils ont exhalé ainsi leur indignation contre des chefs, qu'ils ne pourront bientôt voir dégrader sans les plaindre, quel triste retour sur euxmêmes!

Ils se représentent le joug qui les attend, lès railleries du vainqueur, ses regards insultants, ces rangs armés entre lesquels ils passeront sans armes; puis la marche lamentable de cette troupe déshonorée ; leur passage dans les villes aUiées, leur retour dans la patrie, auprès de leurs pères et de leurs mères, dans cette ville où souvent eux-mêmes et leurs ancêtres étaient revenus triomphants. Ils sont les seuls qui, sans blessure, sans fer, sans combat, aient été vaincus; ils n'ont pu ni tirer répée,ni se mesurer avec l'ennemi; c'est en vain qu'ils avaient des armes, en vain qu'ils avaient du courage et des forces.

Il semble que ces peintures aient épuisé tout le pathétique, et qu'après de telles scènes, celle du pas-.

sage SOUS le joug doive être pâle et sans intérêt. Voyez cependant avec quelle vigueur est dessiné chaque trait du tableau :

Les consuls, à demi nus, passèrent les premiers sous le joug; puis chacun, selon son grade, subit àsonlourTignominie, puis les légions l'une après l'autre. Alentour se tenaient les ennemis en armes, le sarcasme et l'insulte à la bouche; souvent même des épées furent levées sur eux, quand l'indignation trop visible sur leur figure offensait le vainqueur. Promenés ainsi sous le joug, et, pour comble de douleur, sous les regards des ennemis, ils sortirent enfin du défilé; ils semblaient, pour ainsi dire, s'échapper des enfers et revoir la lumière pour la première fois; et cependant cette lumière même, qui éclairait leur ignominie, leur fut plus triste que toute mort.

Pour compléter l'analyse de ce drame, il faudrait montrer encore le passage des Romains dans les pays alliés, le soin avec lequel ils évitent les villes, leur sombre silence quand les habitants de Capoue s'efforcent de les consoler, leur retour à Rome, et leur terrible ardeur quand ils peuvent enfin se mesurer avec les Samnites et assouvir leur vengeance *. On sent tout l'attrait que ces peintures donnent à l'histoire, et en les admirant on ne songe pas à reprocher à Tite-Live de n'avoir pas la sévère exactitude du savant, mais froid Polybe.

' Les discours. — Les mêmes qualités brillent dans ces belles harangues qui sont une partie essentielle de son ouvrage, comme en général de l'histoire chez les anciens. On a souvent débattu la question de savoir si l'on peut prêter aux personnages historiques des discours que l'on rédige, le mieux qu'il est possible,

1. Voir, dans notre Recueil de morceaux traduits, tout ce passage, p. 339-347.

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dans le sens de leurs opinions et de leur caractère connu, lorsqu'on ne possède pas ceux qu'ils prononcèrent réellement. Mais, dans la vie toute publique des Grecs et des Romains, les luttes de la parole étaient un fait journalier et capital; les historiens pouvaientils négliger ce trait caractéristique de la physionomie et des institutions d'Athènes et de Rome, sans être infidèles à la vérité historique? La narration simple et nue des événements pouvait-elle, aussi bien que ces discours, nous faire connaître les idées des différentes époques, les passions et les intérêts des partis, le caractère des personnages qui sont à leur tête ? La forme historique est elle-même un fait historique ordinairement en harmonie avec les autres; l'histoire romaine écrite à la manière des modernes serait, selon nous, un contresens absolument semblable à celui de l'histoire moderne tracée sur le modèle de Thucydide ou de Tite-Live.

Parmi les discours de Tite-Live, ceux qui se rapportent aux premiers âges de Rome, et que l'auteur met dans la bouche de personnages qui n'avaient pas laissé dans les souvenirs du pays de trace ineffaçable, ont nécessairement plus de traits communs; on reconnaît en eux comme un air de famille. Tef tribun ressemble à tel autre tribun, tel patricien à tel autre patricien ; l'auteur a un type pour les fougueux amis du peuple, un autre pour les défenseurs arrogants des privilèges aristocratiques, un autre pour les modérés qui veulent calmer les passions et concilier les prétentions excessives des partis opposés. Par quelque variété de formes qu'il s'efforce de nuancer leur physionomie, le fond des pensées et des sentiments est toujours le même. On a pu aussi lui reprocher d'avoir quelquefois trop urbanisé le langage, trop fleuri le style de ces vieux Romains si durs et si âpres. Mais, à mesure qu'on se rapproche du temps

OÙ il écrivait, les discours gagnent en vérité et prennent de plus en plus un caractère tr Le discours de Caton pour la loi montrer avec quel talent Tite-Live s sentiments et le tour d'esprit des j met en scène : Taustère et rude déf( antiques paraît bien là avec toute verve narquoise, avec ce mélange grandeur, de passion et de caustic ments de ses ouvrages nous donnei de son caractère. Qu'on étudie les d et de Scipion au sujet de la guerre d Flamininus aux Achéens, celui de son triomphe et la mort de ses deu:?

vera pas moins de vérité*. Que i avions conservé la seconde moitié d( Au reste, ces discours, qu'ils se r toire des rois et aux luttes du tribi -«'^ »>i*"s jp'S^^'^iyi i^p la guerre

pratiquer. Aussi, depuis longtemps, les parties oratoires de l'œuvre de Tite-Live ont-elles été détachées de son Histoire et recueillies à Tusage des jeunes rhétoriciens, de même qu'on a choisi ses plus belles narrations pour les publier comme le meilleur manuel de composition et de style. Les volumineuses Annales de Tite-Live fatigueraient bientôt l'attention des élèves; des extraits, où tout est intéressant, rapide, exquis, sont admirablement appropriés à leur âge et à la nature de leurs études K

Style de Tite-Live. — Les anciens et les modernes ont été d'accord pour admirer les grandes qualités du style de Tite-Live. Cependant un de ses contemporains, Asinius PoUion, lui reprochait sa patavinitéy c'est-à-dire une certaine couleur due à son origine padouane et à son séjour prolongé dans sa ville natale. On a beaucoup discuté sur l'interprétation précise de cette critique. S'agit-il de l'emploi de ou «niques tournures pe^' ' ' ' ' ' discerner '^"'^

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M. Nisard, dans son Élude sur Tite-Live, a surtout mis en saillie le caractère pathétique du style et des récits de l'historien latin :

Cette sensibilité le rend heureux, comme un contemporain, des victoires de son pays, malheureux de ses défaites; et il y a dans sa partialité même, soit l'illusion d'un témoin qui a grossi les choses par Tespérance ou par la crainte, soit le dépit d'un fier Romain battu, qui nie sa défaite, ou qui n'en veut pas faire honneur à son ennemi. Après la bataille de Cannes, comme un Romain de ce temps-là que la douleur eût suffoqué : « Je n'essayerai pas, dit-il, de peindre le désordre et la terreur dans les murs de Rome ; je succomberais à la tâche, » succumbam oneri. Il courbe la tête sous le désastre de son pays, et s'étonne d'être encore vivant; il est muet de douleur et d'inquiétude; puis, avec Rome qui peu à peu se ranime, il relève la tête et respire enfin à la vue d'Annibal allant se prendre au piège des voluptés de Capout.

'v,vwi^.i*'nR-«^,.T;^rïunnTin, D^ fontibus Historiarum Livii,

.--M/uf 3j chez les Romains^ ' ^isHrd^ Les

l'historien servit également sous César; pendant la guerre des Gaules, il fut son interprète, son secrétaireet son chancelier.

Sans atteindre à la grande célébrité de Tite-Live^ Trogus tenait un rang considérable par ses Histoires philippiques.

Cet ouvrage était une sorte d'histoire universelle qui remontait jusqu'aux anciens empires des Assyriens, parcourait l'histoire des Perses, des Grecs, de Philippe et de Tempire macédonien sous ce prince et sous Alexandre, jusqu'à la réduction en province romaine de tous les royaumes formés des débris decette vaste domination ; à la fin de son récit, il abordait l'histoire ancienne de Rome, de la Gaule et de l'Espagne. Pourquoi ce titre à' Histoires philippiquesT Était-ce un hommage à l'écrivain grec Théopompo, que Trogue avait pris pour modèle et qui avait écrit une Histoire de Philippe? Oxx bien rhistorien latin avaitil choisrcette désignation nei^ o^o * , — ^ . .^ &. . . cinq de ses li^' " ' • emb»'

ressemble donc beaucoup à une suite d'extraits rattachés entre eux par de courts résumés; l'auteur le témoigne lui-même par ce mot caractéristique, brève floimm corpuscidum, petit bouquet de fleurs. Ainsi s'expliquent les qualités du style, où régne habituellement la pureté élégante du siècle d'Auguste; de là un certain nombre de morceaux, tableaux, portraits, parallèles, qui soutiennent la comparaison avec Tite- Live. Nous savons par Justin que Trogue Pompée critiquait l'usage des longues harangues dans l'histoire; il trouvait que Salluste et Tite-Live étaient sortis par là. des convenances du genre * ; il n'admettait que les discours indirects, résumés, qui rassemblent sous une forme rapide et saillante tous les arguments de l'auteur, sans laisser place aux développements purement oratoires et au mouvement des passions. Justin a conservé plusieurs de ces discours indirects ; nous savons par l'abréviateur lui-même que celui de Mithridate à ses soldats a été littéralement transcrit de l'original ; je l'ai jugé digne, dit-il, d'être inséré dans mon petit livre comme un modèle ^. Ce discours est en effet très étendu, très complet comme argumentation; la faiblesse des Romains en Italie, les haines qu'a suscitées partout leur politique astucieuse, les chances favorables d'une guerre qui réunirait contre l'ennemi commun tant de rois et de peuples dupés et asservis, voilà ce que l'orateur énumère avec une vigoureuse rapidité. Montesquieu a beaucoup puisé dans ces pages pleines de vues politiques pénétrantes et d'un intérêt puissant, malgré l'absence des mouvements oratoires.

1. XXXVIII, 3. In Livio et in Sallustio reprehendit qiiod conciones directas pro sua oratione operi suo inserendo historiae modum excesserint

2. Quam orationem dignam diixi cujus exemplum brevilali hujus operis insererem, quam obliquam Pompeius Trogus exposuil. XXXVÏII, 4, 7.

On pourrait comparer h ce morceau un discours d'Annibal exposant au roi Antiochus ses plans de guerre contre les Romains ; Racine en a tiré grand parti dans son Mithridale, Ici encore Justin a reproduit évidemment le texte complet de l'historien *.

Trogue Pompée avait écrit aussi un livre de zoologie {De animalibus), dont Pline le naturaliste cite avec éloge un long fragment. Plus d'une fois il s'appuie sur le témoignage de son prédécesseur, dont il déclare l'autorité très sérieuse ^ Quelques-unes des citations de Pline se rapportent à l'agriculture et h l'arboriculture. Trogue avait donc écrit également un traité de botanique, De plantis.

Bibliographie : Heeren, De Trogi Pompeii ejusque epito^ matons Justini fontibus et auctoritate^ Mémoires de la Société de Gœttingue, t. XL. — Hallberg, De Trogo Pompeio, Paris, 1869, in-8, thèse,

Fenestella. — Les écrivains des siècles postérieurs s'appuient souvent sur l'autorité d'un historien érudit de la fin du régne d'Augugle, Fenestella. On ignore son prénom ; l'époque précise de sa vie est contestée. Il avait pris Varron pour modèle, et il avait rédigé des Annales, qui formaient au moins vingt-deux livres. C'était une histoire intérieure de Rome; l'auteur y retraçait spécialement l'histoire des mœurs et du droit public. Pline l'Ancien et Aulu-Gelle citent souvent Fenestella. Les quelques fragments qui nous restent de son ouvrage se rapportent aux événements postérieurs aux guerres puniques. On a longtemps publié sous son nom un traité en deux livres Sur les magistratures et les sacerdoces chez les Romains [De magistratibus et sacerdotiis Romanorum), On sait aujourd'hui

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