Liv. V
connaître ton repaire, cet atelier de toutes les inisères humaines, ce charnier d'enfants. Chacun a son infirmité qui lui est assignée comme une industrie. Celui-ci a le corps droit et, si Ton ne contrariait pas la nature, sa taille se développerait : qu'on le rompe au point qu'il ne puisse se soulever de terre, que les articulations de ses pieds et de ses jambes soient brisées, qu'il soit forcé de ramper; à cet autre on arrachera complètement les membres. Celui-ci a dejolis traits, il peut faire un beau mendiant ; rendons-le impotent, pour que la cruauté de la fortune, s acharnant sur l'objet même de ses faveurs, sollicite plus vivement la pitié publique. Ce tyran sans satellites distribue ainsi les infirmités.
Un autre rhéteur, Clodius Turinus, ajoutait :
Chose infâme, pour prix de sa cruauté, il est nourri par la pitié publique.
Albutius Silus avait trouvé cette subjection :
« Ils auraient péri, dit cet homme, ainsi leur vie n'est pas beaucoup plus misérable que cette mort. — Ils auraient péri? dis-tu; demande à leurs pères ce qu'ils auraient préféré ! »
Voyez, disait un autre, ces malheureux sortant chaque jour de leur repaire. Les uns sautent, les autres rampent. Grands Dieux, ce sont ces infirmes qui nourrissent un homme fort et valide ! Il est là, et il distribue à chacun son rôle : « Toi, dit-il, tu mendieras dans le voisinage ; toi, tu t'approcheras de cette porte. » Et le cruel désigne aux infortunés la maison de leurs parents. Le père nourrit son fils qui lui demande l'aumône : malheureux, s'il le reconnaît, malheureux, s'il ne le reconnaît pas. 0 quelles pensées déchirantes en présentant ses secours : « Ce mendiant est peut-être mon fils. » Tous donnent à tous, car chacun craint de refuser à son enfant.
Les Suasori». — Nous pourrions citer beîyicoup d'autres traits du même genre; le sujet prêtait aux développements pathétiques. En voilà assez pour
faire apprécier le ton de ces discours et la nature des beautés qu'on y cherchait. Il nous reste à dire quelques mots des Suasoriœ. Les sujets, avons-nous dit, étaient empruntés à Thistoire. Voici quelques-uns de ceux que nous a donnés Sénèque :
Alexandre délibère pour savoir s'il s'embarquera sur rOcéan. — Agamemnon délibère sur le supplice d'Iphigénie. — Les Athéniens délibèrent s'ils enlèveront les trophées qu'ils ont élevés sur les Perses, Xerxès menaçant de revenir, s'ils ne sont pas enlevés. — Cicéron délibère s'il doit implorer Antoine ; — s'il brûlera ses écrits, Antoine lui promettant la vie, s'il le fait.
Ainsi, pour ce genre de composition, les rhéteurs puisaient dans l'histoire contemporaine comme dans les plus anciens souvenirs de la Grèce. Les Suasoriœ suivent la même marche que les Controversiœ. Par exemple, dans la délibération d'Alexandre, Sénèque cite d'abord les avis favorables à l'entreprise, puis les avis contraires. Il passe ensuite à la division; mais ni dans ce sujet ni dans les autres il n'en distingue la couleur, bien qu'il donne certains développements et certaines phrases, remarquables uniquement par le trait, comme celles-ci :
Comment peut-on ne pas périr, là où la mer elle-même périt? Qui me garantira, si je te suis, un ennemi, une terre, un soleil, une mer? Donne-moi une place pour établir le camp, pour fixer mes enseignes.
On le voit, les Suawinœ avaient le même caractère que les Controversiœ ; elles étaient pour les élèves et pour les lettres en général une école aussi dangereuse.
Principaux rhéteurs du temps. — L'analyse du recueil de Sénèque nous a donné les noms des plus célèbres rhéteurs du siècle d'Auguste, Porciûs Latron, compatriote de Sénèque, Junius Gallion, ami aussi de
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Sénèque, dont il adopta le fils aîné. L'auteur du Dia^ logue des orateurs caractérisait son style par le mot de cliquetis [tinnitus Gailionls). Arellius Fuscus, que nous avons aussi rencontré, était Asiatique par sa naissance et par l'élégance pompeuse et monotone de sa parole. Nous avons cité la mésaventure d'Albutius de Novare, cette victime des figures de rhétorique, qui fut contraint de renoncer au barreau et de s'en tenir prudemment aux plaidoyers fictifs de l'école. Il n'y a pas d'intérêt à pousser plus loin cette énumération.
Grammatici. — Nigidius Figulus. — Hygin. — Verrius Flaccus. — Nous aimons mieux citer quelques-uns de ces maîtres désignés sous le nom de grammatici, qui par leurs travaux d'archéologie, de philologie et de critique continuaient l'œuvre de Varron. L'un d'eux, P. Nigidius Figulus, avait écrit trente livres de Commentarii grammatici, c'est-à-dire dB dissertations analogues à celles de Varron. Hygin {Julius Hyginus), bibliothécaire et affranchi d'Auguste, lutta d'activité avec le fameux savant. Il avait écrit un livre sur les personnages éminents de l'histoire nationale, un autre sur la Géographie des villes de [' r Italie {de Situ urbium italicarum). Il avait donné I aussi, comme Varron, des traités à! Agriculture et d'Apiculture, des commentaires sur Virgile, des ouvrages d'astrologie et de mythologie. Nous avons sous son nom un livre d'école comprenant deux cent dix-sept fables précieuses pour l'histoire de la mythologie grecque ; ce n'est évidemment qu'un abrégé de son ouvrage, et la langue n'a pas la pureté du siècle d'Auguste. On lui attribue encore quatre livres sur V Astronomie, qui ne sont aussi qu'un manuel d'école. Verrius Flaccus, affranchi d'Auguste, qui le choisit pour précepteur de ses petits-fils, avait une grande réputation comme professeur et comme savant. Phi-
losophe, historien, archéologue, poète même, il était célèhre surtout pour ses Fastes et pour un grand dictionnaire, De verborum slgnificatu. Un érudit du second siècle, Pompeius Festus, en a fait un extrait que nous possédons en partie. A son tour, au temps de Charlemagne, Paul Diacre a encore abrégé cet extrait. Malgré les mutilations de ces abréviateurs, ce qui reste de l'œuvre est plein de renseignements précieux. Pour rhistoire des origines romaines et de la langue latine, Verrius est, avec Varron, l'autorité scientifique la plus considérable.
Jurisconsultes. — Labéon et Capiton. — Dans la science spéciale du droit, mentionnons Fami de Cicéron, S. Sulpicius Rufus, consul en 51, mort en 43, jurisconsulte le plus savant et le plus fécond de son temps. A Tépoque d'Auguste, deux hommes sont célèbres parce qu'ils représentent en législation deux écoles opposées. L'un, M. Antistius Labéon, fondait le droit sur la doctrine stoïcienne, et il voulait réformer les lois par les principes de la philosophie. Malgré toutes les avances d'Auguste, il défendit toujours hautement et avec passion ses idées républicaines. H eut de nombreux élèves, dont l'un surtout, Proculus, fut le continuateur brillant du maître. Par suite les adeptes de Labéon prirent le nom de Proculéiens, tandis qu'on appela Sabiniens les disciples du jurisconsulte Atéius Capiton, dont les doctrines, contraires à celles de Labéon, avaient eu, après lui, pour interprète son disciple Sabinus. Capiton était de l'école académicienne; courtisan servile d'Auguste, il s'était fait le théoricien du nouveau régime politique dont il vantait l'excellence. En même temps, en matière de droit civil, il défendait la tradition et s'attachait à la lettre de la loi. Les fragments des traités de cesj deux jurisconsultes ont été insérés dans le Digeste.
Vitruve. — Avant de terminer l'histoire de la littérature du siècle d'Auguste, nous dirons quelques mots de rarchitecte Vitruve [Marcus Vit7*uvius Pollio), Né à Vérone, ou plutôt à Formies, il servit dans les armées de César, où il était employé à la construction des machines de guerre. Il est connu comme auteur d'un Traité d'architecture^ en dix livres, adressé à l'empereur Auguste. Les sept premiers sont consacrés à l'architecture proprement dite (qualités de l'architecte, choix des lieux, matériaux, extraction des pierres, ordres d'architecture, décoration, etc.); le huitième traite des aqueducs, le neuvième de la mesure du temps et en particulier des cadrans solaires, le dixième des machines. Plusieurs de ces matières importantes ne sont pas traitées à fond, et il y a des lacunes dans certaines parties ; cependant cet ouvrage est précieux comme source de renseignements sur l'architecture chez les anciens. 11 nous apprend ce qu'était l'architecture romaine au siècle d'Auguste et comment l'art grec avait été modifié à Rome. Le style de Vitruve manque d'élégance, l'exposition est souvent pénihle et obscure. Chaque livre est précédé d'instructions prolixes dans lesquelles l'auteur aime à faire parade de ses connaissances littéraires et historiques; mais ces développements sont en général lourds et prétentieux *. Vitruve n'a pas été seulement un théoricien : c'est à. lui qu'Auguste confia le soin d'embellir Rome, ce fut sous sa direction que furent construits les plus beaux monuments de cette époque.
Bibliographie : Verrius Flaccus, Em. Egger, Fragments publiés avec Pompeius Festus; Paris, 1839. — 0. MûUer, Préface de son édition de Pompeius Fesius; Leipzig, 1839.
1. Voir, dans notre Recueil de Morceaux traduits, deux passages intéressants de Vitruve, page 365.