‹ Histoire de la littérature romaineChapitre 269 sur 433 · PÉRIODE STOÏCIENNE DE LA MORT D*AUGUSTE A L' AVÈNEMENT DES FLAVIENS · texte numérisé non relu

PÉRIODE STOÏCIENNE DE LA MORT D*AUGUSTE A L' AVÈNEMENT DES FLAVIENS

Caractères. — La modération calculée de la politique d'Auguste, la nécessité d'affermir un gouvernement encore mal assis et de conquérir insensiblement les esprits aux idées monarchiques, avaient maintenu dans la littérature de cette époque, et particulièrement dans l'histoire, une certaine indépendance. Mais cet esprit de douceur et de mesure, en contradiction avec les institutions nouvelles, ne pouvait subsister longtemps. Quand une fois l'arbitraire s'est glissé dans le gouvernement d'un peuple, il marche vite et ne tarde pas à tout saisir. Rien à Rome ne pouvait arrêter ses progrès. Les empereurs avaient accumulé tous les pouvoirs sur leur tête; c'était en conservant au moins de nom les institutions de la république, en ayant l'air de les respecter, qu'ils régnaient despotiquement. Quant aux mœurs, l'oisiveté, la conquête, le mélange continuel des Romains et des autres peuples, l'affluence des étrangers à Rofiie, les avaient trop corrompues pour qu'il pût y avoir là quelque ressort,

quelque principe d'énergie. Les premiers qui se soulèveront contre les empereurs, ce seront des soldats; le premier qui portera la main sur un prince, ce sera un homme qu'auront poussé à bout des insultes particulières * ; la passion et la vengeance feront ce que n'aura pas fait l'esprit public. Puis, dea intrigues de palais, des ambitions de femmes donneront la mort aux empereurs; enfin la révolte des prétoriens, c'està-dire l'intérêt blessé, la cupidité mal assouvie ; et le peuple regardera, et il laissera faire, comme si ce qui se passait ne le touchait point.

En attendant ces conspirations et ces révoltes, le gouvernement, fort de la concentration des pouvoirs et de la dégradation des mœurs, confisque tout, même la pensée. Tibère, caractère sombre et morose, habitué par le commandement des armées à une discipline sévère, soupçonneux, hypocrite, se montrant irrésolu au dehors quand il était décidé au dedans, ayant l'air de déférer au sénat, de le consulter, de le laisser libre pour l'enchaîner plus sûrement, était merveilleusement fait pour ce gouvernement nouveau. « Dans un État libre, disait-il, il faut que la pensée et la parole soient libres; » parole hypocrite qu'il démentait bientôt en détournant de son application primitive la loi de majesté, et en répondant à ceux qui lui demandaient s'il fallait recevoir les accusations portées au nom de cette loi : « Il faut exécuter les lois. » C'est sous lui que commencent les délations, c'est sous lui que Crémutius Cordus s'ouvre les veines. Désormais plus de liberté nulle part. Au dedans, un maître qui dispose^absolument de la fortune et de la vie des citoyens, un peuple corrompu qui n'a souci de son esclavage, et qui apprend déjà à proportionner ses

1. Chéréas, qui assassina Caligula, dont les railleries l'avaient blessé.

regrets à la licence et h la perversité des princes; à peine quelques âmes généreuses qui renferment en elles-mêmes leurs souvenirs et leur indignation. Au dehors, les barbares qui bientôt vont presser l'Empire, et, pour les repousser, des soldats qui ne sont plus citoyens.

Au milieu d'un pareil état de choses, on le comprend, il n'y avait guère de place pour la vie publique. Aussi voit-on la vie privée s'y substituer peu à peu. Aux études politiques succèdent les études purement littéraires ou philosophiques. Sous Auguste, les grands écrivains étaient animés par Timitation féconde des chefs-d'œuvre grecs, joints aux souvenirs encore vivants de la République. A partir de Tibère, la littérature tout entière sort de l'école; c'est là qu'elle prend son tour particulier, sa physionomie, sa forme. Mais comme à toute littérature il faut une inspiration qui la fasse vivre, qui en explique la durée et la force, nous trouvons pour les écrivains de cet âge nouveau deux sources auxquelles ils ont puisé toute leur éloquence.

Et d'abord tous, ou du moins la plupart et les plus grands, éprouvent pour ce qui les entoure un mépris qui éclate à chaque page de leurs ouvrages. Ils sentent vivement la dégradation au milieu de laquelle ils vivent, ils s'en indignent, et leur indignation éclate tantôt en sarcasmes amers, tantôt en mouvements pleins de verve et d'éloquence. C'est ce thème, en quelque sorte obligé, que l'un d'eux désigne par le mot convicium sœculi, l'invective du siècle. Aussi la littérature de cette époque offre le singulier phénomène que tous les écrivains sont des moralistes et, plus ou moins, des satiriques.

En second lieu, comme on n'a plus besoin d'étudier les aflTaires publiques ni les moyens d'agir sur le peuple et les assemblées ; comme, au contraire, pour

vivre sous un régime de délation et de tyrannie, on a besoin d'étudier sa propre conduite et les moyens de concilier les nécessités du temps avec le devoir et l'honneur, toutes les intelligences d'élite se tournent vers la philosophie. On examine le devoir, sa nature, sa base, et peu à peu les Romains, d'abord simples .disciples des Grecs et ne cherchant dans leurs écoles qu'une gymnastique de l'esprit, s'élèvent jusqu'à l'étude des idées. Cependant ils ne deviennent pas théoriciens ; tandis que les Grecs philosophent pour le plaisir de philosopher et d'exercer leur intelligence sur les questions les plus subtiles et les plus , ardues, eux se tournent surtout vers l'application et y portent toute la fermeté et toute la rigueur de leur esprit.

Mais toute philosophie ne convenait point à cette époque de tyrannie et de corruption. 11 fallait une philosophie qui plaçât l'homme, en quelque sorte, en dehors de la société qui l'entourait, qui, lui montrant le bonheur en lui-même, le rendît indifférent à tout le reste, qui lui apprît à mourir, et qui lui en donnât le droit quand son bonheur était troublé. L'épicuréisme et le stoïcisme plaçaient également l'homme dans cette situation. Mais le premier, en permettant, en prescrivant même l'usage du plaisir, ouvrait une porte à la corruption, et par suite se rangeait volontiers du parti des tyrans. L'autre, plus austère dans ses principes, rompait tout commerce avec les plaisirs, et armait solidement ses disciples contre les attaques qui pouvaient venir d'en haut. C'est à cette philosophie que se rattachent par des liens plus ou moins étroits les écrivains éminents de cet âge, Sénèque, Perse, Lucain; c'est, elle qui caractérise le mieux leurs ouvrages en prose et en vers; c'est elle qui a donné à leur pensée et à leur style, avec une exagération due à la déclamation autant qu'à

la doctrine stoïcienne elle-même, un ressort et une vigueur qu'on ne peut méconnaître. Nous avons donc pu à bon droit donner à cette période littéraire le nom de période stoïcienne.

BiBLiOGRAPHîE *. D. Nisard, Études sur les poètes latins de la décadence. — Chassang, De corrupta post Ciceronem a declamatonbus eloquentia^ 1852, thèse. — H. Tivier, De arte declamandi et de Romanis declamatoribus, 1868, thèse.

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