‹ Histoire de la littérature romaineChapitre 276 sur 433 · Xiphilin, HisL rom,f LXI · texte numérisé non relu

Xiphilin, HisL rom,f LXI

522 niiSTOIRE DE LA LITTÉRATURE ROMAINE

et lui aient ignoré le projet du crime ; mais il témoigne que Texécution une fois commencée, ils se prêtèrent à le laisser consommer; et, en comprenant de la manière la plus favorable à Sénèque la phrase qui lui impute la lettre où Néron justifiait son parricide, il reste du moins que la rumeur publique, s'appuyant sur des précédents trop nombreux, accusait le philosophe d'avoir écrit cette odieuse apologie *. Sans doute la résistance de Sénèque n'aurait pas empêché le crime; sans doute aussi l'enthousiasme hypocrite du sénat et du peuple, cette lutte de bassesse qui s'établit entre les plus nobles personnages de Rome, ces fêtes, ces sacrifices pompeux qui célébrèrent, un acte dont chacun avait horreur, peuvent expliquer et atténuer la faiblesse de Sénèque ; mais le sage devait-ii descendre au niveau de la foule? Son orgueil aussi a été complice de sa faute : que deviendra Tempire, s'est-il dit, si j'abandonne Néron? Il a donc transigé avec sa conscience ; mais il n'a gagné après tout que de retarder de quelques années la punition de Néron, en portant une atteinte profonde à la morale publique, et en donnant aux lâches par sa conduite, sinon un exemple, du moins une excuse toujours prête.

Au reste, ce crédit que Sénèque et Burrhus pensaient ménager, leur échappait chaque jour. Néron, rassuré

1. Ann., XIV, 11. « Ergo non jam Nero, cujus immanitas omnium questus anteibat, sed adverso rumore Seneca erat, quod oratione tali confessionem scripsisset. » On a compris jusqu'ici : « La rumeur publique accusait, non plus Néron, dont l'atrocité surpassait tout ce qu'on pouvait dire, mais Sénèque, dont la plume avait ainsi consacré l'aveu du parricide. » Le dernier traducteur de Sénèque, M. Baillard, entend par les mots quod scripsisset, un simple bruit populaire; l'historien, dit-il, pour exprimer une affirmation positive et personnelle, aurait employé cette tournure : quod sciHpserat, 11 traduit donc : « Une rumeur malveillante courait sur Sénèque, et lui imputait cet écrit, aveu trop clair du parricide. »

HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE ROllAINE 523

contre ses propres crimes par la servilité publique et la condescendance de ses ministres, ne garda plus de mesure. Malgré leurs efforts, il commençait à monter sur le théâtre, è, descendre dans le cirque. Déjà les flatteurs du prince s'attaquaient à Burrhus, et Sénèque, bien qu'élevé au consulat et chargé avec deux collègues d'administrer les revenus de l'empire, pouvait calculer le moment où, après avoir lutté pour son ami, il aurait à se défendre lui-même. Burrhus ne tarda pas à mourir, empoisonné peut-être par Néron *.

Cette mort, dit Tacite, excita des regrets qu'entretinrent le souvenir des vertus, de Burrhus et le choix de ses successeurs.

Et lui qui n'a pas caché les torts des deux ministres, il leur rend pourtant ce témoignage concluant :

La mort de Burrhus brisa la puissance de Sénèque, le parti de la vertu était affaibli d'un de ses deux chefs ^,

Ainsi Sénèque a pu céder à l'entraînement des circonstances et des hommes; mais, aux yeux de Tacite, il ne fut pas hypocrite; en somme, ses intentions étaient honnêtes et droites, son influence a été heureuse, et l'historien présentera sa disgrâce comme un des malheurs de Rome.

En effet les nouveaux favoris de Néron, Othon, Sénécion, Tinfàme Tigellin, préfet du prétoire après Burrhus, Poppée, qui allait prendre la place d'Octavie répudiée, se liguèrent pour renverser Sénèque. On accusait sa fortune, sa popularité, la gloire littéraire qu'il s'arrogeait à lui seul, ses vers, plus nombreux depuis que Néron avait pris goût à la poésie. En vain

Page 1