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526 UISTOIRE DE LA LITTÉRATURE ROBIAINE

nature, leur demeure, leur action sur le monde? D'où vient rame humaine , quelle est son essence, quelle est sa fin? Tels sont les problèmes qu'il discute çà et là dans ses traités et dans ses lettres; mais il s'arrête moins à ces généralités qu'aux détails de la morale pratique.

Dieu. — Adversaire de la religion officielle, qu'il attaque tantôt avec vigueur, tantôt avec esprit, ennemi déclaré du scepticisme, il n'échappe pas cependant à l'incertitude dans l'exposition de ses idées religieuses. Tantôt pour lui Dieu est distinct du monde; tantôt c'est le souffle qui donne à tout le mouvement et la vie. Dieu, c'est ce qui est en nous, ce qui est hors de nous; ce que nous voyons et ce que nous ne voyons pas. C'est de lui que tout sort, à lui que tout retourne. L'âme humaine est une partie de son essence qui ne meurt jamais, mais qui va se confondre en lui quand la vie est achevée.

Grand, s*écrie Sénèque, plus grand que nous ne pouvons croire est ce Dieu, au service duquel notre vie est- consacrée! Méritons son approbation : qu'importe le secret dont s'enveloppe la conscience? Elle est sans voile devant Dieu.

Pour lui, la plus pure des prières, la seule digne de Dieu, est celle que le sage adresse du fond de son cœur à l'âme universelle qui l'entend et dont il est lui-même une partie. Ces théories donnent souvent à ses idées une exaltation dont on ne peut nier la grandeur : l'âme peut leur devoir de la dignité et du ressort. Mais elles n'ont point le caractère consolant de la doctrine chrétienne, elles ne développent aucun sentiment doux et affectueux, elles rendent en quelque sorte l'homme indépendant de Dieu, elles rompent ainsi ce commerce de prières et de secours que

le christianisme a établi comme un lien mystique entre la terre et le ciel.

L'homme. — L'homme est le centre de toutes choses dans la nature : c'est pour lui que tout a été créé, c'est pour lui que roulent les astres, pour lui que le soleil féconde la terre. Telle est la doctrine stoïcienne : Sénéque semble quelquefois la traiter de fol orgueil ; plus souvent il la développe avec enthousiasme. Mais l'homme ne doit point s'asservir à la nature : c'est en lui-même qu'il trouve sa tranquillité et son bonheur. Qu'il se garde de trop d'attachement pour les biens de la fortune, qu'il méprise les maux et les injures qui lui viennent des hommes. Au-dessus de tout revers, le sage tient comme embrassé le souverain bien, et il répond à la fortune aussi bien qu'à l'homme :

Quoi que tu fasses, tu n'es pas assez forte pour obscurcir ma sérénité. Elle te le défend, cette raison à qui j'ai confié le gouvernement de ma vie.

On voit la grandeur, mais aussi la vanité de cette morale qui veut étouffer dans l'âme la sensibilité et les passions, comme si mutiler l'homme c'était le perfectionner, comme si les passions ne pouvaient être pour la raison de puissants auxiliaires dans la poursuite de la vertu, dans la lutte contre les séductions et les dangers de la vie. Le même caractère d'exagération est empreint dans les théories de Sénèque sur la vertu, qui doit être son prix à elle-même. Retirer à l'homme tout espoir de récompense, le réduire à ne s'appuyer que sur la conscience de sa force, c'est développer en lui un orgueil démesuré, sans réussir, si l'on excepte quelques âmes supérieures comme celles d'un Épictète ou d'un Marc-Aurèle, à le préserver des défaillances et des chutes.

On est surpris qu 'avec cet orgueil, qui rend Tàme si étroite et si dure, les stoïciens aient prêché si haut la sociabilité :

Les hommes, dit Sénèque, sont nés pour s'entr' aider;

et ailleurs :

La philosophie nous enseigne à honorer Dieu, à aimer les hommes, à regarder les dieux comme nos maîtres, les hommes comme nos frères.

Ces nobles principes ont pour conséquence le devoir de se mêler des affaires publiques, d'apporter à l'État le tribut de son activité et de ses lumières. Malheureusement, Sénèque se contredit souvent sur ce point, et plus d'une fois dans ses ouvrages il aboutit aux mêmes conclusions qu'Épicure, c'est-à-dire à Téloignement des affaires, à la douce tranquillité d'une vie de retraite et d'étude. Ailleurs encore, mais sans qu'on soit tenté de l'en blâmer, Sénèque est en désaccord avec le dogme stoïcien. Zenon plaçait toutes les fautes sur la même ligne, et défendait au sage d'en pardonner aucune : Sénèque prêche le pardon des injures, la bienveillance qui ramène le coupable, la douceur et la mesure dans la répression, une sage gradation dans la pénalité. Ici, il s'est inspiré heureusement des belles pages où Platon, dans son dialogue du Gorgias, établit le but et la moralité du châtiment.

Les esclaves. — Les gladiateurs. — Sénèque ne parle pas avec moins d'élévation de la vanité des distinctions sociales, des égards dus aux esclaves, de la communauté d'origine et de nature qui nous fait un devoir de les traiter en frères, des chances de la fortune qui peuvent nous rendre leurs compagnons d'esclavage.

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Ils sont des esclaves? noû, ils sont des hommes. Des esclaves? mais ils vivent sous notre toit. Des esclaves? dites plutôt des amis d*humble condition. Des esclaves? non, des compagnons d'esclavage, puisque la fortune a autant de droits sur vous que sur eux... Cet homme que vous appelez votre esclave, oubliez-vous qu'il est formé des mêmes éléments que vous, qu'il jouit du même ciel, qu'il respire le même air, qu'il vit et meurt comme vous? Il peut un jour vous voir esclave, comme vous pouvez le voir libres

Et il cite le désastre de Varus et tous ces jeunes et brillants Romains devenus esclaves en Germanie. Il conseille à Lucilius d'admettre ses esclaves à sa conversation, à ses conseils, à sa table. Jamais à Rome on n'avait parlé un tel langage ; Sénèque semble luimême en reconnaître l'imprudence, quand il suppose cette objection :

On dira que j'appelle les esclaves au bonnet de la liberté, et que je précipite les maîtres du faîte de leur puissance.

Il réplique en disant que mieux vaut l'amitié que la crainte, que Dieu se contente du respect et de l'amour, et que les maîtres ne doivent pas être plus difficiles. A côté de ce noble et hardi plaidoyer en faveur des esclaves, il faut rappeler les belles pages sur le respect dû à la vie de l'homme * et les éloquentes invectives contre la cruauté des spectacles de gladiateurs :

Tue, frappe, brûle I Pourquoi tant d'hésitation à te jeter sur le glaive? Pourquoi si peu de hardiesse à tomber, si peu d'empressement à mourir?... Ah! ne comprenez-vous pas que ces exemples funestes retombent sur ceux qui les donnent 3?

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