Ibid.y III
nièce, la douce Novàtilla, pour son neveu Marcus (probablement Lucain), cet aimable enfant à la vue duquel aucun chagrin ne peut durer, on est heureux de rencontrer un homme. Cet ouvrage renferme aussi quelques détails aujourd'hui précieux sur la Corse et sur la population de cette île (chap, 8).
Sénèque avait rempli les premiers temps de son exil par l'étude des mœurs et de ^histoire de la Corse ; il composait aussi des vers, et c'est peut-être à cette époque qu'il écrivit ses tragédies. Mais il regretta ' bientôt le séjour de Rome, les lectures publiques, les causeries savantes, ses brillants succès d'orateur et de philosophe. Alors il descendit aux prières et il adressa une Consolation au puissant affranchi Polybe, dont le frère venait de mourir. Polybe était l'intermédiaire officiel entre Claude et un littérateur disgracié ; mais rien ne justifie les flatteries emphatiques que celui-ci prodigue au favori, à son frère et à l'empereur.
Sénèque était déjà précepteur de Néron quand il écrivit sa Consolation à Marcia, Marcia, fille de Crémutius Gordus, avait perdu un fils déjà père. Si la première partie de l'ouvrage nous blesse souvent par la raideur des théories, la seconde est réellement belle et touchante : l'auteur y rencontre l'éloquence, par exemple quand il développe cette idée que l'âme, moins appesantie par les souillures de la terre, s'élève plus aisément et plus haut (ch. 23).
Après la mort de Claude, Sénèque composa pour son élève l'éloge officiel de l'empereur. Nous savons par Tacite comment fut accueilli ce panégyrique :
Quand l'orateur en vint à la sagesse et à la pénétration de Claude, personne ne put s'empêcher de rire ^.
Sénèque prit sa revanche de ce malencontreux disd. Ann,, XIII, 3.
cours par une satire assez spirituelle. Dans ce qui nous reste de ce petit pamphlet, rien ne justifie le titre d'Apoloquintose (Métamorphose de Claude en ci* trouille)^ sous lequel Dion Ta cité. Peu diçne de la gravité d'un philosophe et d'un homme d'Etat,, cette pièce, comme les satires Ménippées de Varron, est un mélange de prose et de vers. Le récit est élégant, les épigrammes y sont répandues avec beaucoup de naturel et d'à-propos, la lourdeur de Claude, sa cruauté imbécile, y sont peintes avec la verve la plus amusante.
De la même époque datent sans doute trois autres opuscules d'un ton bien différent : le traité de la Providence^ où l'on trouve la trace des incertitudes et des contradictions que nous avons signalées dans les doctrines religieuses du philosophe ; les dissertations sur la Tranquillité de l'âme et sur la Fermeté du sage, où l'on peut recueillir de nobles idées, des conseils sages et pratiques, d'heureux traits de mœurs, de piquants tableaux, d'amusantes anecdotes, non sans le mélange habituel de la subtilité et de l'emphase.
Le traité de la Clémence est un des plus beaux livres de Sénèque. Le but positif qu'il s'y est proposé, le désir de s'emparer des bonnes actions de Néron pour les lui rendre douces, a influé sur l'éloquence de l'écrivain : elle est plus naturelle et moins tendue que dans ses autres livres; on y trouve moins d'affectation et d'hyperboles. Les éloges sont quelquefois une excellente forme de leçon : ils rappellent un engagement pris, ils imposent aux passions une gêne salutaire. Il faut avouer cependant que Sénèque en abuse; son langage sent le courtisan plutôt que le précepteur et le ministre. Néron devait y prendre une trop haute idée de son importance; cette exagération devait combattre l'effet de conseils si justes et si sages.
Le traité des Bienfaits, divisé en sept livres, paraît
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un peu long : le plan n'en est ni très régulier ni très net ; des questions mesquines y occupent trop de place. Mais on en peut extraire un grand nombre de beaux développements, de dissertations ingénieuses et fortes, revêtues d'un style brillant et majestueux. Nulle part Sénèque n'a mieux fait valoir ce principe de la bienveillance universelle qui donne à sa morale un caractère si nouveau et si chrétien.
A l'époque où il s'éloigna de la cour, il écrivit plusieurs ouvrages qui portent la trace de sa nouvelle situation. Dans le traité de Vita beata, dont la fin est perdue, il répond aux accusations qu'on répandait contre lui, il fait l'apologie de sa richesse, de sa conduite ; il distingue chez le philosophe la pratique de la théorie.
Je ne suis pas un sage, dit-il. J'exige de moi, non d'être égal aux hommes les plus vertueux, mais d'être meilleur que les méchants : il me suffit de retrancher tous les jours quelque chose de mes vices. Est-il étonnant que les philosophes, se proposant une tâche difficile, n'arrivent pas à la remplir? Mais il faut estimer des efforts héroïques, même quand ils échouent ^ — Le philosophe, dit-il ailleurs, ne chasse pas loin de lui les richesses ; mais il les voit partir d'un œil calme... Elles sont quelque chose pour lui, pour toi elles sont tout ; il en est le maître, tu en es l'esclave ^.
Dans le fragment conservé du traité de Otio sapientis, Sénèque se justifie d'avoir renoncé à l'administration publique :
11 a fait son temps de service, il a payé sa dette à cette république terrestre où nous place notre naissance ; il peut maintenant consacrer sa vie à cetke autre république.