‹ Histoire de la littérature romaineChapitre 299 sur 433 · IV · texte numérisé non relu

IV

des emprunts, comme il en a fait à tant d'autres auteurs.

Valère Maxime n'adopte pas, comme l'historien. Tordre chronologique ; son cadre est celui d'un traité de philosophie ou de morale. Il prend successivement la religion (livre I"),les institutions et les mœurs (livre II), les différentes vertus (III-VI), les vices qui leur sont opposés (VII-IX) et, sous chacun de ces chefs généraux, il range une suite de récits qui s'y rapportent. Dans la disposition même de ces exemples, il s'écarte du plan de l'historien, car il les divise en exemples domestiques et exemples étrangers. Toujours Rome est au premier rang; les faits empruntés à l'histoire de la Grèce ou de l'Orient ne viennent qu'en seconde ligne; et souvent même, dans chacune de ces deux parties, les événements les plus modernes précèdent les plus anciens. Enfin, le but moraliste de l'auteur paraît encore dans les pompeuses dissertations qui font le début ou la conclusion des chapitres; chaque vertu, chaque passion, chaque vice est décrit soit par quelques traits, soit par de longs développements.

Quant aux faits mêmes que raconte Valère Maxime, il ne va pas les puiser aux sources originales : il prend à pleines mains dans les écrits de ses prédécesseurs, de Salluste, de César, de Cornélius, de Cicéron, de Tite- Live; pour l'histoire étrangère, il se sert aussi, quand il est possible, des auteurs latins, et, à leur défaut, il traduit les écrivains grecs. A peine prend-il le soin de déguiser ses emprunts ; sous les ornements de mauvais goût dont il gâte la noble simplicité des originaux, on retrouve souvent des pages entières de Tite-Live ou de Salluste presque textuellement reproduites. Ce sont plutôt des extraits qu'un ouvrage personnel.

Pleine de faits tronqués, d'idées morales fausses, de jugements où la crédulité le dispute à la bassesse et à la sottise, cette compilation est pourtant précieuse

par certains détails d'antiquités et de mœurs que Ton chercherait vainement ailleurs, par les dates et les renseignements qu'on y trouve. Le style est riche en hyperboles extravagantes, en incohérentes métaphores, en apostrophes ridicules, en puériles antithèses, en monstrueuses alliances de mots, en transitions lourdes et gauches. Tous ces défauts n'ont pas empêché le livre d'être beaucoup lu et chez les anciens et chez les modernes. Pline, Frontin, Aulu-Gelle le citent plus d'une fois; deux écrivains, Julius Paris et Nepotianus, en ont fait des abrégés qui subsistent encore. Mais cette faveur est devenue, au moyen âge et chez les modernes , un véritable enthousiasme. Aucun ouvrage n'a été plus souvent reproduit d'abord par les copistes, puis par l'imprimerie, que celui du grand Valère, comme on disait alors; aucun n'a été plus souvent traduit, aucun n'a donné naissance à plus d'abrégés et d'imitations. Tantôt c'est l'histoire sacrée et l'histoire profane tout entière que l'imitateur passe en revue, comme pour compléter l'écrivain latin*; tantôt il se borne à l'histoire ecclésiastique, et le recueil prend le titre de Valère Maocirne chrétien^; tantôt il emprunte spécialement ses exemples aux annales d'une nation moderne, et nous avons ainsi un Valère Maxime suédois^ un Valère Maxime vénitien^ un Valère Maxime français^ etc. ^.

4 . Fulgosii factorum dictorumque memorabilium libri IX, 1565.

2. Exnerii Valerius Maximus christianus, 1641. De ce genre est un recueil bien plus ancien, celui de Nicolas de Hanap, dominicain français, qui fut patriarche de Jérusalem à la fin du XIII* siècle (1288-1291). Son livre, longtemps populaire sous le nom de Bible des pauvres^ a pour titre : Virtutum vitiorumque exeynpla ex universse divinse Scripturœ promtuano desumpta,

3. Liber memorabilium exemplorum Suecicœ gentUi, 1671, par Jean SchefTer. — J. Bapt. Egnatius, Lib. IX de exemplis illustrium virorum Venetœ cîvitatis atque aliarum gentium, 1534. — Le Valère Maxime français, par de la Place. Paris, 1672.

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temps, mais en termes assez vagues pour que les conclusions des critiques sur l'époque de Quinte-Curce aient varié entre le siècle d'Auguste et celui de Théodose.

Au livre IV, ch. iv, l'historien termine par ces mots le récit du siège et de la prise de Tyr :

Après tant de vicissitudes, Tyr relevée de ses ruines, aujourd'hui qu'une longue paix rend la vie au monde, se repose sous la protection de la douceur romaine.

Dans l'avant-dernier chapitre de l'ouvrage (livre X, ch. ix), à propos des rivalités et des guerres qui suivirent la mort d'Alexandre, Quinte-Curce développe cette idée que le trône n'admet pas de partage, et, appliquant ce principe à l'empire romain, il ajoute :

C'est donc à bon droit et à juste titre que l'empire romain proclame devoir son salut à son prince; car, dans cette nuit fatale qui faillit être pour nous la dernière, c'est lui qui nous a montré la lumière comme un astre inconnu; ce n'est pas le soleil, c'est lui qui s'est levé pour rendre le jour au monde, quand les membres, privés de leur chef, s'agitaient en désordre. Que de torches n'a-t-il pas alors éteintes! Que d'épées remises dans le fourreau! De quelles tempêtes n'a-t-il pas tout à coup purgé les cieux ! Aussi voyons-nous l'empire non seulement reprendre, mais fleurir. Que la jalousie du destin nous épargne, et nous verrons s'étendre au delà de ce siècle la suite longue à coup sûr, et, s'il plaisait aux dieux, éternelle des descendants de cette même famille. Mais je reviens aux faits dont j'avais détourné mes yeux pour les arrêter sur ce beau spectacle de la félicité publique.

Dans ce prince, dont l'avènement, dû à une nuit de combats terribles, a été le salut de Rome, on a vu Auguste, Tibère, Claude, Vespasien, Trajan, Coqstan tin, Théodose.

Parmi toutes ces opinions, deux seulement méritent d*être discutées. La première est celle qui voit dans le tableau que nous retrace Quinte-Curce l'avènement de Vespasien {astre inconnu), et dans la nuit fatale dont parle Fauteur la bataille de Crémone, commencée à neuf heures du soir. La seconde rapporte ces expressions à Claude et à la nuit du 24 au 25 janvier, qui vit le meurtre de Galigula. La plupart des critiques contemporains adoptent cette dernière opinion. Il nous semble avec M. Dosson, auteur d'une belle et importante Étude sur Quinte-Curce^, que les allusions à la guerre civile et à la famille régnante conviennent assez exactement à Claude, dont l'élévation au trône, après le meurtre de Caligula, fut accueillie avec joie et rendit aussitôt le calme à la ville. Claude avait plusieurs enfants, ce qui justifie la phrase de Quinte-Curce. Sénèque parle de même dans sa Consolation à Polybc *. D'ailleurs les premiers actes de Claude firent naître toutes les espérances : il proclamait une amnistie générale, il oubliait toutes les offenses dont on Tavait accablé, il abolissait les impôts créés par Caligula. Ces débuts, joints à l'esprit d'adulation dont Quinte-Curce n'est pas plus exempt que ses contemporains, justifient suffisamment les hyperboles de l'historien.

Il faut lire dans le savant livre de M, Dosson toute cette discussion. Il fait remarquer en outre que le passage relatif à Tyr et à la tranquillité dont jouissait l'empire s'explique très facilement dans cette hypothèse; car la paix a régné sans interruption depuis l'an 17 jusqu'en l'année 42. Or, c'est le 25 janvier 41 que Claude fut proclamé empereur.

1. Étude sur Quinte-Curce, sa vie et son œuvre, thèse de doctorat. Hachette, 1886.

•2. Ch. XXXI.

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M. Dosson appuie encore son argumentation sur une autre remarque très intéressante. Sénèque, qui n'a jamais cité Quinte-Gurce, semble avoir connu son ouvrage et Ta^oir quelquefois mis à contribution. La comparaison entre un passage des Lettres * et un chapitre de Y Histoire d'Alexandre ' ne laisse pas de doutes sur la parenté des deux récits ^, et M. Dosson prouve clairement que le copiste ne peut être que Sénèque. D'autres rapprochements lui permettent d'établir que le philosophe, ailleurs encore, s'est souvenu de l'historien *. Or, les lettres de Sénèque ont été publiées en 62 ou tout au plus en 65. Il suit de là que l'Histoire de Quinte-Gurce est antérieure au règne de Vespasien, qui commence en 69. Il est très probable qu'elle a été publiée, ou du moins écrite, entre 41 et 42.

L'examen de la manière et du style de Quinte-Gurce ne nous mènera pas à d'autres conclusions. Gomme écrivain, il est infiniment supérieur à Valère Maxime; il l'emporte même beaucoup sur Velleius; mais par la couleur poétique de son récit, par l'abondance des tableaux et des riches descriptions, par le goût pour les sentences, par l'amour des réflexions morales et des analyses psychologiques, il est bien le contemporain des Sénèque et de toute cette école. Il est stoïcien, comme la plupart des écrivains de cet âge, et souvent il fait parler ses personnages en stoïciens ^.

Étude de l'Histoire de Quinte-Curce. — Get ouvrage, dont l'auteur est si imparfaitement connu, ne nous est point parvenu sans mutilations. Sur les dix

i. VI, 7.

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