‹ Histoire de la littérature romaineChapitre 339 sur 433 · III, Prolog., V · texte numérisé non relu

III, Prolog., V

écrits, cette confiance orgueilleuse dans le jugement de la postérité, tant de fois invoquée à propos d'un petit recueil de fables, méritent notre indulgence : il était malheureux, persécuté, dépendant; cette gloire même, fruit légitime de ses travaux, il ne Tavait pas obtenue; à peine, dit-il, on Tadmet dans les rangs des poètes :

Fastidiose tamen in cœtum recipior.

Ses ouvrages ne lui avaient donc valu que des ennemis : le présent pour lui n'était-il pas assez triste pour qu'il cherchât des consolations dans la pensée de l'avenir? Après tout, ses espérances n'étaient pas vaines ; car son livre , si rarement cité chez les anciens, est devenu chez les modernes un des monuments les plus populaires de l'antiquité, et il en est peu qui aient donné lieu à des recherches plus savantes, à des discussions plus longues et plus tmimées.

Histoire des manuscrits de Phèdre. — Rien n'est plus étrange, en effet, que la fortune des fables de Phèdre : jusqu'à la fin du seizième siècle l'Europe moderne les ignore sous leur forme originale; mais elle les connaît à travers les altérations que leur ont fait subir certains érudits qui les ont pillées et mises en prose pour les répandre sous leur propre nom. Tel est le recueil d'un certain Romulus, dont l'époque est ignorée et qui se donne le titre d'empereur romain; il annonce ses fables comme une traduction d'Ésope, et elles sont perpétuellement empruntées à Phèdre, qu'il se garde bien de nommer. Cet ouvrage, écrit dans la prose la plus barbare, a défrayé tout le moyen âge : traduit en anglais par l'ordre du roi Alfred, vers la fin du ix^ siècle, ou de Henri l^^, au commencement du xiio, mis en vers à peu près à la même époque par

un archevêque de Tours nommé Hildebert, puis traduit en français sur la version anglaise par une femme poète, Marie de France, il jouit jusqu'à la fm du XV® siècle de tous les honneurs d'Un livre classique, et de nombreux interprètes le font passer dans la plupart des langues de l'Europe. Enfin, en 1595, un illustre savant français , François Pithou , trouve , parmi les livres dispersés d'une riche bibliothèque que les protestants avaient pillée, un manuscrit des fables de Phèdre; son frère, Pierre Pithou, publie l'année suivante cet ouvrage d'un fabuliste jusqu'alors inconnu, et tous lès savants célèbrent la précieuse découverte des deux frères, et l'affranchi d'Auguste devient dans toutes les écoles l'objet de l'admiration et de l'étude. Peu d'années après, en 1608, un second manuscrit, moins complet que celui de Pithou, était trouvé h Reims chez les bénédictins de Saint-Remy par un savant jésuite, le père Sirmond; et un troisième, beaucoup plus incomplet encore, tombait entre les mains d'un avocat d'Orléans , nommé Pierre Daniel, et passait de là dans la bibliothèque du Vatican, où il n'a été retrouvé que de nos jours.

Il semble que ces trois manuscrits, conformes entre eux sur tous les points essentiels, prouvaient clairement l'authenticité des fables de Phèdre, et que cet écrivain, si tardivement parvenu à la gloire, avait conquis sans retour son rang parmi les classiques latins. Mais il était réservé encore à d'autres vicissitudes. Le manuscrit de Pithou avait disparu, ainsi que les deux autres. L'Allemagne, après les avoir vainement recherchés, se prit à douter de la réalité de la découverte, et alla jusqu'à faire honneur des fables de Phèdre à un archevêque du xv** siècle, Nicolas Perotti. Le savant italien, qui fut un des promoteurs des études classiques, avait fait, à Rome, un cours sur Martial et, plus tard, rédigé un commentaire sur cet

auteur. Dans ce commentaire, intitulé Corniicopise, il citait, sous le nom d'Avianus, une fable qui ne se trouvait pas dans le recueil de ce fabuliste, et qui, en réalité, était la dix-septième du troisième livre de Phèdre : on en conclut qu'il était lui-même l'auteur de cette fable et de toutes celles que Pithou avait publiées. Cependant, en 1727, on trouva dans une bibliothèque de Parme un manuscrit de Perotti * : c'était un recueil de fables adressées à son neveu et renfermant trente-six fables d'Avianus, trente-deux de celles données par Pithou sous le nom de Phèdre, et trente-deux autres qui étaient peut-être l'œuvre de Perotti. Au reste, Perotti semblait distinguer luimême ces trois origines de son recueil :

Ces fables, disait-il, ne sont pas, comme lu le crois, mon œuvre: elles appartiennent à ^Esope, à Avianus et à Phèdre; je les ai réunies, en y mêlant souvent mes propres vers.

Ce témoignage devait, ce semble, convaincre les plus sceptiques : il venait à l'appui de la découverte des Pithou ; il prouvait que Perotti, un siècle et demi avant les deux frères, avait possédé un manuscrit de Phèdre. Mais beaucoup de savants s'obstinèrent dans leur incrédulité ; ils décidèrent que Perotti, pour faire valoir son travail personnel, lui avait donné un nom ancien, et qu'à l'exemple d'Hildebert, il avait traduit en vers ïambiques la prose de Romulus : ainsi s'étaient formées les fables du prétendu affranchi d'Auguste, telle était la véritable origine du manuscrit de Pithou, dont l'âge n'était autre que celui de Perotti lui-même. A l'appui de cette opinion, les antiphédristes ne manquaient pas de relever dans l'auteur des fautes de latinité, une couleur étrange, qui ne permettaient pas

1. Ce manuscrit fut égaré comme les autres. On ne l'a retrouvé qu'en 1808 à la bibliothèque royale de Naples.

HISTOIRE DE LA LITTÉRAl

d'attribuer le livre à un ancien avait de nombreux partisans, et se perpétua jusqu'à nos jours, ne larité, puisque les éditions de î rent sans interruption d'année ei de nombreuses traductions dam qu'elles furent adoptées presqu l'enseignement du latin dans lei Enfin, en 1830, une découver temps désespéré vint tout à coi Le manuscrit de Pithou fut ret thèque d'une ancienne et illustr ture *. Un savant contemporain le copia avec une scrupuleuse imprimer. L'inspection du mai ment qu'il remontait au moins dire à une époque où nul n'était le style de Phèdre. Il fallut bi à l'antiquité et se résigner à pla grands génies du siècle d'Augus

Examen des fables de Phèdre écrivain, si indigne de cette épc tifie-t-elle le long et opiniâtre magne? Sans doute, il n'est p^ défauts qui annoncent le comm dence, et qu'on pourrait déjà Son expression est quelquefois nures sont singulières; comme décadence, il aime l'archaïsme principal travers, c'est l'emploi mots abstraits, emploi que nous chez Quinte-Curce. Il les rech au risque d'être obscur et inexa

\ . La famille Le Pelletier de Rozai

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porte de la viande : « Son avidité trompée lâcha la proie qu'il tenait, sans pouvoir pour cela atteindre celle qu'il convoitait *. » 11 terminera par cette moralité sa fable de V Aigle, la Chatte et la Laie : « Que de mal ourdit souvent un homme à double langue I la sotte crédulité peut l'apprendre ici ^. » Il désignera ainsi Tempereur : « L'imposante majesté du souverain plaisanta en ces termes ^ »

A chaque' pas on rencontre dans ses fables des exemples d'expressions semblables. Mais ces petites taches n'empêchent pas son style d'être clair, précis, rapide, et de présenter presque partout ce caractère de simplicité élégante et délicate qui appartient aux bons siècles. M. Nisard, dans son Étude sur les poètes latins de la décadence. Va, apprécié avec sa finesse et sa pénétration habituelles :

Le style de Phèdre est savant et agréable, d'une clarté qui n'a été surpassée par aucun écrivain latin. La brièveté, tant louée chez lui, y est grave, mais non pas sèche. Il retranche du discours tout ce qui l'allonge sans Téclaircir. 11 semble que, comme il ne vous demande d'attention que pour un sujet très court, il la veuille tout entière, et ne la laisse pas se perdre ou languir dans des accessoires inutiles. Phèdre a l'épithète heureuse, variée, substantielle, ne faisant qu'un avec le sujet, ce qui est encore une sorte

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