‹ Histoire de la littérature romaineChapitre 358 sur 433 · III · texte numérisé non relu

III

monde même et tout ce qu'il renferme, les rapports de tous les êtres avec l'homme, c'est-à-dire Tusage qu'il en fait pour ses besoins ou pour ses plaisirs, les biens ou les maux qu'il leur doit, les transformations qu'il leur fait subir, tel est l'objet d^s recherches de l'auteur, telle est l'idée qui a présidé au plan du livre. Tout est fait en vue de l'homme, tout est ramené à lui; c'est le point de départ de l'auteur, c'est le terme auquel il s'arrête.

Le premier livre contient, outre la dédicace, une table des matières avec une indication, pour chacun des trente-six livres suivants, des auteurs que Pline a consultés. Cet mdex est divisé en auteurs romains et auteurs étrangers. L'ouvrage ne commence, à proprement parler, qu'au Il<^ livre, où il traite de l'univers et de Dieu, du ciel, c'est-à-dire des astres et des météores, et de la terre considérée comme partie du système céleste. Les quatre livres suivants renferment la description de la terre, de ses contrées et de ses habitants. L'histoire de l'homme, des diflFérentes races, des qualités distinctives de l'espèce humaine, de ses inventions, remplit le livre VII. Dans les livres suivants (VIII à XI), l'auteur traite des animaux, qu'il distribue ainsi : animaux terrestres, animaux aquatiques, oiseaux, insectes, en décrivant leurs mœurs et leurs qualités, et, au XP livre, en comparant les organes des différentes espèces.

Les plantes, leur culture, leur usage dans l'économie domestique occupent huit livres (XII-XIX). Les arbres exotiques, les parfums, les arbres fruitiers, les arbres forestiers, la reproduction des arbres par les semis, la greffe, les marcottes et les boutures, l'agriculture, l'horticulture, rien n'est oublié.

Les deux livres suivants renferment, avec un peu de confusion, tout ce qui concerne la matière médicale dans le règne végétal et dans le règne animal.

Les cinq derniers traitent des minéraux dans Tordre suivant : métaux précieux, cuivre, fer et plomb, couleurs et peintures, pierres, pierres précieuses. L'auteur arrive ainsi aux arts qui mettent en œuvre les métaux, à la sculpture, à la peinture; il finit par l'histoire des principaux artistes de l'antiquité ainsi que de leurs ouvrages. C'est une des parties les plus intéressantes du livre.

On doit s'attendre à trouver dans cette encyclopédie bien des parties erronées ou défectueuses. Pline n'a pu devancer les temps, et l'immense développement des sciences naturelles chez les modernes a renversé toute l'astronomie des anciens, toutes leurs théories physiques, de même que les progrès de la navigation ont fait découvrir des contrées nouvelles, et que l'esprit d'observation et d'analyse de ces derniers siècles a fixé les caractères d'animaux, de plantes, de minéraux que Pline n'avait décrits que vaguement. Aujourd'hui toi^s ces êtres sont classés scientifiquement, et les trois règnes sont enrichis d'une multitude d'espèces que les anciens n'avaient pas soupçonnées.

Mais il est dans V Histoire naturelle d'autres erreurs et d'autres fautes qu'on a le droit d'imputer à son auteur, à la précipitation de ses recherches, faites souvent par des mains étrangères, au défaut de critique qui lui fait accepter trop facilement des témoignages sans valeur, à l'insuffisance de ses connaissances scientifiques. Pline n'est pas un savant de profession : il n'y en avait pas chez les Romains, où l'étude était peu estimée par elle-même et ne valait que comme un moyen d'arriver à l'influence politique et aux dignités. Même au temps de Pline, sous Néron et sous Vespasien, à une époque où il n'y a plus que l'ombre d'une vie publique, les anciens préjugés contre les sciences subsistent encore. On en trouve la preuve dans la préface même, où l'auteur s'excuse auprès de Titus de

traiter un sujet aride et bas ', et cherche à justifier son entreprise par l'utilité. D'ailleurs, nous l'avons vu, l'étude ne vient pour lui qu'après les devoirs de sa position ; malgré l'opiniâtreté de son travail, il n'a pas eu le loisir et la liberté nécessaires pour n'avancer que des faits constatés par lui-même, pour vérifier tous les témoignages sur lesquels il s'est appuyé. Il nous apprend comment il a composé son livre. « C'est, dit-il, le fruit de la lecture d'environ deux mille volumes. » Il a fait de nombreux extraits, les a mis en ordre et les a rédigés sans être toujours bien en état de les juger. Avouons-le aussi, bien que le champ de la science fût borné chez les anciens, il n'était pas donné à un seul homme de l'embrasser tout entier. Pline recherchait les occasions de s'instruire, sa mort en est la preuve; mais on comprend que sur bien des points il ait été réduit h exposer les faits sur parole.

A ces causes d'erreur, il faut en joindre quelques autres qui lui sont personnelles. Il a beaucoup de penchant pour le merveilleux, il est toujours porté à préférer ce qui est singulier à ce qui est exact : de là ces histoires ridicules sur le caméléon, sur les hommes à un seul pied, sans tête, sans bouche, sur le mantichore à tête humaine; de là ces propriétés miraculeuses que la superstition attribuait à^ certaines plantes, et qu'il admet sans difficulté. Il a aussi une haine déraisonnable pour la médecine scientifique, un enthousiasme superstitieux pour des remèdes ridicules, renouvelés du chou de Caton; enfin, quoiqu'il partage, en fait de religion, l'incrédulité de son temps, il admet avec conviction les folies de l'astrologie judiciaire.

On devine que ses idées philosophiques et religieuses ne sont pas mieux assises que ses connais-

1. Sterili materia rerum natura, hoc est vita narralur, et haec sordidissima sui parte.

sances scientifiques. Elles se bornent à une satire amère du polythéisme officiel, à des railleries contre ces dieux inventés par la peur, tels que les maladies et les fléaux, contre ces dieux obscènes et ridicules, qui ont toutes les passions et tous les vices des hommes. La forme de Dieu, dit-il, échappe à l'intelligence humaine, nous sommes trop faibles pour le comprendre. Il emprunte aux stoïciens leur panthéisme, aux épicuriens leur croyance à l'indiflFérence de la divinité, quelle qu'elle soit, pour les choses humaines. C'est ce même homme qui croit à l'astrologie , aux présages, aux enchantements, et qui ne craint pas de justifier sa crédulité par quelques faits sans valeur !

Mais, à côté de ces iacertitudes, de ces contradictions, de ces puérilités, on trouve partout chez Pline un grand amour de l'humanité, joint k un sentiment profond de la puissance et de la majesté de la nature. 11 a une haine sincère pour ceux dont les passions ensanglantent le monde. S'il déclame souvent contre le luxe, c'est que la richesse de ses contemporains n'était pas le fruit de l'industrie, si dédaignée à Rome : sous la république, nous l'avons vu, on l'acquérait par la guerre, par les concussions et le pillage des provinces ; sous les empereurs, les concussions étaient moins faciles et plus sévèrement réprimées; mais on avait encore la vénalité, et les métiers lucratifs de la délation et de la captation des testaments.

Quant au style de Pline, il a les qualités et les défauts que nous avons signalés chez Sénèque et chez Lucain : incisif, hardi, rapide, varié, pittoresque, original, il est raide, forcé, souvent obscur; à chaque instant il fait violence, non pas à la grammaire, mais h la pureté du langage ^

1. Voir, dans nos Morceaux traduits, différents extraits de Pline l'Ancien, pages 427 à 434.

La réputation de Pline a été grande dans l'antiquité, ce qui rend plus extraordinaire la méprise de quelques anciens, qui l'ont confondu avec son neveu. Il a eu aussi beaucoup d'autorité au moyen âge et son livre a été la source de nombreuses erreurs populaires, qui régnent encore aujourd'hui dans la campagne. Il est un des premiers auteurs de l'antiquité que l'imprimerie ait reproduits. Les premières éditions parurent à Venise et à Rome dès 1469. et 1470, et il y en a eu, depuis, de nombreuses. Celle de Hardouin (Paris, 1685 et 1723) est une des plus célèbres et on en a généralement reproduit le texte. L'édition de la Bibliothèque latine- franc aise de Panckoucke, accompagnée d'une traduction en français, est précieuse par les notes de G. Cuvier, Daunou, Brongniart, Fourier, Letronne, etc. L'édition de la Collection des classiques latins de Nisard doit aussi beaucoup de valeur à l'Introduction et à la traduction de Littré.

Bibliographie : Comte Latour Rezzonico, Bisquisitiones Plinianœ; Parme, 1763-1767. — Notices des traductions de Littré et d'Ajasson de Grandsagne (Bibl. Panckouke). — Joseph Michon, Quid Libycœ geographiœ auctore Plinio Romani contulerint. Paris, 1859; thèse. — Sainte-Beuve, Causeries du lundis t. II.

Pline le Jeune. — Nous savons déjà que Pline le Jeune (C. Plinius Caecilius Secundus) naquit à Côme, comme son oncle, en 61 ou 62 ap. J.-C, et qu'après la mort de son père, qu'il perdit dans son enfance, il fut adopté par Pline l'Ancien, chez lequel sa mère s'était retirée. Outre la sage direction de cet homme supérieur et les tendres soins de Plinia, sa jeunesse eut encore pour la guider l'expérience de' son tuteur Virginius Rufus, général illustre, caractère honnête et respecté, dont Tacite a prononcé l'éloge funèbre.

Quintilien et un autre rhéteur célèbre, Nicétas de Smyrne, furent ses maîtres. Plus tard, probablement àl'âge de vingt ou vingt et un ans, quand déjà il était tribun des soldats, il profita de son séjour en Syrie poursuivre les leçons du philosophe stoïcien Euphrate, dont il a tracé un intéressant portrait*. A quatorze ans, il avait composé une tragédie grecque dont il parle dans une de ses lettres, sans nous en donner le titre.

A dix-neuf ans, peu de temps après la mort de son père adoptif, il plaidait sa première cause ; il devint bientôt un des plus brillants orateurs du barreau. Il cherchait à se régler sur Cicéron, que les leçons de Quintilien lui avaierit fait admirer, mais dont il reproduisit peut-être trop servilement les formes, de façon à contraindre la libre allure de son esprit et à tarir en lui Toriginalité. Malgré sa santé délicate, il se livra tout entier à ces luttes oratoires, où il cherchait uniquement des applaudissements et de la gloire, car il était riche et il ne voulut jamais, quoique l'usage eût passé dans les mœurs, accepter aucun salaire. On pense bien qu'il n'achetait pas non plus, à l'exemple de certains avocats de son temps, les acclamations mensongères des auditeurs*. Il avait pour clients des provinces et des villes. Parmi ces plaidoyers qui commencèrent sa réputation, on admirait surtout celui qu'il prononça pour AcciaVariola, femme d'une illustre naissance : Pline le regardait comme son meilleur discours ', et le poète Sidoine Apollinaire déclare qu'on l'éleVïi 'au-dessus même du Panégyrique de Trajan *.

Il eut dans le sénat d'autres succès, qui rappellent ceux de son modèle Cicéron. Il ne craignit pas de pour-

Page 1