LES HISTORIENS. — TACITE, SUÉTONE, FLORUS
L'histoire, réduite au silence sous Domitien, reparut ensuite avec les biographies des morts illustres qu'avait tués la domination précédente. C'était une réaction contre les délateurs. Pline le Jeune cite souvent dans ses Lettres ces biographies qui se lisaient dans les cercles et qui avaient pour caractère commun la haine de l'âge précédent, la joie de pouvoir dire tout haut ce qu'on en pensait, la satisfaction de vivre sous un régime sans grand prestige, mais qui permettait la sécurité et la paix. Les tristes enseignements du passé donnent aussi à l'histoire un caractère nouveau de pessimisme, une sorte d'esprit satirique, une disposition à jeter sur les événements un regard triste et soupçonneux, à interpréter malrgnement les actions humaines. Nous ne citerons pas tous ces biographes dont Pline, si facile et si complaisant dans ses louanges parce qu'il compte sur la réciprocité, a sans doute exagéré beaucoup la valeur. Il n'en e^strien resté. Ils ont contribué certainement à la manière de Tacite, qui, par la nature même des faits qu'il rapporte, mais aussi par l'irrésistible influence de son temps, est un écrivain satirique. Nous trouverons aussi chez le grand historien, malgré l'élévation de sa pensée, le caractère pratique qui a succédé à l'esprit de déclamation. Tacite, nous le verrons, a beau-
coup de traits, mais ce ne sont jamais ces traits déliés et subtils dont le miroitement éblouit sans donner de lumière : tout chez lui est précis et vrai, tout est le fruit d'observations pénétrantes ; tout est plein d'enseignements moraux et politiques.
Tacite. Sa biographie. — On sait peu de chose sur ses premières années. Tacite '(Caïus ou Publius * Cornélius Tacitus) naquit en 54 ou en 55 après Jésus- Christ. Les habitants d'Interamna (aujourd'hui Terni, dans les anciens États de l'Église) le donnaient pour leur compatriote, et lui avaient élevé un monument sur la route de Spolète. Mais le fait n'est appuyé que sur un seul témoignage : l'empereur Tacite, qui se prétendait le descendant de l'historien, était né à Interamna.
Il est probable que le père de Tacite fut Cornélius Vérus Tacitus, chevalier romain, procurateur de la Gaule Belgique. Il est à peu près certain qu'il n'appartenait pas à la célèbre famille Cornéha.
On a conjecturé que Tacite, comme son ami Pline le Jeune, avait été élève de Quintilien. Ses premiers ouvrages attestent chez lui, aussi bien que chez Pline, une étude particulière de Cicéron : les dernières pages de la Vie cTAgricola sont, pour ainsi dire, calquées sur l'éloquent passage où l'auteur du de Oratore pleure la mort de l'orateur Crassus ^. Mais dans les Histoires et dans les Annales^ Tacite s'éloigne de plus en plus de l'école de Cicéron, que Quintilien, nous l'avons montré, avait remise en honneur. Il appartient beaucoup plutôt à l'école opposée de Caton et de
4. La plupart des manuscrits lui donnent le prénom de Publius. Un seul, celui de la bibliothèque Farnèse, l'appelle Caïus, et deux passages du poète Sidoine Apollinaire confirment Tautorité de ce manuscrit.