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et de la brusquerie ^ ; enfin le jugement porté sur Auguste sous la forme de deux discours indirects, qui résument énergiquement tout le bien et tout le mal qu'on pouvait penser de ce prince ; ces chapitres et ceux qui suivent sont le tableau le plus complet et le plus achevé de la situation du peuple et du sénat, de Tétat de Topinion publique; chaque ligne y est à méditer : à eux seuls ils suffiraient à la gloire d'un écrivain.
Dans la seconde partie du livre, la révolte des légions de Pannonie et de Germanie * est pour Tacite une excellente occasion de faire connaître l'esprit des soldats et la place qu'ils tiennent dans le gouvernement de Rome. L'humeur séditieuse des légions, si fortes depuis Sylla, leur respect déjà chancelant pour la famille des Césars, les horribles moyens de répression employés contre la révolte, l'esprit militaire servant d'utile diversion à la fureur des armées qu'on jette sur les Germains, l'admirable tableau de la campagne de Germanicus, la jalousie de Tibère, tout concourt à nous expliquer, sans l'aide de commentaires et de notes, l'état de l'empire à sa naissance, et toute son histoire dans les temps qui vont suivre. Les premières accusations des délateurs, et les troubles causés par les histrions, nous font pénétrer dans l'intérieur de la société. Tous les intérêts, tous les ressorts de la politique intérieure ont été dévoilés : dès
1. Chap. VIII. « Valérius Messala ajoutait renouveler chaque année le serment à Tibl le prince s'il l'avait chargé de faire cette ir qu'il avait parlé de son propre mouvement, ce qui intéresserait le bien public, il ne prer de lui-même, dût-il risquer de déplaire. Cet de flatterie qui manquât encore. »
2. Voir nos Morceaux choisis, p. 474-481. Voi extraits des Annales et des Histoires^ p. 483-ï
ce premier livre, la peinture est complète. Les provinces ne sont pas décrites ; c'est la seule omission grave qu'on puisse reprocher à Tacite.
Cette manière d'écrire l'histoire est-elle la meilleure? On peut faire à ceux qui l'emploient une objection, celle que Rousseau adressait à Tacite, qui, dit-il, nous impose son opinion, sans nous permettre, grâce à un simple exposé de faits, déjuger nous-mêmes. La critique est fondée ; en effet, c'est bien par les yeux de Tacite que nous voyons, et cela sans pouvoir toujours nous tenir sur la défensive. Cependant cette méthode, la plus intéressante de toutes et la plus dramatique, est encore, après tout, la plus acceptable. Disons mieux : pour tout historien pénétré de son sujet et animé d'un sentiment profond, aucune autre n'est possible. C'est au lecteur à examiner ensuite quelle autorité il doit accorder à l'historien, et à contrôler son témoignage par celui des contemporains. Il est certain qu'après avoir lu Tacite il reste dans l'esprit une sécurité de croyance difficile à ébranler. D'ailleurs, si l'on ouvre Dion et Suétone, qui ont raconté les mêmes événements, on ne trouve aucun sujet de mettre en doute la véracité de l'auteur des Annales et des Histoires,
La langue et le style de Tacite. —-Si Tacite, par le sérieux et la solidité de sa politique et de sa morale, est loin de la frivolité des déclamateurs, il se rapproche, par la langue, du siècle où il a vécu. A notre avis, il ne pouvait mieux faire. Être de son temps, employer la langue de son temps, tout en regrettant de n'en pas avoir une meilleure, s'efforcer de faire bien avec cette langue telle qu'elle nous est donnée, c'est le seul parti raisonnable. L'exemple de Quintilien et de Pline le Jeune nous a montré combien est stérile et funeste cette méthode d'imitation qui s'ar-
rête à la forme, et qui, en concentrant l'attention de Técrivain sur les détails de l'expression, ôte à son esprit l'originalité et la force, la verve et la chaleur. Cette idée a été développée avec vigueur et conviction par un homme dont l'enseignement notre livre :
Sortir de son siècle pour demander au plus justes et une langue plus correcte el chercher la perfection là où n'est plus la vi était faite pour représenter des choses qu mêmes. Faut-il adopter la langue sans le dans une atmosphère d'idées qu'on ne reî de nous? Chez les anciens, Quintilien et I affiché la prétention de revenir au bon { Qu'en est-il résulté? Les ouvrages du p paraphrase éternelle et toujours affaiblie et le second n'a pu trouver, pour ses pet tures publiques, un modèle dans les ouvr d'État. 11 n'a vu dans Cicéron que l'homra emprunté de lui qu'une forme vide. Taci a voulu être de son temps. Il se souvient < comme d'un maître qu'il a laissé pour sérieuses de la vie et de l'expérience. Il a physionomie, et il a mérité qu'on hésitât î où il a été si grand parmi les époques de
Les qualités éminentes du style de brièveté rapide et énergique, une di grandeur, beaucoup de vivacité de tab" diesse d'expressions et d'images, une trop souvent jusqu'à la couleur poét abonde ; mais ce n'est pas le trait pr peu vide que Sénèque reprochait à ses
1. M. Rinn, Leçon d*ouverture du cours ( au Collège de France, 2 mars 1853. (Jowm publique, 10 mars 1853.)
et dont ses propres ouvrages sont remplis : c'est toujours une pensée sérieuse et profonde, une maxime politique ou morale qui ne craint pas Tanalyse. Cependant peut-être Tacite en fait-il abus; par là son style a quelque chose de piquant qui ressemble à Tépigramme. C'est un des caractères du temps : par le trait comme par l'habitude de ces mots détachés, de ces conclusions inattendues à la fin d'un raisonnement, Tacite tient des déclamateurs et des stoïciens. Quoique serré, son style est en même temps harmonieux, et d'une harmonie soignée et travaillée, malgré la ridicule admiration de quelques enthousiastes, qui ont prétendu trouver dans ses écrits un mépris philosophique pour la forme et un souci exclusif de la pensée.
L'influence du temps se retrouve encore chez lui dans certaines irrégularités grammaticales, des phrases rompues, des locutions vicieuses, enfin dans ce dédain ordinaire aux époques de décadence pour tout ce qui tient à la logique du style. Comme Salluste, dont il avait certainement fait une étude approfondie, il emprunte beaucoup d'expressions à l'ancienne langue, et quelquefois, comme lui, il reproduit les pensées du vieux Caton, en les resserrant encore *. Plus que Salluste, il emploie des locutions poétiques; comme lui, il est novateur en fait de. langage : il crée des mots et des locutions nouvelles *, et il emploie des expressions, soit ordinaires, soit rares, dans un sens un peu détourné de leur acception ancienne, ou
1. Caton (dise, pour les Rhodiens) : « Adversœ res edomant et docent quid opus sit facto ; secundœ res transvorsum trudere soient a recte consulendo atque intelligendo. » Tacite {Hist., I, xv) : « Secundœ res acrioribus stimulis animos explorant; quia miseriœ tolerantur, felicitate corrumpimur. »
2. Exemples : Centurionatus, exstimulator, inturbidus, pne" posse, provivere, superstagnare, sitperurgere, etc.