‹ Histoire de la littérature romaineChapitre 377 sur 433 · Spartien, Hadrianus, xii · texte numérisé non relu

Spartien, Hadrianus, xii

l'histoire, la géographie, les sciences, particulièrement la météorologie et la zoologie, la philosophie même, mais surtout dans ses rapports avec les sciences nar turelles. Comme beaucoup d'écrivains que nomme Pline le Jeune, comme Plutarque, il recherchait surtout, dans l'histoire, le caractère de l'homme, ses particularités, les événements de sa vie. C'est le temps de la biographie ; ce qui nous reste des nombreux ouvrages de Suétone appartient à ce genre.

Des écrivains postérieurs, Suidas, Aulu-Gelle, Ausone, nous ont fait connaître, au moins de nom, différents travaux de Suétone. La plupart avaient pour objet les usages et les mœurs de Rome, les fériés, les jours fastes, les lois et les coutumes, les charges de la cour, les emplois civils et leur histoire, les jeux, les spectacles, les détails mêmes de Thabillement et des chaussures. On cite aussi des ouvrages de grammaire, sur les noms propres, sur les locutions injurieuses et diffamatoires. Très vraisemblablement, plusieurs de ces ouvrages étaient écrits en grec. Beaucoup des questions que nous avons indiquées étaient comprises dans un vaste recueil intitulé les Prairies [Prata), Ainsi les poètes du temps, tels que Stace, n'avaient pas le privilège des titres ambitieux.

Ce qui nous reste aujourd'hui de Suétone embrasse une partie du livre sur les Hommes illustres [de Viris illustrlbus), et la biographie des douze premiers Césars, de Jules César à Domitien. Le livre des Hommes illustres s'étendait probablement aux poètes, aux orateurs, aux historiens, aux philosophes, aux grammairiens et aux rhéteurs. Suétone traçait d'abord une esquisse historique 4e chaque genre, à mesure qu'il l'abordait; il donnait ensuite, par ordre chronologique, les noms de ses représentants. Il commençait vraisemblablement la série des orateurs par Cicéron, celle des historiens par Salluste. Il est probable aussi

que, pour les hommes de lettres comme pour les empereurs, il n'avait pas dépassé l'époque de Domitien. Il nous reste du livre des Poètes les biographies de Térence, d'Horace, et, en partie, celle de Lucain, peut-être celles de Perse et de Juvénal. Le livre des Historiens est perdu, sauf quelques fragments d'une vie de Pline l'Ancien. Nous possédons aussi l'index et un chapitre du livre sur les Grammairiens et les Rhéteurs,

Le principal ouvrage de Suétone est la Vie des Césars {de Vita Cœsarum), dédié à C. Septicius Glarus, préfet du prétoire, qui exerça cette charge de 119 à 121. Le livre fut donc composé en 120. Les six premiers livres sont consacrés aux six premiers empereurs, de César à Néron; le septième aux règnes éphémères de Galba, Othon, Vitellius (69) ; le huitième et dernier aux trois Flaviens, Vespasien, Titus et Domitien. Le commencement de la vie de César est perdu.

Écrivant des biographies, l'auteur n'était pas forcé de présenter les faits dans tout le cours de leur développement historique. Il ne néglige pas tout à fait l'ordre des dates, mais il le subordonne au plan qu'il s'est tracé et qu'il suit rigoureusement dans chaque partie de son ouvrage. 11 raconte d'abord la vie de l'empereur avant son avènement, puis il passe aux actes de son régne, qu'il classe sous certains chefs, les vices, les vertus, les habitudes et les particularités de sa vie. 11 termine par le récit de la mort, des présages qui Pont précédée, des événements qui l'ont suivie. Il est très sincère, très impartial, inépuisable en détails; il ne recule pas devant les plus repoussants et les plus cyniques; et, bien qu'il donne rarement ses opinions personnelles, sa franchise est assez sévère pour lui avoir attiré des haines : Commode fît jeter aux bêtes un homme dont tout le crime était d'avoir lu, sans doute dans quelque leçon publique, la vie de Galigula.

On lui a reproché les mots de superstition nouvelle et malfaisante appliqués au christianisme. Ces préjugés n'ont rien d*étonnant chez un païen dévot qui raconte avec crédulité tous les présages^ et qui fait solliciter par Pline la remise d'un procès, parce qu'un mauvais rêve l'inquiète sur le succès de sa plaidoirie. Mais ses préventions ne l'empêchent pas de reconnaître que ces hommes odieux étaient faussement accusés par Néron, et son injustice même fait ressortir son impartialité.

Dans ce qui nous reste de Tacite, Suétone est presque toujours d'accord avec lui. 11 s'écarte plus souvent de Plutarque, dont la critique n'est pas toujours sévère ni l'exactitude parfaite, et de Velleius, qui n'est pas, nous l'avons vu, un modèle de véracité.

La sincérité de Suétone, cette justesse d'esprit qui choisit toujours les faits caractéristiques, cette curiosité d'érudit avec laquelle il recueille beaucoup de détails négligés par la plupart des historiens, la position qu'il occupait et qui dut lui permettre de fouiller dans les archives du palais impérial, donnent un véritable prix à son ouvrage. Sa réputation fut grande à Rome, et, dans les siècles suivants, il devint le modèle d'historiens dont nous parlerons plus tard et qui sont restés bien loin de son talent.

Comme écrivain, Suétone manque de chaleur et d'éclat, mais il est serré, précis, substantiel. Malgré quelques tournures peu latines et des fautes de grammaire qui tiennent surtout à sa concision, sa diction, eu égard à son temps, est généralement correcte et pure; la phrase s'allonge quelquefois un peu trop sous sa plume, mais elle suit avec naturel et fidélité le cours de sa pensée *.

1. Voir, dans nos Morceaux traduits, des extraits des biographies de Tibère, de Claude, de Néron et de Domitien, p. 531 à 539.

Bibliographie : Poret, Examen littéraire des Douze Césars de Suétone^ 1819, thèse . — Schweiger, De fontihus atque auctoritate vitarum XII imperatorum Suetonii, Gœtiingue, 1830. — Krause, De Suetonii fontibus atque auctoritate, Berlin, 1831.

Florus. — Parmi les contemporains de Suétone, il faut placer l'auteur d'un abrégé de l'histoire romaine jusqu'à Auguste, où tout est incertain, le titre du livre, ses divisions, le nom et la patrie de celui qui Ta écrit. Généralement oh désigne ainsi cet abrégé : Rerum romanarum libm quatuor ou Epitome de gestis Romanorum [Histoire romaine en quatre livres^ ou Abrégé d^ histoire romaine), La division en quatre livres se trouve dans la plupart des manuscrits ; le meilleur de tous, celui de Bamberg, ne divise le récit qu'en deux livres. Il désigne ainsi l'ouvrage : luli FloH epitomœ de T, Livio beUorum omnium annoi^m DCC, libri duo [Deux livres d'abrégé de toutes les guerres, pendant sept cents ans, d'après Tùe-Live, par Julius Florus). Très probablement l'auteur n'avait fait aucune division dans son récit; c'est après lui qu'on Ta partagé en livres et en chapitres, en y ajoutant des récapitulations.

Quant au nom même de l'auteur, la question est restée fort douteuse. M. Teuffel, après Mommsen et d'autres autorités considérables, incline h croire que cet abréviateur n'est autre que le rhéteur et poète P. Annius Florus, contemporain de Trajan et d'Hadrien, et qui correspondait en vers avec le second de ces empereurs *. Le caractère de l'ouvrage, œuvre de

1. Il envoya le billet suivant à l'empereur : Pour moi je ne veux pas être César, me promener parmi les Bretons, souffrir les frimas de la Scythie :

Ego nolo Caesar esse,

Ambulare per Britannos,

Scythicas pati pruinas.

Hadrien répondit : Pour moi je ne veux pas être Florus, me

flISTOIRE DE LA LITTÉRATURE ROMAINE 705

déclamation et de rhétorique, bien plus que d'histoire, vient à l'appui de cette conclusion. Il est certain d'ailleurs que l'auteur de V Abrégé vivait au temps de Trajan et d'Hadrien. Il nomme le premier dans sa préface, et il fait allusion à plusieurs événements de ce siècle, à l'éruption du Vésuve, à la conquête de la Grande-Bretagne, à la prise de Jérusalem par Titus.

Quelle était sa patrie? On l'a dit Espagnol, d'abord à cause du nom d'Annœus^ qu'on lui a souvent donné et qui a fait supposer quelquefois qu'il appartenait à la famille de Sénèque ou qu'il était Sénèque luimême; puis, parce qu'il se montre dans ses récits très favorable aux Espagnols. Il raconte la lutte de l'Espagne contre Rome avec une sorte d'orgueil qu'il réserve en général aux Romains eux-mêmes. Ce qui parait certain, c'est qu'il était méridional; il n'aime pas la Gaule et les contrées du Nord, et il décrit la rigueur de ces climats avec une sorte d'effroi et une exagération qui prouvent qu'il ne les connaît pas.

Les panégyriques des empereurs abondaient à cette époque, bien que nous possédions seulement celui que Pline compléta après l'avoir prononcé. Il semble que Florus, en écrivant son Abrégé, ait eu pour objet le panégyrique de Rome. Le plan de son livre, le groupement des faits, ce qu'il développe et ce qu'il néglige, le ton du récit, tout concourt h justifier cette opinion qui a été soutenue avec talent dans

promener parmi les tavernes, me cacher dans l'ombre des cabarets, souffrir les piqiires des cousins :

Ego nolo Florus esse %

Ambulare per tabernas, Latitare per popinas, Culices pati rotundos.

une thèse de doctorat par M. Bizos *, aujourd'hui doyen de la Faculté des lettres d'Aix.

Florus considère le peuple romain comme un individu ; il le prend à son enfance, et le conduit à travers son adolescence et sa virilité jusqu'à cette vieillesse « que l'inertie des Césars a produite et amenée à la décrépitude, si ce n'est que sous Trajan elle remue les bras ; contre toute espérance la vieillesse de l'empire semble revenir k l'adolescence, et reverdir * ». La marche est étrange et bien peu historique. D'abord Florus laisse de côté les institutions, les mœurs, les luttes de la tribune, la législation, le gouvernement, les lettres; il ne s'occupe que des guerres et des révolutions intérieures, c'est-à-dire de ce qui lui fournissait le plus de riches tableaux, de développements oratoires. Puis, il ne suit pas l'ordre des temps; il groupe l'histoire, en quelque sorte, par genres. Après un résumé de l'âge des sept rois, qu'il appelle la première enfance (infantia) du peuple romain, il expose successivement, pour chaque période, les luttes que Rome a soutenues avec les peuples qu'elle a conquis, ensuite les agitations intérieures et les guerres civiles. Ainsi la deuxième période (adolescence) nous conduit jusqu'à Pyrrhus et à la soumission complète de Tltalie. L'auteur remonte alors lé cours des temps pour parler de Coriolan et de Camille, de la retraite sur le mont Sacré, de l'expulsion des décemvirs, des luttes du

1. Flori histonci vel potius rhetoris de vero nomine, xtate qua vixerit et scriptis; Paris, 1877, in-8, 171 pages.

2. Préface. A Cœsare Augusto in sœculum nostrum haud multo minus anni ducenti, quibus inertia Cœsarum quasi consenuit atque decoxit, nisi quod sub Trajano principe movet lacertos, et praeter spem omnium senectus imperii, quasi réédita juventute, reviviscit. — Nous ne pouvons rendre toute la prétention du mot latin, decoxit, qui signifie réduire par la cuisson, dessécher.

peuple pour la communauté des mariages et le partage des honneurs. Cette seconde partie est très sèche et ne donne aucune idée des grands débats oratoires que Tite-Live expose avec tant d'éclat.

La marche est la même pour la période suivante, que Tauteur appelle juventas : d*abord toutes les guerres, depuis les grandes luttes contre Carthage jusqu'à rinvasion des Cimbres et des Teutons, jusqu'à Mithridate, aux pirates, aux Gaulois et aux Parthes. Ensuite nous remontons vers le temps des Gracques pour suivre l'histoire de ce que l'auteur appelle des séditions, et dont il fait retomber tout le crime sur la puissance tribunitienne. La torche, suivant l'expression de Florus, est enflammée d'abord par Tibérius Gracchus; puis Caïus Gracchus s'élance dans la carrière avec une chaleur égale *. La série des séditions continue par Saturninus, par Dru sus, par la guerre Sociale, par la guerre des Esclaves, par la guerre de Spartacus, par la lutte entre Marins et Sylla, par la guerre de Sertorius. Ainsi découpée et pour ainsi dire disséquée, l'histoire n'est plus un tableau vivant et vrai ; la physionomie de chaque âge disparaît : c'est le procédé du scalpel sur le corps humain.

On a formé le quatrième livre avec une dernière partie qu'aucune division naturelle ne sépare de ce qui précède, et qui est encore, selon l'expression de Florus, la juvénilité et la forte maturité de l'empire*. C'est la continuation du tableau des révolutions et des guerres civiles, la conspiration de Catilina, la guerre entre César et Pompée, la guerre de Modène, la guerre de Pérouse, le triumvirat, la guerre contre Cassius et Brutus, contre Sextus Pompée, contre Antoine et Cléo-

l.Liv.III,chap.xiv. Primam certaminum face7n Tibérius Gracchus acce/idiY— non minore impetuincaluit C. Gracchus; chap.xv.

2. Hœc jam ipsa juventa imperii et quasi robusta maturilas, livre 1, proœniium,

pâtre. L*auteur jette dans ses dernières pages le résumé des guerres étrangères qui, sous Auguste, complétèrent le territoire de l'empire romain. Il s'arrête au temps où l'empereur ferme le temple de J anus. Ainsi, après avoir terminé l'histoire de la grandeur de Rome, Plorus n'a pas entrepris celle de sa décadence : il ne nous peint pas cette vieillesse dont Trajan vient d'arrêter les progrès*.

La physionomie tout entière du livre et les procédés historiques de l'auteur s'accordent avec le plan pour nous montrer en lui un déclamateur, écrivant pour les lectures publiques, et non un historien judicieux, impartial, soucieux de l'exactitude et de la vérité. Dans son Abrégé^ il a emprunté beaucoup à Tite-Live, dont cependant il s'écarte souvent, sans doute pour suivre l'ouvrage de Varron sur la Vie du peuple romain. \\ a suivi pas à pas le Jugurtha et le Catilina de Salluste, les Commentaires de César sur la guerre des Gaules et la guerre civile; il a aussi puisé chez Tacite. Mais il a pris bien légèrement ses informations : il se trompe sur les noms et les prénoms des hommes, sur les titres des magistrats; il se contredit, il commet des erreurs grossières même sur les faits contemporains : c'est ainsi qu'après avoir parlé de l'éruption du Vésuve, il nomme encore parmi les villes de la Campanie Herculanum et Pompéi. Sa chronologie, sa géographie sont souvent erronées. Souvent aussi la recherche de la concision rend son récit très obscur : on l'éclairé en recourant à l'original. Sa sincérité même est plus d'une fois en défaut. Dans les batailles il exagère singulièrement le chiffre des armées que les Romains ont battues; il multiplie les défaites de leurs ennemis; il atténue leurs

1. Voir, dans nos Morceaux traduits, deux extraits de Florus : ruine de Numance, bataille de Munda, p. 539-543.

cruautés et les excuse par des violences qu'il prête gratuitement aux vaincus. Il va jusqu'au mensonge pour amener un bel effet oratoire. C'est ainsi qu'il confond à dessein Aruns avec Sextus Tarquin, afin de pouvoir montrer Brutus châtiant de sa main celui qui avait outragé Lucrèce. Ailleurs nous voyons Pompée fuyant loin de Brindes sur un navire brisé, presque désemparé, quand il est certain que sa flotte était maîtresse de la mer. Mais il y avait là un beau contraste :

0 honte ! Naguère le premier du sénat, arbitre de la paix et de la guerre, dans cette mer, témoin de ses triomphes, il fuyait sur un navire brisé et presque sans agrès ^

On voit déjà par ces citations que le style de Florus est d'accord avec le plan et l'objet véritable de son livre. Il ressemble d'une façon frappante à Lucain, dont il a du reste plus d'une fois emprunté les traits les plus saillants :

Pompée, dit-il, ne supportait pas d'égal, César pas de supérieur.

Nous avons cité cette pensée de la Pharsate, empruntée elle-même à Velleius Paterculus. Il ajoute :

Ils luttaient au sujet du premier rang, comme si la fortune de l'empire était trop étroite pour deux hommes.

Ce sont les vers si célèbres de Lucain :

La fortune d'un peuple puissant qui embrasse et la mer, et la terre, et l'univers tout entier, fut trop étroite pour deux hommes 2.

Page 1