Argon,, VIII, 95 pt suiv
7i6 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE ROîIAINE
Voilà les caractères tels que les a défigurés Valérius. Quant à son style, il prend évidemment pour modèle Virgile, dont il a emprunté en partie le vocabulaire poétique. Il est plus simple que Lucain, mais beaucoup plus froid et plus terne. Il y a cependant, malgré ce caractère de médiocrité, de la recherche dans l'expression, une obscurité semblable à celle de Perse; il force, il torture le vers de Virgile, comme Perse charge le vers d'Horace, et tous deux arrivent ainsi à être tendus, enflés, parfois inintelligibles ?.
Silius -Italicus. — Nous trouverons encore moins de talent chez un versificateur à peu près contemporain, C. Silius Italicus,'qui a écrit sous Domitien son épopée sur la seconde guerre punique, intitulée i^t^mca.
C. Silius Italicus appartenait à une famille d'origine plébéienne, mais illustre sous l'empire. On n'a que des conjectures incertaines sur l'origine du surnom à' Italicus, Né en 25, il suivit d'abord la carrière oratoire, qui était celle des charges publiques, et il fut consul la dernière année de Néron. On le soupçonna d'avoir rempli spontanément sous ce règne le rôle odieux de délateur; mais il effaça cette tache, dit Pline le Jeune, par sa conduite honorable comme magistral; et comme particulier. Proconsul d'Asie sous Vitellius, il exerça ses fonctions avec gloire; c'est l'expression de Pline. A son retour, il vécut dans la retraite, sans influence, recevant de nombreuses visites, partageant sa journée entre des causeries littéraires et des compositions poétiques. Le maître de Perse, Cornutus, lui dédia ses commentaires sur Virgile ; Martial, qu'il protégeait, ne lui a pas épargné ses éloges intéressés. A la fin de sa vie, il se retira
1. Voir, dans nos Morceaux traduits, deux extraits de Valérîus Flaccus : Adieux d'Alcimédée et d'Eson à leur fils Jason; Plaintes de la 7nère de Médée, p. 434-439.
dans une de ses villas, située en Campanie, et ne se montra même pas à Rome à Tavènement de Trajan. Il vécut dans cette retraite jusqu'à Tâge de soixantequinze ans. Las de souffrir d'un abcès que les médecins ne pouvaient guérir, il se laissa mourir de faim (101). Son fils aîné avait été consul, le second mourut au moment d'obtenir cette dignité.
Nous connaissons tous ces détails par Pline le Jeune *. Il ajoute que Silius poussait la passion des arts jusqu'à la prodigalité. Ses nombreuses villas étaient remplies de statues, de tableaux et de livres. Il rendait, dit encore Pline, une sorte de culte aux images des grands hommes, particulièrement à celle de Virgile, dont il célébrait tous les ans le jour de naissance avec un soin religieux. 11 professait le même respect pour Cicéron, dont il avait acheté les propriétés.
Cette admiration pour les bons modèles n'empêche pas Silius d'être un mauvais écrivain, et les flatteries mercenaires de Martial ne doivent pas nous faire illusion sur l'estime que son talent obtint dans l'antiquité. Pline dit qu'il « écrivait des vers avec plus de soinque.de génie », et Sidoine Apollinaire est le seul écrivain qui ait cité ses ouvrages. Son poème avait traversé le moyen âge tout à fait ignoré; en 1417, Pogge ou plutôt Barthélémy Politien en découvrit un manuscrit au monastère de Saint-Gall.
Outre la deuxième guerre punique tout entière jusqu'à Zama, ses dix-sept livres comprennent encore, dans un récit inséré au sixième livre, les principaux événements de la première. D'autres faits plus anciens s'y rattachent de diverses manières. L'auteur. donne en terminant un aperçu de la destinée finale d'IIannibal et de la destruction de Carthage. Comme Quintilien et tant d'autres écrivains que nous avons ren-
i. Épît., III, 7.
contrés, il n'oublie pas Téloge de Vespasien, de Titus et même un panégyrique pompeux de Domitien, dont il célèbre comme des victoires les revers en Orient et dans le Nord *.
Silius est, au milieu du siècle des Flaviens, un mauvais poète du siècle d'Auguste et un pâle imitateur des grands maîtres. 11 a cru pouvoir faire un poème avec des extraits de Tite-Live et la machine épique de Virgile. Ses dieux interviennent au milieu des événements comme au temps des héros d'Homère. Il lui faut un songe *, un dénombrement des guerriers ', un départ d'Hector (chez lui c'est Hannibal *), une description de bouclier ^, une évocation des morts *. Scipion, comme Hercule, est placé entre la Volupté et la Vertu ^ ; Haanibal, comme Turnus, se mesure à Zama avec un fantôme; Junon, Vénus, Vulcain ne restent pas inactifs. Quant aux batailles, calquées sur celles de Virgile, elles sont une contrefaçon ridicule des temps héroïques. Les caractères sont forcés, les sentiments exagérés, les mœurs sans vérité. Une manie d'érudition alexandrine fait choisir au poète, pour désigner les pays et les peuples, des noms qui remontent à des temps fort reculés, ce qui le rend souvent obscur, toujours pédant et parfois ridicule. Son style est d'une inégalité fatigante. La langue se ressent de l'influence des grands écrivains qu'il imite; elle est assez pure, mais les constructions sont lourdes et la versification chargée de spondées. Si elle a plus de variété que celle de Claudien et plus de gravité que celle de