CHAPITRE V
LA SATIRE TURNUS, SULPICIA, JUYÉNAL, MARTIAL
Dans la période que nous éludions, la satire avait plus de chances de succès que Tépopée ou la poésie lyrique. Les mœurs du temps fournissaient une riche matière à ses attaques et à ses tableaux. Même ce que Boileau appelle « la mordante hyperbole » de Juvénal se rapproche beaucoup de ia fidélité des peintures historiques. Aussi peut-on dire que l'histoire et la satire ont, à cette époque, plus d'un point commun : Suétone, dans sa froide exactitude, est, qu'il le veuille ou non, un satirique. Quant au grand historien Tacite, ses récits éloquents, sa verve généreuse le placent à côté du plus illustre poète satirique de cet âge, avec la différence que son indignation, plus contenue et plus simple, a un accent plus sincère et qu'il semble moins se complaire dans la description des turpitudes qu'il flagelle.
Mais, avant d'étudier les œuvres de Juvénal, nous devons dire quelques mots de deux satiriques du même temps, Turnus et Sulpicia.
Tamas« — Ce poète, qui, malgré son humble naissance (il était fils d'affranchi), arriva aux honneurs et jouit d*un grand crédit sous Titus et sous Domitien,
est mentionné avec éloge par Martial et par des auteurs des siècles postérieurs, Rutilius Namatianus et Sidoine Apollinaire. Martial dit de lui : « Turnus tourna son grand cœur vers la satire *. » Rutilius l'égale à Juvénal *. Il ne reste de lui que deux vers cités par le scoliaste de Juvénal; encore sont-ils tronqués et inintelligibles. On place habituellement dans le recueil des satiriques latins un prétendu fragment de ses satires intitulé : Indignation contre les poètes du temps de Néron. Ces trente vers avaient été publiés, au xvii® siècle, par Balzac, qui prétendait les avoir trouvés « dans un parchemin pourri en plusieurs endroits et à demi mangé de vieillesse ^ ». Mais, de son vivant même, ils furent placés dans le recueil de ses poésies comme pastiche de l'antique , Ficta pro antiquis (1665) . C'était donc un jeu littéraire dont Balzac a fait luimême l'aveu, bien que le savant critique Wernsdorf s'y soit laissé prendre. Cette satire est intercalée dans une pièce de vers latins adressée au marquis de Montausier.
Sulpicia. — Cette noble dame romaine, dont le mari, Calénus, fut lin des philosophes proscrits par Domitien, est citée par Martial, Ausone et Sidoine Apollinaire, qui vantent surtout des poésies gracieuses adressées par elle à son mari.
Lisez Sulpicia, dit Martial, jeunes femmes qui ne rêvez qu'un seul amour; lisez Sulpicia, maris qui ne voulez aimer que votre femme *.
On lui a souvent attribué une satire contre Tédit de Domitien qui bannissait les philosophes. Cette pièce,