Ann., XIII
graphe nomme Trajan; plusieurs critiques modernes se décident pour Hadrien. On suppose qu'un acteur favori de Trajan, Pylade, ou un autre histrion, contemporain d'Hadrien, se serait cru attaqué sous le nom de Paris et aurait obtenu la disgrâce du poète. Mais comment admettre que Juvénal ait été exilé par Trajan, quand ses meilleures satires ont été publiées sous le règne de ce prince, qui fut le protecteur des poètes et en particulier de Pline et de Tacite? C'est pendant cette période, vers 101, que, de Bilbihs, Martial adresse à son ami une épigramme où il nous le montre à Rome, allant saluer le matin ses nobles patrons. Dans le même temps, Pline, dont la correspondance, selon l'heureuse expression de M. Hild, est comme la « gazette du monde élégant et lettré », garde le silence sur la personne et sur les œuvres de Juvénal. Or, si les satires avaient fait scandale et avaient valu au poète une disgrâce, ce silence serait inexplicable.
Reste l'empereur Hadrien, qu'aucun des sept biographes qui ont nommé tour à tour Néron, Domitien, Trajan, ne désigne comme le proscripteur de Juvénal. Or, Hadrien, qui réforma sévèrement la discipline militaire, qui voulut pour commander sur les frontières des officiers capables et vigoureux, aurait-il donné le commandement d'une cohorte à un poète septuagénaire, qui peut-être n'avait jamais exercé le métier et qui n'était plus capable d'en supporter les fatigues? C'est là une objection sérieuse ; ce qui ne l'est pas moins, c'est l'absence de toute allusion à un exil, à une disgrâce dans la satire XIII, publiée trois ans après l'avènement d'Hadrien (120), dans la XV^, qui est de dix ans postérieure (127). Si Juvénal avait été exilé entre l'année 117, où parut la satire des Femmes, et Tannée 127, qui est la date de sa dernière oeuvre complète, il resterait quelque trace de ce triste
événement. On verrait percer une plainte, un regret. Or le poète parle sans cesse comme s'il était à Rome, comme si rien n'était changé dans sa situation. Sans doute la satire XV décrit des superstitions égyptiennes; on en peut conclure tout au plus que Juvénal a visité l'Egypte. Au reste, il commet tant d'erreurs sur la géographie de ce pays, il fait une charge si grossière des croyances du peuple, qu'on peut douter qu'il ait jamais vu ce qu'il décrit.
Concluons donc, avec M. Hild, que Juvénal a pu faire, dans la force de l'âge, quelque excursion militaire, peut-être en Egypte, peut-être en Bretagne, peut-être dans les deux pays. Quant à son exil, le poète, qui dans ses œuvres embrasse trente années de son existence, n'y a jamais fait aucune allusion. Jusqu'à la date de 128, on ne saurait trouver la place de cette disgrâce ; il n'est pas moins difficile de l'admettre pendant le règne d'Hadrien, dont toute la conduite, tous les actes seraient contredits par cette cruauté inutile et absurde. Le parti le plus simple est d'admettre une erreur de plus chez des biographes tels que Suidas et Sidoine Apollinaire, qui en ont commis tant d'autres.
Le critique dont nous avons résumé l'argumentation, porte encore la lumière sur plusieurs points particuliers de la vie de Juvénal. Les biographies le désignent comme fils ou tout au moins comme fils adoptif d'un riche affranchi : M. Hild montre qu'il pouvait bien être membre de l'ancienne famille Junia. Le surnom de Juvenalis appartient, dès le i®' siècle, à un grand nombre de personnages des meilleures familles; ce n'est pas, comme on Ta dit, un surnom d'affranchi. La haine dont le poète poursuit les affranchis, son mépris pour le commerce et l'industrie, qui étaient, avec des complaisances et des services plus honteux, la source habituelle de leurs
richesses, portent à croire qu'il n'avait rien de commun avec eux. Très vraisemblablement il était de naissance libre, sa fortune lui venait de ses pères ; il n'a rien dû à ces occupations manuelles ou mercantiles qu'il traite d'un bout à l'autre de son /œuvre avec Tinsolente fierté des Romains de vieille souche.
Ce patrimoine était sans doute assez considérable, puisque Juvénal a pu construire à ses frais un sanctuaire à Gérés, accepter dans sa patrie des fonctions gratuites, puisque, enfinç son titre de tribun le rangeait dans l'ordre équestre, dont on ne pouvait faire partie sans une fortune fixée par les lois. D'ailleurs il avait pu suivre l'école des meilleurs rhéteurs, et notamment celle de Quintilien : or ces écoles, par le prix élevé des leçons, n'étaient accessibles qu'aux jeunes gens de famille riche. Puis il se livra « pour son plaisir », jusqu'à l'âge de quarante ans, aux exercices de la déclamation. Il cultiva ensuite la poésie, « sans lui demander, comme Stace et Martial, la vie de chaque jour ». Enfin la frugalité dont le satirique fait étalage dans la XP satire constitue une belle aisance. L'opulent Pline le Jeune ne dîne pas autrement. « Ce repas n'est modeste que si on le compare aux folies ruineuses des grands seigneurs du temps ^ » C'est en rapprochant son aisance de ces scandaleuses fortunes, que le poète, avec son caractère chagrin, se trouve presque pauvre. Le piquant tableau qu'il trace, dans la première satire, de « la course à la sportuje matinale », prouve bien qu'il va saluer, selon l'usage, les personnages officiels, mais non pas qu'il leur tend la main comme les patriciens déchus, comme les magistrats ruinés dont il se moque. L'âpreté avec laquelle il parle de la richesse et de sa