‹ Histoire de la littérature romaineChapitre 396 sur 433 · Voir Sat, VII · texte numérisé non relu

Voir Sat, VII

Dieux immortels, qu'aux ombres de nos ancêtres la terre soit douce et légère, car ils voulaient que pour l'enfant le maître fût aussi révéré qu'un père *.

Quintilien avait dit :

Avant tout que le maître ait pour ses élèves le cœur d'un père.

Et ailleurs :

Les élèves doivent aimer leurs maîtres autant que leurs études mêmes, et voir en eux les pères non de leur corps, mais de leur esprit *.

C'est en faveur de Quintilien, suivant la fine obser-' vation de M. Hild, que Juvénal « déroge pour une fois au ton de la censure amère et indignée ».

Que Quintilien, dans son tableau d'histoire littéraire, n'ait pas fait mention de Juvénal, rien de plus simple : à Tépoque où parut V Institution oratoire^ Juvénal n'avait pas encore publié ses satires. C'est pour la même raison que Stace. ne parle pas de lui, que Martial, dans ses pièces envoyées de Rome ou d'Espagne, ne fait jamais allusion aux œuvres de son ami; il ne le connaît pas à titre de poète. La même raison explique le silence de Pline le Jeune. Mais on s'étonne que d'autres écrivains contemporains ou un peu postérieurs, tels que Fronton et Aulu-Gelle, n'aient jamais parlé de Juvénal, et qu'il faille attendre la fin du iv° siècle pour trouver son nom et ses ouvrages cités par Ammien-Marcellin et

!. VII, 207et suiv. :

Qui prœceptorem saneti voluere pareniis Esse loco...

2. Inst. orat.f II, 9, 1. Prœceptores sucs non minus qiiam îpsa studia ament, et parentes esse, non quidem corporum, sed mentium credant.

par ^aiiit Jérôme. Quel contraste entre la grande fortune de Tacite dès l'antiquité, et l'obscurité où reste un auteur que les modernes placent souvent à côté du célèbre historien et qui le mérite à quelques égards! L*étude rapide des Satires nous expliquera peut-être en partie cette difîérence. Elle nous expliquera aussi pourquoi la critique contemporaine s'accorde à tempérer et à restreindre l'admiration hyperbolique qu'une certaine école a professée pour la personne et pour les écrits du satirique.

Caractères des Satires de Juvénal. — On a voulu faire de Juvénal un apôtre, un martyr; il est, a dit notre Victor Hugo, « la vieille âme libre des républiques mortes ». Rien ne ressemble moins à la réalité que ce brillant tableau ; une étude attentive et suivie des Satires donne une tout autre idée du caractère du poète et de ses œuvres. Lucilius attaquait avec une hardiesse courageuse et terrible les plus puissants personnages de Rome; suivant l'énergique expression de Perse, « à les mordre il brisait ses dents molaires ». Horace, bien plus modéré, ne craint pas cependant de désigner par leur nom beaucoup de ses contemporains; sans doute ses fines railleries ne les déchirent pas, et les blessures qu'il fait ne sont pas profondes; il est cependant des passions pour lesquelles il n'a pas d'indulgence, et, au besoin, il sait s'indigner. Juvénal s'indigne toujours, mais cette indignation est-elle aussi hardie qu'elle est violente? Est-ce aux puissants du jour qu'elle s'adresse? Ne sait-elle pas s'arrêter à. propos dans ses plus impétueux élans? Le poète nous en avertit lui-même à la fin de sa première satire :

Nous essayerons du moins ce qui est permis à Tégard de ceux dont la cendre repose le long de la voie Flaniiniennc et de la voie Latine. ^

C'est donc dans le passé qu'il transporte ses attaques; c'est l'âge des Tibère, des Galigula, des Néron, des Domitien, que représentent ses vives peintures; ce sont les hommes de ce temps, y compris les empereurs eux-mêmes, qu'il flétrit. Mais cette flétrissure posthume n'était pas très dangereuse; on pouvait librement flageller les princes morts ou déchus. Tacite, Stace, Pline le Jeune, tous l'ont fait à. leur aise; le meilleur hommage que l'auteur du Panégyrique rend à Trajan, c'est de le comparer à ses prédécesseurs. Sans doute le tableau des crimes et des turpitudes de Rome, que Juvénal transporte dans un âge déjà passé, convient aussi à ses contemporains; les mœurs d'un peuple ne changent pas brusquement avec le prince, et malgré les précautions de Juvénal pour dérouter le lecteur et se défendre des allusions, on voit bien qu'il peint des crimes dont chaque jour il a le spectacle. Mais, quand il s'agit de nommer des hommes, il ne s'écarte jamais de la règle prudente qu'il s'est tracée. Parmi ses contemporains, Marins Priscus, dont la condamnation a eu tant d'éclat, est le seul qu'il nomme pour le flétrir *. Les autres, et ils sont peu nombreux, sont cités avec éloge ou sans aucune intention satirique. C'est dans le passé qu'il puise ses exemples, et il remonte quelquefois jusqu'à l'âge de Cicéron ou même deLucilius.

l^a satire de Juvénal doit à ce calcul prudent un second caractère : elle est rétrospective et historique; elle est le complément des récits des Tacite et des Suétone sur la Rome impériale, depuis Tibère jusqu'à Domitien; elle est la chronique privée du siècle. Ce que nous peint Juvénal, ce sont moins les ridicules et les vices de l'homme en général, que la dégradation de toutes les classes de la société sous la décadence

Page 1