L'Opposition sous les Césars, 18S5, p
nête homme se traduise par cette curiosité et ce luxe de détails repoussants qui font monter la rougeur au > isage et dont on est confus d'avoir soutenu la lectire. La vraie indignation, celle qui vient du cœur < t non de la tète, n'est pas si analytique : c'est un mouvement impétueux où la colère, la honte, la douleur éclatent dans un cri de l'âme. Juvénal nous semble un homme aigri par l'humilité relative de sa condition et de sa fortune ; il se compare à ses contemporains que la société place au-dessus de lui, et il se demande pourquoi ce respect extérieur démenti parla réalité des choses. Il se relève alors, lui, pauvre schotasticus, pour arracher le masque dont les convenances et la coutume couvrent tant de vices et de turpitudes. Une fois à l'œuvre, il frappe sans pitié, il jouit de ces révélations monstrueuses, il est heureux de voir que cette corruption, étalée aux yeux du lecteur, met si bas tous ces nobles, ces sénateurs, ces matrones, ces riches affranchis, qu'il peut les mépriser à son tour. Il triomphe dans la peinture du mal. Nous avons énuméré les principaux caractères de la satire de Juvénal. Il en est un autre qui la distingue encore profondément de la satire d'Horace. Celuici avait donné à ses petites compositions le ton, les allures et le style de véritables entretiens familiers; c'est sous le nom de conversations {sermones) qu'il les avait désignées. On ne trouve point dans chacune de ses satires un sujet sévèrement déterminé, suivi uniquement jusqu'au bout; les agressions abondent; on peut facilement prendre cette lecture, la quitter, pour la reprendre ensuite avec un nouveaii plaisir. Les dialogues abondent et y répandent une variété qui charme et qui délasse. La simplicité aimable, l'abandon spirituel du style sont un attrait de plus pour l'esprit : jamais il n'y a pour lui dans cette lecture tension ni fatigue. Les satires de Juvénal sont
tout Topposé de celles d'Horace : ce sont des compd ■:f sitions très fortement conçues, très régulièrement dé ■ veloppées, ne s'écartant jamais du thème de Tauteui On sent dans cette sévère méthode Télève, Thabitu ^ des écoles de déclamateurs, comme on le sent ausj i dans le style, constamment élevé, brillant, sonore, semblable à celui de Lucain et propre, comme lui, à frapper les oreilles et à soulever les applaudissements d'un auditoire de lectures publiques.
Analyse des Satires. — Par suite de cette méthode scolastique de Juvénal, rien n'est plus facile que d. fixer le sujet et de donner l'analyse de chacune d ses satires.
La première, qui sert de prologue aux quinze autres. expose rapidement les raisons qui ont décidé Fauteui à les écrire. L'importunité des poètes, l'insolence deparvenus, l'infamie des délateurs, la bassesse de^ intrigants, la perfidie des épouses, la fureur des jeux, l'excès du luxe, l'avarice des patrons à l'égard d»leurs clients, tels sont, dit-il, les vices qui l'inspirent et qui lui tiennent lieu d'Apollon. Il invoque l'exem . pie de Lucilius. Son interlocuteur lui objecte les dangers de la satire et la crainte d'un repentir trop tardil. L'indignation de Juvénal cède facilement à cette raison et il se rejette sur les morts.
La seconde satire, intitulée les Hypocrites, s'attaqur à ces philosophes qui, sous le manteau d'une morah austère, cachent toute sorte de vices.
La troisième, sur les Inconvénients de Rome {Urb.> incommoda), met en scène Taruspice Umbricius *, qui se retire à Guines, parce qu'il ne peut plus suppor ter, dit-il à Juvénal, le séjour de Rome : les talentet la probité n'y sont plus de saison, les intrigants e*.