‹ Histoire de la littérature romaineChapitre 82 sur 433 · XI · texte numérisé non relu

XI

pour que vos revenus s'accroissent et que vos intérêts et ceux de la république s'en trouvent mieux, je ne suis pas désintéressé ; ce n'est pas de l'argent, il est vrai, que je vous demande, mais de l'estime et de la considération. Ceux qui parlent contre la loi ne vous demandent pas de l'estime ; ils veulent gagner l'argent de Nicomède. Ceux qui vous conseillent de la voter ne vous demandent pas non plus votre estime ; ils veulent que Mithridate grossisse leur fortune. Quant aux hommes de même ordre et de même rang qui gardent le silence, ils sont les plus âpres de tous: car ils gagnent de tous les côtés et ils trompent tout le monde. Vous, qui croyez qu'ils n'ont point de part à ces trafics, vous leur accordez votre estime. Les ambassadeurs des rois se persuadent qu'ils se taisent dans l'intérêt de leurs maîtres, et leur prodiguent les dons et l'argent. C'est ainsi qu'en Grèce, un jour qu'un tragédien se glorifiait d'avoir reçu un talent pour une seule représentation, Démade, l'orateur le plus éloquent de son pays, lui répondit: « Tu t'étonnes d'avoir reçu un talent pour parler; moi, pour me taire, j'en ai reçu dix du grand roi! » Citoyens, c'est ainsi que ces gens-là se font payer par des grosses sommes leur silence.

En 122, Gaïus demanda et obtint un second tribunal. C'est alors qu'il fit adopter la grave mesure qui transférait les jugements du sénat aux chevaliers, et qu'il proposa d'admettre tous les Italiens au droit de cité. Pour combattre sa popularité, le sénat imagina de lui opposer le tribun Livius Drusus, qui renchérissait toujours, au nom de la noblesse, sur les propositions de son collègue. L'absence de Gaïus, qui alla établir une colonie à Garthage, acheva de le perdre. Tandis que son ennemi Opimius était nommé consul, il échouait dans la demande d'un troisième tribunat. Il voulut cependant résister ; mais un de ses amis ayant tué un licteur du consul coupable d'une insulte, le sénat exploita habilement ce meurtre. L'aristocratie vint pleurer sur le corps de ce misérable; Opimius, armé de

la puissance dictatoriale, cita Caïus à comparaître devant le sénat. Caïus s'y refuse et se retranche sur le mont Aventin : sa tête est mise à prix ; Opimius suivi de nobles, d'esclaves et d'archers crétois, marche à l'assaut de la colline. Caïus, abandonné, se fait tuer par un esclave. Un certain Septimuléius apporte sa tête au consul après y avoir coulé du plomb pour la rendre plus lourde, car on devait la payer son pesant d'or. La maison du tribun fut pillée, trois mille de ses partisans furent massacrés, d'autres furent proscrits : alors Opimius éleva un temple à la Concorde.

Tel fut le sort du second des Gracques. Comme son frère, il avait essayé une réforme légale et pacifique, comme à son frère on lui avait répondu par la violence. La noblesse était victorieuse, mais l'exemple qu'elle avait donné ne fut point perdu pour ses ennemis. Désormais c'est aux armes qu'en appellent les chefs du parti populaire ; Marins va paraître, et l'histoire de Rome devient une suite de révolutions sanglantes dont l'empire fut le dernier terme.

Le peuple, qui avait laissé périr les Gracques, leur voua bientôt un culte et leur éleva des statues. Les écrivains ont été, suivant leur parti politique, les panégyristes ou les détracteurs des deux frères. Sans doute l'histoire peut reconnaître l'imprudence de leur entreprise ; mais il semble qu'un juge impartial ne puisse nier la pureté de leurs intentions et la générosité de leur caractère. On regrette donc que Cicéron, qui les célèbre dans ses discours devant le peuple, les attaque si durement dans le sénat et dans les ouvrages qu'il destine à ses amis. « Plût aux dieux, ditil de Tibérius*, qu'il eût eu en politique la volonté de bien faire, autant qu'il avait le talent de bien dire 1 »

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