LA COMÉDIE ROMAINE ET LA COMÉDIE GRECQUE
De toutes les importations helléniques de celte période, la comédie fut la plus populaire : la société grecque, telle qu'elle nous apparaît dansMénandre et ses contemporains, ne ressemble guère, il est vrai, à la société romaine du milieu du sixième siècle; mais les personnages et les caractères de la tragédie étaient bien plus étrangers à l'Italie que les personnages et les caractères dont les originaux se rencontraient à chaque pas. De plus, les Romains étaient par nature plus portés à l'imitation des choses plaisantes qu'aux représentations idéalisées de la nature humaine. 11 y eut donc dans le sixième siècle une multitude de comédies contre une quantité bien inférieure de tragédies. Et l'on peut assurer que les premières furent plus originales que les secondes. Les unes et les autres étaient imitées ; et ce fut par le théâtre surtout que l'hellénisme pénétra à Rome.
Quel était le caractère général de la comédie grec-
(I) Cicer., de Republ., IV.
que? Les sujets sont peu variés. C'est toujours la lutte d'un jeune homme amoureux contre son père ou contre le leno pour obtenir la possession de celle qu'il aime. Il est aidé dans son entreprise par un esclave rusé et escroc. L'action se compose des péripéties qu'amène cette poursuite de l'objet aimé (1). Notre comédie des Fourberies de Scapin peut en donner une idée assez exacte. Embarras, plaintes, désespoir des amants, scènes de tendresse et de douleur; la passion dans toute sa véhémence : tel était le sentiment qui était l'âme des comédies de Ménandre. Lui-même semble avoir abandonné à l'amour la plus grande part de sa vie. Le dénoùment de ces comédies était toujours le même. Les deux amants séparés par une foule d'obstacles étaient enfin réunis ; la jeune fille était reconnue personne de condition libre, et le mariage était célébré. .
D'autres comédies avaient une action plus compliquée: c'étaient des pièces d'intrigues. Le romanesque y dominait; naufrages, enlèvement par des pirates, cassettes mystérieuses, signes de reconnaissance découverts au dénoùment , peintures de nobles sacrifices , l'ami se dévouant pour l'ami, l'esclave pour son maître. Mais, à quelque genre qu'elles appartinssent, ces comédies étaient claires, faciles à embrasser dans toutes leurs parties. Le théâtre ayant perdu son ancienne liberté politique, était devenu plus psychologique. Les types généraux avaient remplacé les caricatures d'individus ; la peinture des mœurs et des caractères était moins vive, mais plus profonde; la composition du drame plus régulière, le dialogue plus mesuré et plus naturel. Les bout-
(1) Dum fallax servus, durus pater, improba lena
Vivent, dum nieretrix blandu, Menander erit. (Q\id. % Amor. % 1. 15 )
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fonneries étincelantes d' Aristophane, sa verve satirique, ses saillies avaient disparu. Le citoyen n'existait plus ; on avait l'homme, l'Athénien oisif, partageant les loisirs que lui faisait la liberté absente entre le plaisir et les arts. Cette comédie ne s'adresse plus au peuple tout entier, à ce peuple mobile et passionné qui applaudissait et sifflait au théâtre ses orateurs et ses généraux ; mais à un public restreint, fort civilisé et fort corrompu, fort sceptique surtout, et qui ne veut être qu'amusé. Des peintures fines et délicates, rien d'excessif, aucun éclat de voix, l'ingénieux, le romanesque, les molles tendresses, voilà ce qu'il faut à celte aristocratie blasée. C'est le temps des grandes expéditions d'Alexandre ; la transformation du patriotisme étroit des anciens en un cosmopolitisme universel se prépare. Les barrières artificielles tombent de toutes parts. La comédie, qui est l'image de la vie privée, amène doucement les esprits à une sorte de fusion générale. Les pères sont les camarades de leurs fils, non leurs maîtres ; il y a même entre le maître et l'esclave une sorte d'égalité qui commence à percer. Ce que nous appelons aujourd'hui la vie du monde existe déjà. Les hétaïres tiennent maison, comme Ninon et les femmes du dix-huitième siècle. Chez elles se réunissent les artistes, les philosophes, les princes du commerce et de la finance. Une foule d'industries nouvelles, difficiles à nommer, fruit de la molle corruption du temps, commencent à se faire jour, sont acceptées ; le théâtre les met en scène. Yoilà le vice élégant, gracieux, de bonne compagnie, qui n'a rien de cynique et de révoltant.
Mais il faut dans ce tableau, baigné d'une douce lumière, jeter les ombres. Le peintre, avec un art exquis, mêle à ces personnages charmants des êtres ridicules,
grossiers, parfois même odieux. Le cuisinier joue un grand rôle dans cette société mondaine : il tiendra une place importante au théâtre. Après lui, le parasite, avec ks nombreuses variétés de l'espèce, depuis le flatteur
de bon ton jusqu'au bouffon qui paye son dîner par des facéties. Puis le sycophante, non plus le délateur politique, mais le fourbe et le traître des rapports sociaux. Le marchand d'esclaves (leno), tour à tour odieux ou ridicule ; le prêlre et le superstitieux, l'un dupant, l'autre dupé. Ajoutez à cela les gros marchands étrangers, bouffis d'insolence, qui se croient adorés et enviés de toutes et de tous, parce qu'ils ont de l'argent, Turcarets antiques, qu'on vole et qu'on raille; le soldat fanfaron, mercenaire que le pillage a enrichi, et qui se plaît a raconter des exploits impossibles, dont il est innocent. Voilà les héros de la comédie nouvelle, voilà l'esprit général de ces modèles charmants, essentiellement attiques, que le rude génie de Piaule chercha à introduire à Home.
Quel qu'ait pu être l'art de Ménandre et de ses contemporains, l'inspiration élevée manque à leur œuvre. Il y a plus de licence et d'obscénités dansAristophane, mais la lecture en était plus saine. Le patriotisme y vibre. Ici la grâce de la forme ne peut cacher le vide du fonds. On le sent trop, le premier intérêt de tous ces personnages, c'est l'amour, le plaisir. Hors de là ils ne sont plus. L'acti\ité, l'enthousiasme, sont le partage des fripons; eux seuls représentent l'énergie de la volonté. Ils sont l'àme de la pièce. Les dénoûmenls d'une moralité fade ou équivoque sont le triomphe de la passion. Parfois d'étranges conciliations rapprochent sur un singulier terrain amis et ennemis, enfants révoltés, pères barbares. Voyez le dernier acte des Bacc/tis. 11 y a là une
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naïveté de dissolution profonde qu'on ne peut mesurer sans effroi. Voilà les modèles sur lesquels s'est formée la comédie romaine.
Le créateur du genre est Piaule.