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Maccius Plautus(l)estné àSarsina, village de l'Ombrie, dans les premières années du sixième siècle : il était donc contemporain de Nœvius et d'Ennius. D'abord acteur ou chef de troupe, puis commerçant, il fut ruiné par des spéculations malheureuses, et réduit à un travail servile pour vivre : il tournait, dit-on, lameule d'un boulanger. La misère le fit poëte. C'était un métier peu estimé, nous le savons. Il l'était moins encore lorsqu'on l'exerçait sans appuis, sans patrons. C'est ce qui arriva à Piaule : Livius Andronicus,Ennius, et plus tardTérence, jouissaient de la protection et jusqu'à un certain point de l'estime des Livius, des Fulvius, des Scipions; le plébéien misérable, comédien, petit commerçant, originaire de l'Ombrie, lut inconnu et méprisé des nobles. Il n'eut jamais de rapport qu'avec les édiles auxquels il vendait ses pièces. Elles durent lui être de bonne heure fort bien payées, car le peuple les adorait. Aussi de nombreuses contrefaçons ou imitations s'en produisirent. Il y avait au siècle suivant plus de 130 comédies Pluutiniennes. . I .lins Slilo réduisit à 25 le nombre des pièces authentiques : Yarron n'en admit que 21 : nous en possédons 20. La dernière sur la liste de Varron [Vidularia) ne nous a pas été conservée. Elles reslè-
(1) Nous l'appelons Maccius et non M. Accius. C'est l'opinion de Bernhardy, déjà émise par Ritichll.
Digitiz
rent presque toutes au théâtre avec le plus grand succès. Une tessera trouvée il y a quelques années à Pompeï nous apprend qu'on y jouait, Tan 79, la Casina de Plaute. Le catalogue dressé par Yarron a été suivi par tous les
éditeurs; les comédies y sont rangées par l'ordre alphabétique des tilres. 11 nous est donc impossible de suivre les développements du génie de Piaule, et les modifications que subit sa première manière ; nous savons seulement que le poète avait une prédilection particulière pour son Truculentus et son Psendolus. Sur quoi étaitelle fondée, nous l'ignorons. Était-elle même fondée? qui peut le dire ? Les jugements contradictoires des critiques ne nous apprennent à peu près rien sur le poète. Cicéron goûtait fort sa plaisanterie qu'il qualifie ùeeleyans, iirbanum, ingetiiosum, facetum, et qu'il rapproche de l'atticismc. Horace la méprisait profondément. iElius Stilo, contemporain du docte Yarron, disait que « si les Muses voulaient parler latin, elles emploieraient le langage de Piaule ». Quintilien se récrie à cette étrange assertion. Tout dépend de l'idée que chaque époque se fait de l'esprit, de la grâce, du bon ton, choses essentiellement sujettes à la mode.
Plaute est un homme du peuple et de la dernière classe du peuple. C'est pour le peuple qu'il écrit, et il a su plaire à son public. Il est hors de doute que, si le théâtre eût été libre, s'il avait été permis à ce plébéien à moitié esclave de mettre sur la scène romaine des pièces tout à fait romaines, nous aurions dans le théâtre de Plaute la production la plus forte, la plus originale de toute la littérature latine. Je ne sais même si, malgré la nécessité de l'imitation qui pesait sur lui, le poète n'est pas encore le chef des écrivains latins.
PLAUTE. — CjECILIUS. — TÉRENCE. 57
Le sujet de toutes ses comédies est emprunté au théâtre grec. Toutes avaient un prologue dans lequel l'auteur exposait l'argument de la pièce et indiquait les sources
auxquelles il avait puisé ; mais les deux tiers de ces prologues sont perdus. Plante semble avoir mis à contribution Diphile et Philémon, bien plus que Ménandre, « cet astre de la comédie nouvelle ». Il y n aussi en lui des ressouvenirs manifestes d'Aristophane et d'Épicharme, bien autrement vifs et mordants que les poètes du siècle d'Alexandre (1). Une de ces pièces, Amphitryon, désignée par lui sous le nom de tragi-comédie, parce que les personnnges du drame sont des dieux et des rois, doit avoir pour modèle le sceptique et railleur Épicharme. Mais, quels que soient les sujets qu'il emprunte, Plaute donne à son œuvre une forme originale. II prenait d'ailleurs toutes les libertés possibles avec ses modèles, supprimait des épisodes et des personnages, les remplaçait par d'autres. Térence le lui reproche à mots couverts dans le prologue des Adel/jhes. Voilà donc bien des éléments divers et ennemis, à ce qu'il semble, pour composer une œuvre dont l'unité est la première loi. Un plébéien de Rome, condamné à un métier servile, imitant les cbets-d'œuvre de l'atlicisme hellénique ; les imitant avec une grande liberté, les transformant au point de faire aimer à la populace de Rome, gens grossiers, violents, tapageurs , des sujets, des personnages, des mœurs qui n'ont aucun rapport avec le train ordinaire de la vie nationale. Les fausses couleurs abondent, il ne peut en être autrement : une reproduction fidèle de la société grecque au temps de
(1) Consultez sur le caractère des imitations de Plaute la thèse de M. Boissier. Quomodo yracos poêlas Plaulus trunstulcrit. Paris, 1857.
Ménandre n'eût eu aucun charme pour les Romains du sixième siècle. Il fallait leur rappeler incessamment et par une foule de détails la patrie absente de l'oeuvre originale.
Le lieu de la scène est toujours hors de Rome, tou jours en Grèce ou en Sicile ; les Romains sont appelés barbares, suivant l'usage grec. Tous les personnages sont grecs, portent le pallium (comedia palliatd), mais le Romain retrouve Rome à chaque instant. Les dieux ont des noms romains, les cérémonies du culte sont romaines, les termes de la langue militaire et juridique sont empruntés à la langue nationale. Piaule conserve bien ça et là les mots de démarques et tfagoranomes ; mais le plus souvent ce sont des édiles, des préteurs, des triumvirs, des curions. Nous retrouvons le Yélabre et le Capitole en Etolie. Le poète se permet aussi en passant de décocher quelques traits sarcastiques contre certaines villes d'Italie, comme Atella, Préneste, Capoue ; il se répand même en invectives générales contre les usuriers, les accapareurs, les suborneurs de témoins, les collecteurs d'impôts et d'amendes, les marchands d'huile... Mais il s'arrête court, et pense au sort de Naevius. « Je suis bien sot, dit-il, de me mêler des affaires publiques : il y a des magistrats faits pour cela. » Tout au plus se permet-il, dans le prologue ou à la fin de la pièce, quelques allusions aux événements de la guerre, des vœux pour la victoire de sa patrie. Il ne pourrait aller impunément plus loin. La loi et la police s'y opposent. Mais il ne lui est pas interdit de transformer à sa fantaisie le modèle grec : on tolérera des personnages romains, s'ils ont le pallium grec, s'ils sont transplantés en Grèce : il faut même qu'il en soit ainsi, ou le public préférera à ces froides exhibitions de la société hellénique les saltimbanques et les jongleurs.
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Mais y a-t-il à Rome des hétaïres, des leno, des soldats fanfarons, des parasites spirituels, des esclaves fins, rusés, des pères faciles et accommodants, qui font la débauche avec leurs fils? Rien de tout cela n'existe encore, à vrai dire, et n'existera guère que cent ans plus tard. Les conversations délicates, les sentiments raffinés, la philosophie aimable, qui donnent une couleur particulière et un charme exquis au modèle grec, tout cela sera-t-il, pourra-t-il être reproduit? En aucune façon. Les principaux événements, la charpente du drame, la situation des personnages : voilà ce que Plaute emprunte; mais pour tout le reste il n'en a souci. Il transforme tout, épaissit, grossit, charge tout. Ses parasites, ce ne sont point des gens de bonne compagnie, qui pratiquent avec une habileté consommée Fart de se faire inviter à dîner; ce sont de pauvres diables qui payent bien chéries aliments qu'on leur jette : « Pour être parasite, il faut savoir endurer les soufflets, et les pots qu'on vous casse sur la tête ; » on les relègue au bas bout de la table, sur un escabeau. Ce sont des Spartiates (Lacones), car ils supportent tout, particulièrement les coups (plagipatidœ). Quand le vin a échauffé les convives et les a mis en bonne humeur, plats, vases, cendre, ordures, eau glacée, ils lancent à la tête du parasite tout ce qui leur tombe sous la main. Il quitte tout sanglant la table inhospitalière: convives et spectateurs rient aux larmes des mésaventures du misérable . Pour l'esclave , même transformation du type primitif. La comédie nouvelle, contemporaine d'Épicure et de Zénon, est pleine des plus belles maximes sur l'égalité des hommes, et contre le préjugé de la servitude. L'esclavage n'est qu'un mot : voilà ce
que répètent tous les personnages de Ménandre. Dans Ja vie ordinaire, l'esclave était en effet traité avec douceur : les Grecs n'ont jamais eu cetle dureté du Romain propriétaire envers sa chose . L'esclave grec fait en réalité partie de la famille, non comme le bœuf ou le chien, mais comme un homme; à Rome, c'est un meuble animé. L'esclave joue un rôle considérable dans la comédie grecque ; il est même souvent représenté comme supérieur à son maître par l'intelligence et le dévouement. Plaute accepte le plus souvent cette donnée de l'original; mais l'esclave a toujours le fouet pendu sur les épaules : une effrayante richesse d'injures sinistres, menaçantes, est déployée pour lui ; des supplices d'une incroyable variété sont sans cesse mis sous ses yeux ; luimême plaisante sur les ingénieux raffinements imaginés pour le torturer. 11 faut qu'il rie et soit gai même sous les coups. Le Romain, le pauvre diable qui tournait la meule du meunier, se souvient de ce qu'il a vu et souffert. Ce qu'il y avait de plus difficile à transporter sur la scène romaine, c'était la vie intérieure des familles grecques, qui semblent plutôt des associations volontaires dont une commune tolérance adoucit le joug, que la sévère collaboration à l'œuvre si grave de l'éducation des entants. En Grèce, l'épouse jouit d'une grande liberté : la douceur et la facilité des mœurs l'exigeaient; de plus, la femme riche était par sa dot même affranchie. Le mari, plus libre encore, vivait volontiers hors, de chez lui et chez les hétaïres; les filles, élevées légèrement et surveillées plus légèrement encore, étaient souvent exposées à de singuliers accidents. Quant aux fils, émancipés de bonne heure, ils imitaient leurs pères; et il dut arriver plus d'une fois que le père et le fils se trouvèrent
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rivaux. Quel spectacle à présenter aux Romains du milieu du sixième siècle, que celui de cette dissolution intime et profonde de la famille ! C'étaient des personnages grecs ; mais de tels exemples, vinssent-ils du fond de l'Orient, n'étaient pas bons à mettre sous les yeux des Romains. Piaule Ta fait. Rien de plus révoltant que le sujetdesltocc/iis, de fAsinaria, de Casina, et les détails de la pièce. Les pères font bon marché de leur autorité et de leur majesté : ils n'ont conservé du caractère romain qu'un seul trait; ils sont avares, ils pardonnent facilement les folies amoureuses, mais, s'il leur en coûte quelque chose, ils s'emportent. Quant aux fils, ils raillent volontiers |eur père, et s'entendent avec des esclaves pour le voler. Seule la mère de famille est respectée. La matrone a protégé la femme grecque. Plaute se borne à la représenter comme importune, chagrine, acariâtre, soupçonneuse : « C'est, disait le censeur Métellus au peuple, un ennui nécessaire... » Mais du moins elleest chaste, jalouse de son honneur et de ses droits. Môme dans la position équivoque où la supercherie de Jupiter a placé Alcmène, elle ne perd rien de sa majesté et de ses droils au respect. Pancgyris et Pinacie dans le Stichus, Palaestra, dans le RuderiSy Alcmène, dans X Amphitryon, sont de belles images de la vertu féminine. Mais tout cela, on le voit, forme un composé assez étrange ; dans ce mélange de grossièreté romaine et de fine corruption hellénique, le seul enseignement qui se fasse jour n'est pas précisément celui de l'honneur, delà chasteté et de la vertu. Le poète ne se faisait pas illusion sur la portée de son œuvre et s'en souciait médiocrement. Gestit cnim nummum in loculos démit ter e . C'était le ton ordinaire de la comédie. Il termine ainsi les Captifs, pièce morale et héroïque en
quelques scènes : « Spectateurs, cette pièce est faite sur « le modèle des bonnes mœurs. Elle ne renferme ni
« scène d'amour ni mouvements déshonnêtes, ni supposi- « tion d'enfant, ni escroquerie ; pas de jeune homme « amoureux qui affranchisse sa maîtresse à l'insu de son « père. Elles sont rares les comédies de ce genre, des « comédies qui rendent meilleurs ceux qui y assistent, ic Et maintenant, si vous le voulez bien, si nous avons « réussi à vous plaire, témoignez-le par ce geste : ap- « plaudissez, vous qui voulez récompenser la vertu. »
On ne peut donc en douter, le théâtre propagea la corruption : peintures aimables du vice, mépris des devoirs de la famille, glorification du plaisir, de l'amour, subordination de tout sentiment sérieux et élevé; le public romain ne put impunément être mis à un tel régime moral. Si la police romaine, au lieu d'obéir à un scrupule d'orgueil national peu intelligent , eût accordé aux poètes plus de liberté , le théâtre eût été moins licencieux. Une certaine gravité naturelle à ce peuple eût tempéré les écarts de la verve comique (i).Mais qu'importait à Plaute l'immoralité des sujets et des personnages ? Tout cela venait de Grèce. Comme si le poison, pour être étranger, n'était pas du poison ! Le mauvais l'emporta donc sur le bon; mais il y eut du bon. Si le patriotisme romain ne trouva aucun aliment dans le théâtre étranger importé à Rome, il ne faut pas trop s'en plaindre. Un souille nouveau pénétra dans l'Italie, et jusqu'au cœur du Sénat. L'idée de l'égalité des hommes, fus-
(1) Et d'ailleurs la eoeieté romaine d'alors n'eût pas fourni au poète les types que la Grèce seule pouvait donner.
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sent-ils séparés par les mers, les lois, la langue, les institutions, les préjugés de toute nature, se fit jour. La littérature grecque postérieure au siècle de Périclès en est profondément imprégnée. L'immense empire d'Alexandre, qui rapprochait sous une même domination des peuples jusqu'alors ennemis et presque inconnus les uns aux autres, cette œuvre grandiose de fusion anime d'une inspiration nouvelle les productions des arlistes et les systèmes des philosophes. On ne peut la méconnaître, cette inspiration, dans lesfragments de la comédie nouvelle. Le monde commence à apparaître comme une grande cité dont tous les hommes sont citoyens. De là un singulier adoucissement dans les mœurs, l'ébranlement de bien des institutions nationales ou civiles, des revendications éloquentes en faveur de l'esclave, du pauvre, une sorte de cosmopolitisme en germe. Or, par ses conquêtes, par la diffusion de sa langue, par ses colonies, par l'influence prépondérante qu'elle exerçait dans le monde, Rome était appelée à être l'instrument de cette grande révolution qui s'élaborait. Le théâtre romain y prépara jusqu'à un certain point les esprits, et contribua à ébranler les barrières que le patriotisme s'obstinait à maintenir. Nous ne sommes pas fort éloignés du temps où les Gracques se feront les interprètes passionnés des réclamations et des droits des Italiens et des dépossédés.
Plaute est un génie véritablement comique et un grand écrivain. Il a la verve et la gaieté qui manquent presque absolument à Térence. Tout lui est bon pour excKer le lire : jeux de mots, mots forgés, charge, il anime la scène d'un entrain extraordinaire. Les monologues euxmêmes, véritables hors-d'œuvre pour nous, sont pétillants
d'esprit. Les délicats seront parfois choqués et demanderont grâce, mais il sait aussi prendre un ton plus noble ; il ne le garde pas longtemps, son public ordinaire ne l'eût pas permis. Dans celte partie de son œuvre, il rappelle noire Rabelais; mais il lui manque ce qui fait accepter toules les bouffonneries de l'autre : une idée. Jamais la tyrannie du goût des spectateurs ne pesa plus impérieuse sur un poêle. Mais il portait le joug facilement, étant par son caractère et son éducation assez semblable à ses contemporains. Il abonde en situations d'un comique naturel, et alors *a verve est merveilleuse. 11 se saisit de tout; l'attitude, la grimace, les gestes, les moindres mots de ses personnages sont mis à nu, reproduits, chargés ; on voit la mimique sous les paroles, le poète a été acteur, on le sent bien. Celte habile et puissante économie de l'intérêt, cet à-propos de la plaisanterie pour soutenir la scène, cette bouffonnerie imprévue, grâce à laquelle le poëte et l'acteur reprennent haleine et s'élancent de nouveau en avant, cette sage économie du dialogue qui à travers toules les saillies se poursuit régulier jusqu'au bout : il faut avoir pratiqué et étudié sérieusement le théâtre pour posséder ces qualités si diverses et si rares que la nature ne donne point. * rès de cela, des fautes grossières dans la corn n générale et l'agencement des scènes. Il était homme à les éviter aisément s'il eût voulu s'en donner la peine ; mais quoi ! les Romains de ce temps-là se souciaient fort peu de l'observation des règles ; ils voulaient élre amusés à tout prix. Horace l'a remarqué avec raison, mais il n'a pas compris que les négligences étaient imposées au poëte, et qu'elles n'enlèvent presque rien à la puissante et entraînante gaieté de i'œuvie. Les caractères de Plante
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sont vivants. Il les dessine à grands traits, mais en vigoureuses saillies. Ne cherchez point les nuances délicates,
les fines oppositions, l'art de distribuer l'ombre et la lumière. Les Romains de cette époque n'eussent rien compris à ces raffinements d'une pénétrante observation. Et d'ailleurs le poète n'a pas le temps de limer patiemment son œuvre. Il prend un personnage àPliilémon ou à Ménandre, le met à nu et l'habille à sa façon. C est souvent une caricature, mais l'ensemble est vrai*, saisissant ; la physionomie primitive est profondément altérée, ou plutôt c'en est une autre, qui est bien réellement l'œuvre du poëte, et que le modèle renierait. Plaute a donc une originalité vraie et puissante : il a l'audace et le vif sentiment de ce qu'il faut au théâtre de son temps. Ses fautes grossières, le plus souvent, ne viennent pas d'ailleurs. Horace lui a reproché de n'avoir pas su garder jusqu'au bout à ses personnages le caractère qu'il leur avait donné d'abord : c'était exagérer singulièrement quelques écarts de détail. Et, d'ailleurs, ces modifications brusques, surtout au dénoùment, ces revirements complets sont aussi dans la nature. Le misanthrope a commencé par aimer les hommes plus qu'ils ne méritaient. Ces coups de/>:àtre peuvent plaire et trouvent bien souvent un compactons le spectateur.
La langue est ia plus belle création du poëte. Singulièrement plus souple que celle de Naevius, elle est encore rude et heurtée, mais elle se prête à tout. Claire et vive, elle se meut aisément, malgré le luxe encore lourd des mots inutiles qui surchargent la phrase. Plaute manie en maître cet instrument encore rebelle. Exact, précis, énergique, il reste lidèle aux lois étroites de l'analogie, et il est demeuré une autorité comme source. Quant au style, t. i. s
je ne sais s'il y en a de plus vif et de plus coloré. Nul écrivain n'a osé plus heureusement; il abonde en expressions trouvées, en alliances de mots ingénieuses et pittoresques ; il a surtout le mouvement, l'élan brusque et imprévu.
Quant à la métrique, elle semble avoir plutôt consisté pour lui dans le nombre que dans la régularité du rhythme. L'iambe n'y tient pas la place qui lui convient au théâtre. Le tétramètre iambique y domine ; il fallait aux Romains de ce temps une certaine majesté môme au théâtre. Cicéron appelle ses vers versus innumeri; il dit même que souvent c'est à peine si on peut y reconnaître un nombre et un vers. (Orat., 55.)
Nous ne pouvons nous flatter de posséder le texte authentique de Plaute dans toutes ses pièces. Les acteurs ont fait subir à un grand nombre d'entre elles de graves modifications : il a été souvent interpolé. La liste même dressée par Varron ne contient-elle que des pièces de Plaute ? Pendant de longs siècles on ne connut que les huit premières ; les douze autres, qui ont souffert davantage, ne furent connues qu'en 1430. Les premiers manuscrits des vingt comédies ne remontent par au delà du quinzième siècle. Enfin plusieurs pièces, comme YAulularia, sont incomplètes. Quelques éditions mettent à la suite des vingt comédies de Plaute Querolus, œuvre sans esprit, sorte tfAulularia en prose qui ne pouvait être de lui (1).
Plaute mourut en 570, c'est-à-dire au moins trente ans avant que l'hellénisme eût reçu définitivement droit de cité à Rome. Par certains côtés il se rattache à Naevius, qui voulut rester et resta romain ; par d'autres, il se
(i) Il est à regretter que M. Ritschll ne termine pas son édition de Plante, si bien commencée.
PLAUTE. — CjECILIUS. — TÉRENCE. 67
rapproche de Térence, qui est déjà tout imprégné d'attjcisme. C'est ce qui explique son succès constant auprès du peuple, que les délicatesses de la civilisation hellénique ne touchèrent jamais, et le mépris qu'il inspira aux poètes raffinés du siècle d'Auguste. A l'exemple de Naevius, il avait composé lui-môme son épitaphe que voici:
Post quam est mortem aptus Plautus, comedia luget,
Scena déserta, dein Risus Ludu Jocusque
Et numeri innumeri simul omnes collacrumarunt.
Les pièces de Plaute se divisent naturellement en deux séries : l'une comprend les huit premières, qui furent seules connues jusqu'en 1430, et .qui sont :
Amphitruo (Amphitryon), tragi-comédie. Le modèle de Plaute est probablement Épicharme. Bocace, Molière, Dryden, l'ont imitée.
Asinaria. Comédie empruntée à Démophile. Nous ferons remarquer à ce propos que ces terminaisons en aria ne veulent dire autre chose que pièce où il est question de. Ainsi Asinaria, comédie où il est question d'ânes. Le principal ressort de l'action est l'argent qui provient de la vente d'un troupeau d'ânes. « Cette comédie est très enjouée, » dit Plaute dans le prologue. Elle Test à un tel point que nous ne pouvons en donner une analyse.
Aulularia (ou la Marmite). C'est le premier modèle de Y Avare de Molière. Les dernières scènes ne sont pas de Plaute, mais de l'érudit Urceus Codrus.
Captivi (les Captifs). C'est la plus morale des pièces de Plaute. 11 n'y a ni lenom amoureux. Elle fut représentée en 560, dix ans avant la mort de l'auteur. Il est probable
qu'elle inaugurait une manière nouvelle. Elle a été imitée par Rotrou.
Curculio (le Charançon). C'est le nom du parasite qui y joue le principal rôle.
Casina. Comédie imitée des KX^pou^cvot de Diphile. Le sujet en est fort scabreux. C'est la rivalité d'un père et d'un fils.
Cistellaria (ou la Corbeille). Une des premières de Plaute. Une certaine sentimentalité vertueuse, qui n'est pas sans charme, y contraste heureusement avec le cynisme d'une lena.
Èpidicus, ou les ruses d'un esclave qui trompe le père de son jeune maître.
Les douze comédies découvertes seulement au quinzième siècle sont dans un état de conservation bien inférieur aux premières. Les mutilations, les interpolations y abondent.
Bacchides (les Bacchis). Pièce d'amour. Le prologue est apocryphe, ainsi que la première scène.
Mostellaria ou Phasma (le Revenant). Comédie imitée par Régnard, Addison, Destouches.
Menœchmi (les Ménechmes). Imitée aussi par Régnard.
Miles gloriosus (le Soldat fanfaron). Rappelle le Bramarbas d'Holbein. Ce type est tout à fait étranger aux mœurs romaines.
Mercator (le Marchand). Imitation de "Ejxitopoç de Philémon, encore une comédie dont le sujet est la rivalité d'un père et d'un fils.
Pseudolus (le Fourbe). Une des pièces de prédilection de Plaute (avec Epidkus et Trticulentus), Bons tours joués à un leno par un esclave.
PL AU TE. — CiECILIUS. — TÉRENCE. 6»
Pœnulus (le Carthaginois). Probablement traduit du Carthaginois de Ménandre. Il est remarquable que dans un tel sujet il n'y ait pas la moindre allusion politique. Il fallait donc que tout ce qui touchait à la vie publique des Romains fût sévèrement banni du théâtre. C'est dans le Pœnulus que se trouve ce fragment en langue carthaginoise qui a si longtemps exercé la sagacité des philologues (1). Le Pœnulus fut représenté en 563 ou 564. 11 appartient donc à la dernière manière de l'auteur. Aussi y remarque-t-on une observation plus exacte, une peinture plus scrupuleuse des caractères.
Persa (le Perse.) C'est à peu près le même sujet que le Pseudolus. Pas de prologue.
Rudens (le Câble.) Pièce romanesque et morale empruntée à Diphile. Le prologue, prononcé par Fétoile Arcturus, est d'une grande élévation religieuse et philosophique. Tout n'était pas mauvais dans l'hellénisme que Piaule introduisait au théâtre.
Stichus. C'est le nom d'un esclave qui célèbre à la fin de la pièce le retour de son maître. Peu de mouvement, mais une singulière pureté de sentiments.
Trinummus ou le Trésor, imité du Orjffaup^ de Philémon. Appartient aussi à la dernière manière de Plaute. Le sujet en est moral. Quelque analogie avec celui de l'Enfant prodigue.
Truculentus (le Bourru). Tentative pour donner à un esclave une sorte de rôle moral. Plaute aimait beaucoup cette comédie.
(1) Acte V.
EXTRAITS DE PLAUTE
Arrivée de Sosie à Thèbes.
SOSIE
Allons nous acquitter du message dont Amphitryon nous a chargé pour Alcmène. (Apercevant Mercure.)
Mais qui est-ce qui se tient là devant la maison à cette heure de nuit ? Cela ne dit rien de bon.
mercure (à part).
11 n'y a pas de plus grand poltron.
sosie (à part).
Je me figure que cet homme est venu tout exprès pour rebattre mon manteau.
mercure {à part). Il a peur, je veux m'en assurer.
sosie (à part).
C'est fait de moi. La mâchoire me démange. Certainement il va me régaler d'une provision de coups pour mon arrivée. Il est trop bon. Mon maître m'a fait veiller; lui avec ses gourmades veut me faire dormir. Je suis mort ! Voyez, qu'il est grand et robuste.
mercure (à part).
Parlons haut pour qu'il m'entende ; il faut redoubler son effroi. (Haut.) Allons, mes poings, ne soyez pas de mauvais pourvoyeurs. Il me semble qu'il s'est passé un siècle, depuis qu'hier vous couchâtes par terre ces quatre hommes bien endormis et nus comme ver.
sosie (à part).
Ah ! que je crains de changer de nom aujourd'hui ! de
EXTRAITS DE PLAUTE. 71
Sosie je deviendrai Quintus! Il dit qu'il a couché par terre quatre hommes : je tremble d'augmenter le nombre (i).
mercure [dans l'attitude d'un homme qui se prépare à frapper). Or çà, qu'on se dispose.
sosie (à part).
Le voilà qui s'apprête et qui se met sous les armes.
mercure (à part).
Il ne s'en ira pas sans tâter de mes gourmades.
sosie {à part).
Qui donc?
Le premier que je rencontrerai... je lui fais avaler mes poings.
sosie (à part).
Non, non, je ne mange pas la nuit, si tard; je viens de souper. Tu feras mieux de servir ce repas à des gens en appétit.
mercure (à part).
Ces poings-là sont d'un assez bon poids.
sosie (à part).
Je suis perdu I II essaye la pesanteur de ses poings.
mercure.
Si je commençais à le caresser pour l'endormir.
sosie (à part).
Tu me ferais grand bien. Voilà trois nuits que je ne dors pas.
mercure.
Je suis très-mécontent de ma main. Elle ne sait plus frapper comme il faut ua visage. Un homme ne doit plus être reconnaissable, quand on lui a frotté- le museau avec le poing.
sosie (à part).
Il va me mettre en presse, et me façonner à neuf la figure.
mercure (à part).
11 faut qu'il ne reste pas un seul os à une mâchoire, si les coups sont bien appliqués.
sosie (à part).
Il a sans doute envie de me désosser comme une mu- (1) Quintus le cinquième.
rêne. Va -t'en, vilain désosseur d'hommes. C'est fait de moi, s'il m'aperçoit.
mercure (à part).
Ne sens-je pas ici quelqu'un ? C'est tant pis pour lui.
sosie (à pari).
0 ciel I est-ce que j'ai de l'odeur ?
MERCURE
Il ne peut pas être éloigné.
sosie (à part).
C'est un sorcier.
mercure (à part).
Les poings me grillent.
sosie (à part).
Si tu les apprêtes pour moi, attendris-les un peu contre la muraille.
mercure (à part).
Des paroles ont volé jusqu'à mes oreilles.
SOSIE
Que je suis malheureux d'avoir des paroles volantes ! Il fallait leur couper les ailes.
mercure (à part).
Il vient au galop chercher sa ruine.
sosie (à part).
Je ne suis pas à cheval.
mercure (à part).
Allons l une bonne charge de coups.
sosie (à part).
La traversée m'a bien assez fatigué. J'ai encore mal au yœur. A peine si je puis marcher sans rien porter; comment ceux- tu que j'aille avec ton fardeau ?
mercure (à part).
Assurément, j'entends ici parler je ne sais qui.
sosie (à part).
Je suis sauvé, il ne m'a pas vu. Il dit qu'il a entendu parler je ne sais qui ; moi je m'appelle Sosie.
EXTRAITS DE PLAUTE
mercure, à part.
Une voix, ce me semble, est venue de ce côté frapper mon oreille.
sosie, à part.
J'ai peur de payer aujourd'hui pour ma voix qui le frappe.
MERCURE
Le voici justement qui s'approche.
sosie, à part.
Je tremble de tout mon corps. Je ne saurais dire en quel lieu de la terre je suis dans ce moment. La terreur me rend perclus, immobile. C'en est fait de Sosie et du message de mon maître. Mais non, parlons-lui vertement, pour qu'il me croie homme de cœur, il n'osera pas me toucher.
MERCURE
Où vas-tu toi qui portes Vulcain dans cette prison de coche ? (une lanterné).
SOSIE
Qu'est-ce que cela te fait, à toi qui brises les os des gens à coups de poings ?
MERCURE
Es-tu esclave ou libre ?
SOSIE
L'un ou l'autre, selon mon bon plaisir.
MERCURE
Ah ça! vraiment, répondras-tu?
SOSIE
Je te réponds, vraiment.
MERCURE
Enclume à coups de bâton.
SOSIE
À l'instant tu mens.
MERCURE
Je te ferai bientôt convenir que je dis vrai.
SOSIE
Ce n'est pas nécessaire.
MERCURE
Puis-je en6n apprendre où tu vas? à qui tu es? ce qui t'amène?
SOSIE
Je vais là, j'appartiens à mon maître. Es-tu plus savant ?