TÉRENCE
Dans le canon des poètes comiques, dressé au septième siècle par Yolcatius Sédigitus, Térence n'occupe que la sixième place. Avant lui sont rangés Cœcilius, Plante, Nœvius, Licinius, Attilius. Ennius est le dernier de tous, et peut-être n'aurait-il pas l'honneur d'y figurer, si l'on ne devait quelques égards à la vieillesse :
Decimum addo causa antiquitatis Ennium.
Il s'en faut que de tels jugements doivent être acceptés sans réserves par nous. Ils sont d'ailleurs démentis par d'autres jugements portés à des époques différentes. Rien de plus mobile, de plus sujet aux caprices de la mode et du goût du jour que la renommée des poètes dramatiques. Térence en est un exemple bien curieux. A mesure que l'hellénisme pénétra de plus en plus la littérature romaine, sa gloire s'accrut ; au commencement du septième siècle, le vieil esprit romain existait encore, au théâtre surtout : c'est l'époque du grand succès des Atellanes et de quelques comédies à loge [comœdia togata). Térence fut relégué au sixième rang. Cent ans plus tard, César le place in summis. Horace l'épargne seul dans son injuste censure des vieux poètes. Les critiques des seizième, dix-septtième et dix-huitième siècles ont pour lui la plus vive admiration : pourquoi ? Il est plus poli , d'une douceur unie, ses peintures de la nature humaine sont plus gé-
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nérales. De nos jours, il est moins goûté que Plaute. Celui-ci sent plus son Romain ; il a ce goût de terroir qui nous plaît ; la forte empreinte du cachet national est sur son œuvre. Térence est plus terne, ni Grec ni Romain.
A vrai dire, il est plus Grecque Romain. Originaire d'Afrique, d'où le surnom à'Afer, amené dès son bas âge à Rome, il est élevé avec le plus grand jsoin parle sénateur Terentius Lucanus, qui l'affranchit. Toutes les traditions nous le représentent beau, doux, aimable, avec une légère teinte de mélancolie qui n'est pas sans charmes. D'une santé délicate, d'une âme plus délicate encore, il ne peut supporter la douleur que lui cause la perte de ses vers engloutis dans un naufrage, et il meurt à trente-cinq ans, dans le plus pur épanouissement de son talent. Ajoutez à cela ce voyage en Grèce, sorte de pèlerinage pieux à la terre nourricière de toute poésie, à la patrie de Ménandre, ce cher modèle du poète latin; cette langueur subite, et cette mort mystérieuse en Arcadie , seconde patrie des Muses et de la vie poétique : il y a dans cette existence, si tôt dénouée, je ne sais quoi de romanesque et de sentimental qui entraîne l'imagination bien loin de Rome. Les biographes, obéissant peut-être à leur insu à une loi mystérieuse d'analogie morale, ont reproduit, à propos de Térence, quelques-unes des plus touchantes circonstances de la vie de Virgile, notamment ce suprême voyage en Grèce, et cette mort dont la cause reste ignorée. Ces deux figures s'attirent, se répondent. Elle ont des traits communs ; toutes deux emportent la pensée loin duLatium et font ressouvenir de l'Attique. Virgile, Térence, plantes étrangères, charmantes et délicates, qui, trans-
plantées, languissent, se retournent vers le lieu natal et meurent.
Il est né vers 560 ou 562, huit ou dix ans avant la mort de Plaute. Il débuta fort jeune au théâtre par sa comédie de VAndrienne. On connaît l'anecdote rapportée
à ce sujet par les biographes. Térence se présenta chez le vieux poëte Cajcilius pour lui lire sa pièce. Timide, embarrassé, ne sachant quelle contenance garder, on le fait asseoir sur un escabeau ; le maître de la maison était étendu sur un lit de table et soupait. La lecture commence : Cœcilius s'élonne, il est touché, il admire, il force Térence à quitter son escabeau, à venir s'asseoir auprès de lui, à partager son souper. Les derniers vers lus, il comble d'éloges le jeune poëte, et lui fait acheter sa pièce par les édiles. Voilà l'anecdote; elle est honorable pour tocilius, et on y retrouve cette légère teinte romanesque dont je parlais. Les biographes l'ont voulu : le charme qui était en Térence gagne jusqu'au vieux rival et le transforme en ami, en admirateur. Les prologues du poète ne permettent guère d'ajouter foi à cet aimable conte. Il s'y plaint sans cesse des attaques malveillantes et envieuses d'un vieil adversaire : celui-là, disciple de IMaute sans doute, n'avait que du mépris pour les grâces efféminées de l'affranchi du sénateur. Il semble que les spectateurs aient été de son avis. Le poëte lui-même nous confesse, non sans amertume, qu'à deux reprises différentes le peuple abandonna la représentation d'une de ses comédies pour courir aux tours de force d'un athlète, à un funambule. 11 s'en consolait en disant qu'il aimait mieux plaire aux gens d'un goût délicat qu'à la multitude grossière. Ici encore la tra li ion se plaîtà représenter
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Térence honoré des plus hautes amitiés, admis dans la familiarité intime des jeunes nobles comme Scipion Émilien et Lélius; elle va môme jusqu'à attribuer une partie de son œuvre à des collaborateurs illustres ; et il est certain que le poète lui-même autorisait cette conjecture lorsqu'il disait : « Des envieux prétendent que des hommes de haute naissance m'aident de leurs lumières et travaillent avec moi : eh bien ! qu'y a-t-il là d'injurieux pour le poète? Il est fier de plaire à des hommes qui plaisent à tous, au peuple tout entier, à des hommes qui dans la guerre, dans la paix, dans toutes les affaires ont rendu service à chaque citoyen sans en être plus vains. » Certains commentateurs sont allés jusqu'à indiquer les scènes qui appartiennent à Scipion, et celles qui sont l'œuvre de Lélius. Naïve et innocente illusion de l'érudition ! Quoi qu'il en soit, tous ces traits réunis donnent à Térence une physionomie toute par ticulière. C'est un étranger, un affranchi comme la plupart des poètes du temps : mais il a été élevé à Rome; de plus, il a été admis dans la société intime de l'aristocratie la plus délicate de son temps : dans ce monde déjà raffiné il a puisé ces habitudes d'élégance, ce bon ton, cette urbanité qui ne l'abandonnèrent jamais ; et ses comédies en étaient si profondément imprégnées que les contemporains croyaient y reconnaître la main de ces hommes distingués et polis qui étaient les arbitres des belles manières et du goût.
Voilà donc, on peut l'assurer d'avance, un poète qui ne ressemblera guère à Piaule. Avec lui, en effet, commence une ère nouvelle ; il est le premier et un des plus parfaits représentants de cette qualité charmante et indéfinissable que les Grecs appelaient atticisme, que les Romains corn-
mençaient à désigner sous le nom d'urbanitas. La première condition de l'urbanité, c'est une culture intellectuelle riche et variée. Pour les Romains de ce temps, cotte culture ne pouvait leur venir que de la Grèce. D'abord méprisée par les purs représentants de l'esprit national, elle commence à être avidement recherchée dans les dernières années du sixième siècle. Caton lui-même sacrifie au goût du jour. Paul-Emile, dit Plutarque, fait élever ses fils à la romaine, mais surtout à la grecque. Après la défaite de Persée, il fait apporter à Rome les livres de la Grèce et fonde la première bibliothèque (587). L'hellénisme pénètre de tous côtés : des philosophes grecs parlent en public et passionnent la jeunesse romaine : des Grecs illustres, et à leur tele Polybe et Panaetius, vivent dans la société intime des plus grandes familles. On commence à rougir de la grossièreté des mœurs nationales, à comprendre et à rechercher les élégances de la vie. Cette révolution universelle, qui, comme toutes les choses de ce monde, fut à la fois un bien et un mal, ne pouvait laisser la littérature hors de son action. Le théâtre, ce puissant véhicule de toutes les nouveautés, fut le premier à ressentir l'effet de cette transformation générale. Il y eut une réaction très-vive contre la comédie telle que Piaule l'avait conçue et montrée à la génération précédente. Térence fut le représentant de cette réaction.
A en juger par les prologues de ses comédies, le peuple romain, j'entends la multitude, regretta Plaute et sa grosse bouffonnerie. Térence semble demander grâce aux spectateurs ; il accuse d'envie le vieux poète malveillant^ et se justifie assez faiblement des innovations qu'il hasarde. Les comédies de Plaute étaient pleines
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de mouvement (motoriœ y comme disent les grammairiens), il brûlait les planches, comme nous dirions aujourd'hui ; celles de Térence sont du genre calme, presque immobiles (statariœ). Il implore le silence et l'attention ; il se doute bien en effet que la douceur unie, les grâces délicates de son œuvre échapperaient à un public turbulent. Celui-ci était forcé de tenir ses yeux et ses oreilles attachés à la scène, quand à chaque instant un esclave s'y précipitait en fuyant, un vieillard s'y démenait en fureur, un parasite y exposait ses bouffonnes infortunes, un avare leno se voyait assiégé ou battu par l'amant dont il détenait la maîtresse. Rien de tout cela dans Térence ; il méprise ces turbulences, il ne veut pas abaisser son art jusqu'à l'emploi de ces grossiers moyens. Mais le succès était à ce prix. C'est là le caractère le plus saillant de ses comédies : elles manquent de mouvement. Charmantes à la lecture, elles sont froides à la représentation. Des Alhéniens auraient pu s'y plaire : elles ennuyaient des Romains.
Les sujets sont empruntés au théâtre grec ; c'était une nécessité, mais quelle variété dans les poètes de la comédie nouvelle ! Lequel imiter de préférence ? Plaute a une prédilection particulière pour Philémon, le plus gai, le moins scrupuleux de tous ; et il charge encore les peintures du modèle. C'est à Ménandre que Térence s'attache, au plus pur et au plus délicat des poêles attiques, le moins romain de tous, si on peut parler ainsi. Les didascalies, les prologues ne manquent pas de nous apprendre que la pièce est tout entière grecque [est tota r/rœca) : cela est vrai ; elle est grecque par le choix des sujets, par l'unité de cou-
leur, par la scrupuleuse observation de la vérité locale. Pas d'anachronismes, pas de transpositions de lieux, de mœurs, d'usages : dans Piaule, on voit Rome derrière Athènes, on la sent pour ainsi dire vivante et présente dans tous les détails de l'œuvre ; rien de tel dans Térence. Pas une allusion, pas une réminiscence. La pièce est bien grecque ; c'est un calque d'un art parfait. Mais où est la vie, où est l'intérêt pour les contemporains ?
Chose bien remarquable et qui met en pleine lumière l'art exquis de Térence. Il avoue que plus d'une fois, à l'imitation de ses devanciers, il a fondu deux pièces grecques en une seule. Dans Plaute, ces agencements sautent aux yeux ; on voit la pièce rapportée : Térence adapte l'épisode au sujet principal avec tant d'art, que l'ensemble de l'œuvre n'en est pas détruit. 11 est vrai que les innombrables comédies grecques, presque toutes semblables par le sujet, rendaient plus faciles ces transpositions. On l'accusait cependant de se les permettre : c'était gâter, disait-on, les sujets grecs (contaminare grœcas fabulas). Sans doute ses rivaux, qui lui adressaient ces reproches, craignaient que ces soudures si habilement laites ne rendissent le public plus exigeant et plus difficile pour leurs propres œuvres : ils n'y mettaient eux pas tant de façons. Térence avait l'amour et le respect de son art. Ses prédécesseurs exerçaient un métier et un métier peu estimé ; Térence est un poète, dans l'acception la plus délicate du mot : c'est en qualité de poète et d'homme de bonne compagnie, qu'il est recherché par les Scipions et les Lélius ; il ne compromettra jamais ce double caractère. Dût le succès faire défaut, il n'abaissera point le niveau de l'art,
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il ne souillera point par des plaisanteries viles la fine fleur de son beau langage. Les épisodes qu'il ajoute à l'action principale font corps avec elle : dans Plaute, ce sont des hors-d'œuvre que rien ne justifie, si ce n'est le besoin d'égayer la scène. Souvent même Plaute introduit un personnage qui n'est d'aucune utilité dans la pièce, un parasite par exemple : Térence se refuse sévèrement une telle licence. Le public romain la supportait, la réclamait même ; mais le poète plus difficile ne voulait pas acheter un succès à ce prix.
Non-seulement il n'y a aucun personnage inutile ; mais tous se tiennent et se complètent pour ainsi dire l'un l'autre. Térence excelle dans ces oppositions heureuses qui mettent en lumière les différences de caractères, source féconde de comique noble. Les Adelphes sont un modèle du genre. Notre Molière a reproduit à un dégré bien supérieur ces contrastes ingénieux dont il ne faut pas abuser, sous peine de faire dominer les abstractions dans une œuvre éminemment concrète par sa nature.
Mais l'innovation capitale de Térence, ce sont ses caractères. Dans Plaute, ils sont esquissés à grands traits, et souvent voisins de la caricature : Térence peint avec amour de fines miniatures. De là son aversion pour les personnages bas et ignobles, qui exigeraient des tons criards, de grosses couleurs, et forceraient l'acteur et le poëte à élever la voix. Le vil leno, si cher à Plaute, est banni du théâtre de Térence ; vous n'y trouverez pas non plus l'impassible et rapace courtisane, être sans entrailles et qui ne vit que pour le gain ; ni l'esclave ivrogne, gourmand et débauché, toujours placé entre la fourche, les étrivières ou le cachot
t02 LITTÉRATURE ROMAINE.
humide de la cave ; ni les pères imbéciles et lascifs,
qui tolèrent les vices de leurs enfants à condition qu'ils puissent satisfaire les leurs ; ni les jeunes gens sans pudeur et sans esprit, exploités, raillés, insultés par les esclaves malins et méprisants. Toutes ces crudités font rire le peuple, mais de quel air les gens du monde les recevraient-ils? De tout ce monde tumultueux, grossier, cynique, à qui Plaute a donné droit de cité, Térence n'a conservé que le parasite. Mais comme il Ta transformé ! Qui reconnaîtrait dans Gnaton, gros, fleuri, gai, dispos, ce misérable Laconien, ce souffredouleur, cet homme du bas bout de la table, que les convives en belle humeur vilipendent, inondent d'eau sale, accablent de projectiles de toute nature, et qui quitte la table du festin tout en sang ? La vie du monde qui commence a adouci les mœurs, poli les vices, modifié les industries. Les gens riches ont encore des parasites à leur table , mais ce n'est point pour les rouer de coups, distraction grossière et bonne pour les Romains d'autrefois. Le parasite moderne est un homme d'esprit qui sait flatter. Voilà pourquoi il trouve son couvert mis dans les bonnes maisons. Le passage est curieux, je veux le transcrire. Nous prenons sur le vif un des côtés les plus intéressants de la société nouvelle qui se fonde sur les ruines de l'ancienne, et Térence nous apparaît ce qu'il est en elfet, le représentant au théâtre des mœurs et des habitudes du jour.
Le parasite Gnaton. « Quelle différence, grands dieux! d'un homme à un autre ! Que les gens d'esprit l'emportent sur les sots! Voici ce qui me fait penser ainsi. Aujourd'hui, en arrivant, je rencontre un homme de
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mon pays, de ma condition, homme très comme il faut, qui avait dévoré tout son patrimoine. — Le malheureux
élait sale, malpropre, défait, couvert de haillons et vieilli par la misère. « Quel est cet équipage, lui dis-je? — J'ai perdu tout ce que je possédais : voilà où j'en suis réduit. Tous mes amis, toutes mes connaissances m'abandonnent. » — Je le pris en dédain : il me ressemblait si peu ! « Quoi î lui dis-je, ô le plus lâche des hommes, es-tu donc au point de ne trouver plus en toi-même aucune ressource? as-tu perdu l'esprit en perdant ton bien? Je suis de même condition que toi : vois ce teint, cette fraîcheur, cet embonpoint, ces habits! J'ai tout et ne possède rien ; je n'ai pas un as et rien ne me manque. — Mais j'ai un malheur, je ne sais pas faire le mélier de bouffon et endurer les coups. — Eh ! crois-tu donc que ce soit là mes moyens! Tu te trompes du tout au tout. Jadis, dans l'ancien temps, on gagnait ainsi sa vie; mais nous faisons une autre chasse aujourd'hui : et c'est moi qui en suis l'inventeur. Il y a des gens qui veulent être les premiers en tout, et qui en sont bien loin : je m'attache à eux, non pour les faire rire; au contraire, c'est moi qui ris de tout ce qu'ils disent. Je me pâme d'admiration à leurs moindres mots, des éloges à propos de tout: quand ils disent oui, je dis oui; quand ils disent non, je dis non. Enfin je me suis fait une loi de leur complaire, de les flatter en tout. C'est aujourd'hui la meilleure de toutes les industries (1). »
On peut étendre ce parallèle à tous les caractères ; l'étude est intéressante, et l'on voudrait pouvoir s'y arrêter. Je me borne à indiquer celui de l'esclave, de la
(I) Eunuch, acU II, se. m.
courtisane, du père, et enfin du soldat ianfaron. Tous ces types, vulgaires, mais saisissants île vérité et de verve dans Plaute, sont adoucis, urbanisés dans Térence. La touche est plus mesurée, plus délicate ; il n'aime pas les gens de basse compagnie et de langage grossier; il faut avoir fait sa toilette pour entrer dans le salon où le poète réunit ses personnages.
Ces délicatesses qui nous charment doucement, le poète comique les expie chèrement. Ses personnages n'ont pas les mouvements assez vifs, le verbe assez haut, l'expression assez colorée. On ne supporterait pas dans le monde un homme qui se démènerait, agiterait les bras, frapperait du pied, parlerait haut et fort, accaparerait pour lui seul toute l'attention de l'assemblée; au théâtre, il faut être ainsi. Les personnages sont censés possédés d'une passion dominante qui ne leur permet pas d'être calmes et mesurés. Comme la tragédie, la comédie est une crise. Il y faut de l'action et une aclion vive, de l'entrain, une certaine fièvre. Cet amant ofctiendra-t-il celle qu'il aime, dont il est séparé, qu'il désire, qu'il pleure? Ce père inquiet, tourmenté des folles amours de son fils, réussira-t-il à le guérir de sa maladie? Cet esclave qui sert son jeune maître aux dépens du père de famille, sera-t-il assez malin, assez rusé, assez menteur pour tromper le vieillard et satisfaire le jeune homme? Térence est trop calme ; il craint trop les saillies impétueuses, les incorrections de termes et de langage ; ses personnages, même les plus infâmes, sont trop convenables. Il n'a pas le diable au corps, l'action se déroule doucement, uniformément, régulièrement. Les parties en sont bien disposées, bien agencées, l'intrigue raisonnablement embrouillée, jamais trop, le
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dénoûment judicieusement préparé, chaque chose est à sa place, chaque personnage se tient religieusement
dans son rôle ; mais quoi ! le rôle manque de relief, on est intéressé, non ému. Et ce qui est plus grave, on ne rit jamais. Tout au plus, ce sourire des dilettanli, qui n'applaudissent jamais, parce que cela est de mauvais ton, et qu'ils ne sentent jamais assez vivement pour s'oublier à ce point.
La sentimentalité remplace la gaieté. Térence est une âme tendre ; il a fait ses personnages à sa ressemblance. Ce n'est pas la fougue de la jeunesse, l'élan désordonné du désir qui emporte ses jeunes gens ; ils aiment de toute leur âme : ce sont des amants modèles dont on souhaite de voir couronner la flamme. L'objet de leur . passion, c'est une courtisane, il est vrai : mais que de grâces et de vertus dans cette courtisane ! L'une ne vit que pour sa sœur, et la recommande à son lit de mort aux nombreux amants qui recueillent ses dernières volontés (Y Andrietmé) ; l'autre ne songe qu'à prévenir de toute souillure, pour la rendre à sa famille, la jeune esclave dont un amant lui a fait cadeau {Y Eunuque) ; une troisième inspire par ses aimables qualités une si profonde affection, que son amant marié par force lui reste fidèle et refuse de vivre avec sa jeune femme (YHécyre). C'est a courtisane qui en fait un bon mari. — Quelle honnêteté I quelle douceur ! quelle grâce dans ces créatures ! N'est-ce pas là l'idéal de la femme ? Dévouées, généreuses, spirituelles, complaisantes, qui pourrait se flatter de trouver toutes ces qualités réunies dans l'épouse que donne la loi ? Aussi la conclusion naturelle que tire le spectateur de ces belles peintures, c'est que le célibat est le meilleur de tous les états. Les pères
m LITTÉRATURE ROMAINE.
regrettent de s'être mariés el ne pressent pas trop leurs fils de les imiter. Il faut que jeunesse se passe, disent-ils, et le plus agréablement possible. L'un d'eux (Heautontimorumenos) se punit cruellement d'avoir contrarié les amours de son fils et se réjouit du dénoûment qu'il avait voulu empêcher. Tout cela respire une corruption achevée, si achevée qu'elle n'a plus conscience d'elle-même. L'invraisemblance et l'impossible dominent chez Plaute. On a beau faire, on ne peut prendre au sérieux l'action qu'on voit représenter. C'est un prétexte à scènes gaies, |a saillies joyeuses et folles ; le dénoûment arrive comme il peut. On n'emporte du théâtre que l'impression générale d'une heure de bouffonnerie. Térence atteint les fibres secrètes du cœur; il faut qu'on s'intéresse à ce monde qu'on a sous les yeux. La multitude n'y prenait pas grand plaisir; mais quelles leçons pour ces jeunes patriciens, riches, ardents, élevés à la grecque, et tout disposés à vivre à la grecque I
Telle est la véritable originalité de Térence. Il donna définitivement droit de cité à l'hellénisme ; il en importa à Rome la grâce et la corruption douce. La hardiesse philosophique des poètes grecs, leurs plaidoyers simples mais concluants en faveur de l'égalité des hommes, des droits de la raison, trouvèrent en lui un interprèle modéré, réservé. De telles idées n'étaient pas mûres encore, et eussent effarouché le patriciat orgueilleux et exclusif de Rome. Cependant c'est Térence qui a écrit (sans doute traduit) le plus beau vers peut-être de toute la littérature latine... «Je suis homme, rien de ce qui touche à l'humanité ne m'est étranger. » —
Térence est un des plus purs écrivains latins, puriser-
CJSCILIUS STATIUS. — TÉRENCE. iOl
monts amator, dit César. Vairon résumait, par le mot expressif de mediocrilas, l'ensemble de ses qualités, la mesure, la proportion exacte : voilà bien en effet le caractère de son style. Rien de forcé, rien d'excessif, pas de tons criards dans la peinture, pas de note imprévue dans cette douce harmonie : mais aussi rien de piquant, de saisissant, de dominateur. Il ne s'impose pas, il s'insinue. Il faut, pour le comprendre et l'apprécier, avoir le goût délicat, l'esprit cultivé, être du monde. Il vous donne une idée assez juste de ce que pouvait être le ton des honnêtes gens d'alors. Il a eu dans l'antiquité même de nombreux commentateurs, Probus, Donatus, Engraphius ; ses œuvres ont été reproduites fort souvent ; le manuscrit du Vatican est du cinquième siècle. Peu représentées, elles n'ont pas eu comme celles de Plaute à souffrir des mutilations et des interpolations des comédiens. Chacune de ses pièces est accompagnée d'une didascalie qui nous donne la date à peu près certaine de la représentation. Suivant toute vraisemblance, le poète, lié avec les principaux personnages du temps, vendit fort bien ses pièces aux édiles , le prix qu'il voulut [pretio emptas meo). — La censure ne fut pas une entrave pour lui ; et d'ailleurs l'anecdote de Csecilius semblerait prouver que les édiles se déchargeaient volontiers de la tâche de choisir les comédies à représenter, sur des littérateurs de profession. Ils n'intervenaient que pour payer. C'est là un progrès réel, très-sérieux, qui fut une conquête pour l'art. — Mais il eût fallu ne pas s'arrêter là, et permettre sur une scène romaine la représentation de la vie romaine.
Les six comédies de Térence portent toutes des titres
grecs. — Voici Tordre dans lequel elles furent représentées.
VAndriemie (588).
UBeautontimorumenos (591), représentée en deux fois. — Les deux premiers actes d'abord, les trois derniers le lendemain.
Le Phormion (592).
h' Eunuque (593).
VHéq/re (594) , deuxième représentation. La première échoua : les spectateurs quittèrent la salle pour courir aux exercices d'un athlète et d'un funambule.
Les Adelphes (ô94).
Térence mourut probablement en 595. Il laissait à sa fille un nom illustre et une certaine fortune. Elle épousa un chevalier romain.
L'Heautontimorumenos
(ou le père qui se punit lui-môme de sa sévérité envers son flls).
CBRÊMÈS.
11 n'y a pas longtemps que nous nous connaissons, car c'est seulement depuis que vous avez acheté un champ ici près, et nous n'avons guère eu d dulre liaison : cependant votre mérite ou notre voisinage qui, à mon avis, est une des premières conditions de l'amitié, m'enhardit à vous dire franchement que
vous me paraissez travailler trop pour votre âge et pour votre fortune. Car au nom des dieux quel est votre dessein ? que cherchez-vous? Vous avez soixante ans et davantage, si je ne me trompe. Il n'y a point dans ce canton de terre meilleure ou plus fertile. Vous avez assez d'esclaves et vous faites sans relâche leur ouvrage, comme si vous n'en aviez pas un. J'ai beau sortir matin, rentrer tard, je vous vois toujours dans votre champ bêcher, labourer, porter quelque fardeau. Vous ne prenez pas un instant de repos, vous ne vous ménagez point. Ce n'est pas par plaisir assurément. Mais, direz-vous, je ne suis pas content de l'ouvrage que font mes esclaves. Si vous preniez, pour les faire travailler, la peine que vous prenez pour travailler vous-même, vous avanceriez davantage.
MÉNÉDÈME.
Chrémès, avez-vous assez de loisir pour vous mêler des affaires qui vous sont étrangères, et qui ne vous regardent nullement ?
CHRÉMÈS
Je suis homme : rien de ce qui intéresse un homme ne m'est étranger. Prenez ceci, ou pour un conseil, ou pour des instructions que je vous demande. Ce que vous faites est-il bien, je vous imiterai; est-il mal, je vous en détournerai.
MÉNÉDÈME.
Je dois faire ainsi, conduisez-vous comme il vous convient.
CHRÉMÈS
Quel homme a pour devoir de se tourmenter ?
• MÉNÊDÈME.
Moi
CHRÉMÈS
Si vous avez quelque chagrin, j'en suis fâché. Mais quel malheur vous est-il arrivé? quel crime avez-vous donc commis, pour vous traiter ainsi?
MÉNÉDÈME.
Hélas l hélas!
CHRÉMÈS
Ne pleurez pas. Dites-moi ce que ce peut être. Ne me le cachez point; ne craignez rien. Ayez confiance en moi. Je vous consolerai, je vous aiderai ou de mes conseils ou de mon bien.
MÉNÉDÈME.
Vous voulez donc le savoir ?
CHRÊMÊS.
Par la seule raison que je viens de vous dire.
ménédème.
Vous le saurez.
CHRÉMÈS
Mais quittez cette herse ; ne vous fatiguez pas.
MÉNÉDÈME.
Je n'en ferai rien.
CHRÉMÈS
Quel est votre dessein ?
MÉNÉDÈME,
Permettez que je ne prenne aucun instant de repos.
chrémès (prenant la herse).
Je ne le permettrai pas, vous dis-je.
MÉNÉDÈME.
Ah I vous avez tort.
CHRÉMÈS
Comment, une herse si lourde !
MÉNÉDÈME.
C'est un juste châtiment.
CHRÊMES.
Parlez à présent.
MÉNÉDÈME.
J'ai un fils unique à la fleur de l'âge. Hélas ! qu'ai-je dit, j'ai? non, Chrémès, je l'avais ; aujourd'hui je ne sais si je l'ai ou non.
CHRÉMÈS
Comment cela?
MÉNÉDÈME.
Vous allez voir. Il y a ici une vieille étrangère de Corinthe qui est fort pauvre. Mon fils devint éperdument amoureux de sa fille, au point qu'il voulait presque l'épouser; tout cela à mon insu. Sitôt que j'en fus informé, je commençai à le traiter non avec la douceur qu'il convenait d'employer envers un jeune esprit malade, mais avec la violence et le train ordinaire des pères. Tous les jours je le grondais. Comment 1 espères-tu long-
EXTRAITS DE TÉRENCE. Iil
temps pouvoir te conduire ainsi? Tu te trompes, Clinias, si tu le crois, et tu ne me connais pas. Je veux bien t'avouer pour mon fils, tant que tu te comporteras d'une manière digne de toi ; sinon je saurai te traiter d'une manière digne de moi. Tout cela ne vient que de trop d'oisiveté. A ton âge je ne m'occupais pas d'amourettes. La pauvrelé me força d'aller en Asie porter les armes; et par ma valeur j'y acquis honneur et fortune. Enfin la chose en vint au point que ce jeune homme, à force de s'entendre répéter à chaque instant les infimes duretés, n'y put tenir. Il s'imagina que mon âge et mon affection pour lui me rendaient plus instruit sur ses intérêts, plus éclairé que lui-même. Mon cher Chrémès, il s'en alla en Asie servir le roi.
CHRÉMÈS
Que dites-vous?
MÉNÉDÈME.
11 partit sans m'en prévenir; et voilà déjà trois mois.
CHRÉMÈS
Vous eûtes tort tous deux. Cette résolution indique cependant un jeune homme qui a du cœur et de l'énergie.
MÉNÉDÈME.
Quand ses confidents m'eurent tout dit, je rentre chez moi tout triste, l'esprit troublé, et ne sachant quel parti prendre. Je m'assieds, mes esclaves accourent, ils me déchaussent, d'autres se hâtent de mettre le couvert, de servir le souper; chacun fait de son mieux pour adoucir ma peine. Voyant cela, je me dis en moi-même : « Comment tant de gens pour moi seul, empressés à me servir seul, à satisfaire à mes désirs ? tant de servantes occupées à me vêtir! pour moi seul tant de dépenses! et mon fils unique, qui devrait user de ces biens comme moi, et plus que moi puisqu'il est dans l'âge d'en jouir, je l'aurai chassé .et rendu malheureux par mon injustice ! je me croirais digne de tous les supplices si je continuais une telle vie. Allons, tant qu'il sera dans la misère, éloigné de sa patrie par ma dureté, je le vengerai sur moi-même. Je travaillerai, j'amasserai, j épargnerai pour lui. Aussitôt dit, aussitôt fait. Je ne laisse rien dans ma maison; vaisselle, étoffes, je fais ratle de tout. Servantes, valets, excepté ceux qui, par les travaux rustiques, pouvaient m'indemniser de leur dépense, je les mène au marché et les vends; je
mets écritcau à ma porte ; je ramasse environ quinze talents. J'achète cette terre, je m'y tourmente. Il m'a semblé, Chrémès, que je serais un peu moins injuste en me rendant malheureux; et que je devais rester étranger aux plaisirs jusqu'à ce que mon fils revint sain et sauf pour en jouir avec moi.
chrémès.
Je crois que vous fîtes naturellement bon père, et qu'il aurait été fils obéissant, si on l'eût traité avec justice et douceur : mais vous ne le connaissiez pas, et il ne vous connaissait pas. Quand on en vient là, ce n'est plus vivre. Vous ne lui avez jamais montré combien vous l'aimiez, il n'a jamais osé avoir confiance en son père. Autrement ceci ne serait jamais arrivé.
MÉNÉDÈME.
C'est vrai, j'en conviens; la plus grande faute est de mon côté.
CHRÉMÈS
J'ai bonne espérance, Ménédème ; au premier jour il vous reviendra en bonne santé.
MÉNÉDÈME.
Les dieux le veuillent!
CHRÉMÈS
Ils le voudront. C'est aujourd'hui la féte de Bacchus. Si cela ne vous dérange pas, passez le reste de la iournée cii z moi.
MÉNÉDÈME.
Je ne peux pas.
CHRÉMÈS
Pourquoi donc? de grâce, donnez-vous un peu de relâche. Votre fils, tout absent qu'il est, le désire.
MÉNÉDÈME.
11 ne convient pas, qu'après l'avoir mis dans la peine, je m'en exempte,
CHRÉMÈS
Vous y fîtes résolu?
MÉNÉDÈME.
Oui.
(Act. I, se. i. Traduction Collet.)