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CHAPITRE V

Caton (Marcus Porcius Priscus Cato Censorius/

Caton vécut quatre-vingt-dix ans. Il mourut en 605; il est donc né en 515, c'est-à-dire la même année que le poète Ennius, et il a survécu à Térence. Il a vu l'hellénisme se glisser timidement à Rome, servir de modèle aux premiers essais littéraires, puis régner au théâtre et bientôt après dans les habitudes et dans les mœurs. Quand il meurt, cette importante révolution est consommée. La Grèce vaincue a réellement subjugué son farouche vainqueur. Cato^ffutta toute sa vie pour empêcher ou restreindre ce* onvahiosement de l'étranger. C'est en cela que consiste surtout son originalité. On peut lui donner pour devise le beau vers d'Ennius: a C'est par ses mœurs antiques et ses hommes que Rome se tient debout : »

Moribus antiquis res stat romana virisque.

Vo\ons donc ce que c'était au sixième siècle qu'un Romain de mœurs antiques.

Il est né à Tusculum. Rome ne produisait déjà plus de tels hommes. Il sortait d'une forte race de laboureurs, de soldats et aussi de plaideurs. Déchirer et pressurer le sol, battre l'ennemi et lui enlever son territoire, défendre en justice son bien et celui de ses amis : voilà les trois

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occupations capitales du Romain de vieille souche. Pas un moment réservé à l'étude, au loisir (otium), aux aimables entretiens. Les ancêtres de Caton étaient hommes des champs, adonnés à la culture et à l'élève du bétail ; de là le surnom de Porcius (porcher). C'étaient gens rudes, sobres, vigoureux. Tel fut Caton. Ce (ut lui qui porta le premier ce surnom «eu raison de son grand seus et de sa suffisance » (catus, avisé). Il était roux, yeux gris, robuste; sa première jeunesse se passe aux champs ; à dixsept ans, il fait la guerre contre Annibal et assiste à la défaite du lac de Trasymène. Tout le temps que lui laissent la guerre et les travaux des champs, il le consacre à plaider soit pour lui-même, soit pour d'autres. « Ainsi se rendit-il bon plaideur et eut la parole à commandement. »

A la guerre il allait à pied, portant lui-même son bagage, ne buvait en marche que de l'eau relevée d'un peu de vinaigre. Aux champs, il labourait avec ses esclaves, nu comme eux, mangeant avec eux, couchant tout habillé, jetant sur lui une mauvaise jaquette. Dans son voisinage on voyait encore la maison du fameux Curius Dentatus. Ce fut l'idéal que se choisit Caton. Plutarque en voudrait faire un disciple du pythagoricien Néarque : rien de moins vraisemblable. Il n'allait pas chercher ses modèles si loin de Rome.

De telles mœurs étaient déjà devenues fort rares. Quand Caton se présenta à Rome, avec la recommandation de M. Yalérius, le peuple reconnut un des siens et le nomma tribun des soldats d'abord, puis questeur. Il accompagna en cette qualité Scipion en Sicile (548). Celui-ci trouva en son questeur un surveillant incommode et le renvoya à Rome. Grandes clameurs de Caton

CATON. lia

contre cette noblesse hautaine, dépensière et qui affichait

le mépris des vieilles mœurs. Le peuple estime d'autant plus Caton, et, malgré les nobles, l'élève successivement à La préture, au consulat, à la censure. En Espagne, il prend en trois cents jours quatre cents villes ou villages, rapporte au trésor une somme immense. Au moment de s'embarquer, il vend son cheval pour épargner à l'État les frais du transport. 11 obtient le triomphe, et retourne à l'armée, simple tribun, pour combattre Antiocbus. Il sauve les légions aux Thermopyles.

11 est surtout célèbre par sa censure. Jamais fonctions plus délicates ne furent exercées avec une plus intraitable rigidité. Il faut voir dans Plutarque le récit de toutes ses exécutions. Il dégrade et chasse du sénat les représentants des plus nobles familles, un Flaminius, un Maniiius. Il (ait une guerre sans pitié à toutes les importations du luxe, établit des taxes énormes sur les beaux meubles, les belles étoffes, les beaux esclaves, les délicatesses de la lable. 11 casse les marchés onéreux pour l'État, qui enrichissent les entrepreneurs. Tout cela au grand applaudissement du peuple, dont ce luxe semblait braver la misère ; mais il suscite contre lui des haines énergiques et insatiables. 11 fut accusé jusqu'à cinquante fuis; mais il n'en avait souci. 11 était toujours absous, et il réussissait presque toujours à faire condammer ceux qu'il attaquait, A quatre-vingt-dix ans il cite en justice Servilius Galba, et soutient lui-même l'accusation.

Il haïssait les Grecs : il les avait vus chez eux, et les y aimait mieux qu'à Rome. Il dit à son lils : « Je parlerai des Grecs en temps et lieu, mon fils Marcus. Je dirai ce que j'ai observé à Athènes. Il peut être bon d'eflleurer

HG LITTÉRATURE ROMAINE.

leurs arts, mais non de les approfondir. Cette race est de toutes la plus perverse et la plus intraitable. Ce que je vais dire, crois-le, c'est parole d'oracle. Toutes les fois que cette nation nous apportera ses arts, elle corrompra tout, et c'est pis encore si elle envoie ici ses médecins. Ils ont juré entre eux d'exterminer p ir la médecine tous les barbares jusqu'au dernier. Ils n'exigent le salaire de leur métier que pour usurper la confiance et tuer plus à l'aise. Nous aussi ils nous appellent barbares, et nous outragent plus ignominieusement que tous les autres peuples, en nous traitant ù y Opiques. Mon fils, je t'interdis les médecins. »

Cette haine, instinctive d'abord, puis raisonnée, politique pour ainsi dire, étouffe en lui tout sentiment de pitié pour les individus. Polybe et les autres exilés grecs supplient depuis de longues années le sénat de les rétablir dans leur patrie. Yoici Tordre du jour que propose Caton : o Nous avons autre chose à faire qu'à nous amuser à discuter tout un jour pour savoir si des vieillards grecs seront enterrés ici par les fossoyeurs de Rome ou par ceux d'Achaïe. »

On voulait lui faire admirer Socrate : « C'est un bavard et un séditieux, dit-il, qui attaquait les croyances, corrompait les mœurs et aspirait à la tyrannie. »

Il entend les beaux discours des trois philosophes grecs envoyés en ambassade, Carnéade, Diogène, Critolaûs (o99) ; il est témoin de l'enthousiasme de la jeunesse pour ces agréables parleurs. Vite, il demande qu'on les renvoie chez eux. « Quand les Romains s'adonneront aux lettres grecques, disait-il, ils perdront et gâteront tout. »

Tel est l'homme politique, avec sa rigueur, ses préjugés, son inflexibilité. Dans la vie privée, c'est le mo-

dèle du père de famille. Il voit tout et fait tout par luimême. Il est agriculteur, économe, intendant, médecin, pédagogue, maître d'école. Il soigne sa femme, son fils, ses bœufs malades, lui-même, et par quels remèdes ! 11 est bon époux, bon père, ne maltraite jamais ces êtivs faibles dont la loi l'a fait le maître. Il est juste envers tous, même envers ses esclaves. Après dîner il distribue aux négligents et aux paresseux le nombre exact de coups de fouet qu'ils ont mérités. 11 ne confie à nul autre qu'à lui-même l'éducation de son fils. Il lui apprend lui-même la lecture, puis la grammaire, les lois, voilà pour l'esprit. L'escrime, l'équitation, le pugilat, voilà pour le corps. Il compose lui-même et écrit de sa propre main de belles histoires en gros caractères pour lui faciliter les débuts de la lecture. Homme d'ordre et d'économie, il était âpre au gain. C'était une de ses maximes favorites : « Que celui-là était un homme divin qui par son industrie augmentait son avoir et laissait à ses enfants en revenu ce qu'il avait reçu en capital. » De tels principes mènent loin. Caton en arriva sur la fin de sa vie à pratiquer l'usure et la plus décriée de toutes, l'usure maritime. Il faisait commerce d'esclaves ; les achetait tout petits, à bas prix, les revendait grands et bien formés. Quand ils devenaient vieux, il les vendait avec le vieux bœuf et la vieille ferraille. « Le père de famille, disait-il, doit être vendeur, non acheteur. »

Voilà l'homme. Que sera l'écrivain ?

A coup sûr ce ne sera point un poëte. C'est Caton qui a fait cadeau à Rome d'Ennius, mais il l'a probablement regretté plus d'une fois, car nous savons qu'il reprocha comme une honte (objecit ut probrum) à M. Fulvius Nobilior de s'être fait accompagner du poète en Etolie.

C'est lui qui disait : « La poésie n'était pas en honneur, ceux qui s'y appliquaient et ceux qui allaient mendier des repas, portaient le même nom » [grassator vocabatur). Il méprise souverainement et l'industrie et la personne des faiseurs de vers. J'ai montré déjà que ce préjugé tout romain avait sa raison d'être. Les poètes du sixième siècle, étrangers, esclaves ou affranchis, étaient peu faits pour commander le respect et l'eslime. De plus, c'étaient des traducteurs de ces Grecs que Caton craignait et dédaignait à la fois. Caton sera donc un prosateur. Par ses qualités et ses défauls, son bon sens rigide, son esprit pratique, son manque complet d'imaginalion, il est voué fatalement à la prose. La poésie est un luxe, la prose est la langue des affaires. Un beau poème ne prouve rien, ne sert à rien ; un bon discours, un solide traité, une histoire savante : voilà des œuvres éminemment utiles. Dans Caton l'écrivain disparaît derrière le politique, l'économiste, le citoyen. Il n'écrit pas pour écrire. 11 a toujours un but pratique, positif, nettement déterminé. Nous voilà bien loin des tragédies et des comédies imitées du grec. Livius Andronicus, Ennius, Plaute et Térence importent à Rome comme ils peuvent les produits de l'art atlique ; Caton nous montre les produits naturels de l'esprit romain.

C'est un savant jurisconsulte. A Tusculum il donnait des consultations sur le droit et plaidait pour le premier venu. C'est un avocat habile, qui possède toutes les adresses du métier ; à Rome, il devient orateur. Les sujets croissant en importance, l'éloquence de Caton grandit avec eux. Il n'est pas insensible à la gloire de bien dire, gloire utile entre toutes. L'éloquence est une arme redoutable aux mains d'un homme résolu, ferme dans

ses principes, vivant au grand jour et toujours prêt à la lutte. 11 accuse, il se défend, il défend ses amis : voilà pour l'éloquence judiciaire ; il prend la parole au sénat, au forum, sur les grandes questions de la paix ou de la guerre, des lois à proposer ou à abroger. Il défend par exemple contre le tribun "Valérius et contre l'émeute des femmes qui assiègent le forum la loi Oppia qui interdit aux matrones de porter des vêtements de pourpre, de se faire traîner dans des chars, loi absurde dans sa rigueur, loi portée pendant qu'Annibal campait à Capoue et que Rome était au plus bas, loi que des temps meilleurs et les progrès nécessaires du bien-être et du luxe ont abolie en fait, mais dont Caton exige le maintien. Voilà bien l'homme opiniâtre, l'homme des anciens usages, l'ennemi irréconciliable de toute innovation. La plupart de ses discours ont le même caractère : âpre censure du présent, glorification sarcastique des choses du passé. Il se plaît à opposer aux hommes du jour l'image de sa vie. « On m'accuse, dit-il : moi qui ai consumé toute ma jeunesse dans l'épargne, la pauvreté rude, le travail, moi qui ai vécu en labourant mon champ, au milieu des rochers de la Sabine, défrichant et ensemençant des cailloux ; » et ailleurs : <t Dans cet outrage qui m'est fait par ce misérable écervelé, c'est la chose publique, oui, c'est elle que je prends en pitié. » Partout le même ton âpre et méprisant ; partout cette hautaine identification de sa personne avec la république. Il se sent et se proclame le seul vrai Romain de son temps. Écoutez-le rendant compte de ses dépenses devant le peuple. Sans doute il était accusé d'avoir dilapidé les fonds publics. Son apologie est une censure du tour le plus viet le plus insolent. Chaque détail est un coup de massue

pour ses détracteurs. On accuse Caton, Caton accuse tout le monde.

« Je fis apporter le registre où était écrit mon discours. On produit les tablettes où se trouve l'engagement contracté par moi avec M. Cornélius ; on lit les belles actions de mes ancêtres, puis les services que j'ai rendus à la république. A la suite on trouve dans le discours ces mots : « Jamais je n'ai dilapidé dans des brigues ni mon argent, ni celui des alliés. » Non I non ! n'écris point cela, dis-je, ils ne veulent entendre rien de tel. » Il continua à lire. « Ai-je jamais imposé aux villes des alliés des lieutenants qui ravissaient leurs biens et leurs enfants? » Efface encore cela : ils ne veulent point l'entendre. Continue : « Jamais je n'ai partagé entre trois ou quatre amis ni le butin, ni ce qui avait été pris à l'ennemi, ni les dépouilles de la guerre ; jamais je n'ai enlevé leur conquête à ceux qui l'avaient faite. » Efface encore cela, il n'y a rien qu'ils veuillent moins entendre, ce n'est pas bon à dire. Continue : «Jamais je n'ai fait cadeau de relais publics à mes amis, afin qu'ils pussent en trafiquer, et gagner gros. » Efface, efface encore cela avec le plus grand soin. «Jamais je n'ai distribué entre mes -appariteurs et mes amis de grosses sommes d'argent pour le vin et la nourriture qui leur étaient dus ; je ne les ai point enrichis au détriment du trésor. » Ah ! pour cela, efface-le jusqu'au bois. Vois, je te prie, où en est réduite la république ! Ce que j'ai fait de bien à son service, les actions qui étaient pour moi un titre à la reconnaissance, je n'ose pas les rappeler aujourd'hui, de peur de soulever la haine contre moi. Voilà où nous en sommes ! On peut faire le mal impunément, on ne peut faire le bien. »

On possédait au temps de Cicéron plus de cent cinquante discours de Caton. Il avait occupé les dernières années de sa vie à revoir et à publier ces monuments de son éloquence et de son intégrité. Il avait même composé sous le titre de de Oratore une sorte de manuel de l'orateur pour son fils. Cicéron faisait le plus grand cas de ces discours : cependant ils étaient dédaignés de son temps : la forme en était trop rude. Voici ce qu'il en dit :

« Est-il aujourd'hui un seul de nos orateurs qui lise Caton? en est-il même un seul qui le connaisse? Et cependant quel homme, grands dieux! Ne voyons point en lui le citoyen, le sénateur, le général, il ne s'agit ici que de l'orateur. Qui jamais sut louer avec plus de noblesse? blâmer avec une plus mordante énergie ? Quelle (inesse dans les pensées, quelle ingénieuse simplicité dans l'exposition des fails et des arguments ! Les cent cinquante discours et plus, que j'ai trouvés de lui jusqu'à ce jour et que j'ai lus, sont remplis d'idées et d'expressions brillantes. On peut en extraire ce qui est digne de remarque et d'éloges ; on y trouvera toutes les beautés oratoires... » Et plus loin : « Son style est trop vieux ; on trouve chez lui des mots surannés; c'est qu'alors on parlait ainsi. Changez ce qu'il ne pouvait changer dans ce temps-là ; ajoutez du nombre à ses périodes; mettez entre leurs parties plus de liaison et de symétrie ; joignez et assemblez avec plus d'art les mots eux-mêmes ; alors vous ne mettrez personne au-dessus de Caton (1). »

Dans son recueil des fragments des orateurs anciens, M. Meyer a réuni tout ce qui nous a été conservé de Caton. Tite-Live avait peut-être sous les yeux l'original de

(1) Cicer., Brut., c. xvn.

m LITTÉRATURE ROMAINE.

son discours pour la loi Oppia, quand il a composé la fameuse harangue qu'il prête au défenseur de la loi. On sait que Snlluste étudia avec le plus grand soin la langue et le style de Caton, et imita l'un et l'autre avec plus d'affectation que de bonheur. Sous les empereurs, les érudits remirent à la mode le vieil orateur. Hadrien le préférait à Cicéron. Les compilateurs le citèrent et le commentèrent avec complaisance. C'est à eux, à Aulu- Gelle surtout, que nous devons les fragments qui nous ont été conservés.

Si nous en jugeons par les témoignages de l'antiquité tout entière, il y a peu d'ouvrages dont la perte soit plus regrettable que celle des Origines de Caton. Sous ce titre évidemment incomplet, Caton avait construit une sorte d'encyclopédie de toutes ses connaissances historiques. L'ouvrage se composait de sept livres. La légende, l'histoire, les lois, les mœurs, les événements anciens et récents, tout y était rapporté. L'auteur s'était d'abord proposé, comme le titre l'indique, un essai sur l'histoire de la fondation des principales villes d'Italie. Le premier livre était consacré à Rome : quelle tradition avait adoptée Caton ? on l'ignore. Le deuxième et le troisième livre renfermaient l'histoire des origines des cités les plus importantes de l'Italie. Les quatre derniers étaient consacrés au récit des guerres puniques en Sicile, en Italie et en Espagne. Toute cette partie devait ressembler pour la composition et la forme à nos mémoires. Caton exposait avec complaisance les événements où il avait joué un rôle. Le discours pour les Rhodicns, dont Aulu-Gelle nous a conservé des fragments considérables, faisait partie des Origines. C'est encore dans cet ouvrage que Caton rappelait l'héroïsme du tribun des soldats Cédicius. C'est

caton. m

là encore qu'il mentionnait l'antique usage romain, de célébrer dans des chants accompagnés de la flûte les grands hommes qui avaient illustré la patrie. Cicéron donne à l'auteur l'épithète de gravissimus : voilà pour le sérieux du fond. Quant à la forme, elle était plus remarquable encore. « C'est une fleur, c'est une lumière d'éloquence, » dit Cicéron. Mais ce qui donnait à cet ouvrage une importance capitale, c'est qu'il inaugurait la prose latine. Tous les prédécesseurs immédiats, tous les contemporains de Caton écrivent en grec ; tel Q. Fabius Pictor, tel Cincius Àlimentus, tel Acilius Glabrio, soit par dédain de l'idiome national, soit pour faire admirer leur érudition. Caton écrit pour des Romains, et il écrit dans leur langue. Elle est rude encore, sans souplesse, sans élégance, mais elle n'en rend que mieux la forte et sobre pensée de l'auteur. Autre innovation. Tous les écrivains que je viens de citer, sont des annalistes. Ils enregistrent année par année, à l'exemple des pontifes, les principaux événements dont ils ont été témoins. Aucune autre composition que l'ordre chronologique. L'ouvrage de Caton forme un tout, il est distribué en diverses parties : la personnalité de l'auteur crée l'ouvrage. Il expliquait lui-même d'ailleurs les raisons qui lui avaient fait renoncer à la forme des annales. « A quoi bon, disait-il, répéter ce qui se trouve dans les annales des pontifes, le prix du blé, les disettes, les éclipses de lune ou de soleil? » Ainsi sur ce point, Caton est novateur, homme de progrès, comme nous dirions aujourd'hui, mais c'est un progrès romain qu'il veut. Qu'on emprunte aux Grecs leur art, soit, mais qu'on écrive en langue nationale l'histoire de la patrie.

Cicéron, dans cet aimable plaidoyer en faveur de la

vieillesse, qu'il intitule Caton l'Ancien (Cato Major), se plaît à environner d'une sorte d'auréole poétique cette rude figure de l'inflexible censeur. C'est un Socrate mélancolique, doux, tendre, comprenant et aimant tout ce qui est beau, délicat, gracieux. Jamais transformation ne fut plus complète d'un type en un autre tout différent. Parmi les plaisirs que le Caton de Cicéron trouve dans la vieillesse, il n'a garde d'oublier ceux que donne la vie des champs. Quelle merveille que cet attendrissement de la terre au printemps, ce sein liède qui s'ouvre pour recevoir la semence, le grain qui fermente, éclate et pousse la frêle tige verte ; celle-ci se durcissant, s'arrondissant en cylindre flexible, se couronnant enfin de l'épi; la capsule délicate et résistante qui retien Ichaque grain de blé, ces longs piquants qui le garantissent comme un rempart contre le bec des petits oiseaux 1 Et la vigne dont les vrilles rampantes s'accrochent, relèvent le sarment ! et les bourgeons, ces diamants qui percent la rugueuse écorce du bois qui semble mort! et les jardins, et les belles fleurs, et lous ces parfums, tout cet éclat, tout ce charme de la nature se révélant heure par heure dans sa féconde variété à l'œil de l'homme qui admire! C'est dans son imagination et aussi dans la lecture de Xénophon que l'orateur latin a pris ces belles peintures de la vie des champs. Il n'y en a pas trace dans l'ouvrage spécial que Caton a composé sur les travaux de la campagne, De re rustica. On y chercherait vainement un jardin, des fleurs, le sentiment de la nature, l'admiration des merveilles qu'elle produit : ce n'est pas un philosophe, un orateur, un poëte, qui a écrit ce livre ; c'est un propriétaire, et quel propriétaire ! Jamais la terre, celte généreuse nourrice des humains, n'en a porté de plus impitoyable ;

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jamais ses entrailles n'ont été déchirées par des mains plus rudes, avec un cœur plus indifférent.

Et d'abord ne demandons pas à l'ouvrage ordre, composition, méthode; c'est une série de préceptes et d'observations, fruit de l'expérience, consignés au hasard, suivant le travail du jour apparemment. Mais, tel qu'il est, il y a peu de livres plus importants pour nous. Le maintien de l'ancienne agriculture était intimement uni au maintien même des mœurs et de la constitution : ce sont les petits propriétaires, cette race opiniâtre représentée par les Dentatus, les Cincinnatus, qui ont créé la légion et donné une base solide à la conquête. Laboureur et soldat, voilà le vrai Romain; l'agriculture, voilà la pépinière des armées : Pyrrhus l'avait compris, et que les légions recrutées ainsi étaient inépuisables et invincibles; lesGracques le comprirent bien aussi : la race des ingénus disparaissait, ils voulurent la refaire en refaisant la petite propriété rurale. Horace lui-même le sentait peut-être, quand il rappelait dans ses vers de commande, les Romains de son temps à la vie des Dentatus et desFabricius Virgile le sentait mieux encore ; et il enchâssait dans son vers harmonieux et plein d'images la plupart des préceptes du vieux Caton (t).

Or le livre de Caton est écrit au moment même où le danger de la concentration de grands domaines en un petit nombre de propriétaires, apparaît: Latifundia per~ didere Italiam, ce sont les grands domaines qui ont perdu l'Italie, dit Pline. Les grands domaines, c'est-àdire, le remplacement des travailleurs libres par des

(1) Sur cette grave question, consulter le remarquable mémoire de Dureau de la Malle.

(Acad. des sciences et belles-lettres, t. XJ1I.")

esclaves, les bois et les prés substitués aux champs à céréales; l'Italie ne produisant plus de quoi nourrir ses habitants. On entrevoit déjà le jour où seront inaugurées les distributions de blé, c'est-à-dire l'encouragement à la désertion des champs, l'appel à Rome d'une foule oisive, démoralisée, vile, qu'il faudra nourrir et amuser. Caton lui-même, après avoir été un Fabricius et un Dentatus, devint dans les dernières années de sa vie un grand propriétaire. Il préféra les bois et les prés aux terres arables, disant avec raison, que les bois et les prés ne demandent à l'homme aucun travail et que Jupiter se charge de les mener à bien. Il n'en était pas encore là quand il écrivit son Manuel d'agriculture pratique.

Quel est le but de tout homme sag^? gagner, acquérir, rem quœrere. Il y a bien des moyens, le commerce d'abord ; mais le commerce est chanceux. Il y a l'usure, excellent moyen, mais puni par les lois. Il y a enfin l'agriculture, moyen plus lent, mais honnête. L'agriculture forme des hommes vigoureux, sains, des soldats excellents ; elle est estimée et considérée de tous.

Dans quelles conditions faut-il acheter un domaine ? Avec circonspection, après mûr examen. Voir si les voisins sont à leur aise, bon augure pour le sol. Si ceux qui ont vendu, le regrettent.

Ce domaine achelé, les terres bien labourées et fumées, le propriétaire ne s'endort pas. Voyons-le dans l'exercice de ses fonctions de surveillant : vous reconnaîtrez ici cet œil du maître que rien ne vaut.

— « Le père de famille arrive à son domaine. Il salue les Lares domestiques, et fait le jour même le tour de sa propriété. 11 voit comment elle est tenue, ce qu'il y a d'ouvrage fait, ce qu'il reste à faire. Le lendemain qu'il

appelle le fermier. Qu'il lui demande ce qu'il y a d'ouvrage fait, ce qu'il reste à faire. Qu'y a-t-il en vin, en froment, en autres choses? Le compte du travail fait, il faut faire celui des jours. S'il n'y a pas eu assez d'ouvrage fait, le fermier assure qu'il n'a pas épargné sa peine, mais que les esclaves ont été malades, que le temps a été mauvais; que des esclaves ont pris la fuite, qu'il a fallu exécuter des travaux publics. Après qu'il a donné toutes ces excuses, ramène-le au compte des jours et des travaux. S'il a plu, pondant combien de temps ? Du reste il y a des ouvrages qu'on fait pendant la pluie. On lave les tonneaux, on les goudronne, on nettoie la maison, on transporte le blé, on met dehors le fumier, on lui creuse une fosse, on vanne les graines à semence, on raccommode les vieilles cordes; les esclaves raccommodent leurs habits. S'il y a eu des jours de fêle, il fallait les employer à curer des fossés, réparer les chemins, élaguer les haies, piocher le jardin, sarcler le pré, moudre la farine. Si les esclaves ont été malades, ils n'ont pas dû manger autant. » Ce dernier trait est admirable.

Les fonctions du fermier, avec un tel maître, ne sont pas une sinécure. Le malheureux vit dans la peur des coups : il ne doit pas aimer la promenade, ne dîner jamais dehors, ne pas avoir de parasite (o ironie !), ne pas se croire plus habile que son maître, ne prêter jamais rien. (Caton lui permet d'emprunter aux voisins.) Qu'il vive toujours en société des esclaves, travaille comme

(I) Le doux et humain Virgile se souvient de Caton, lorsqu'il conseille comme récréation des jours de fêle de faire détourner des ruisseaux, de planter des haies, dresser des pièges aux oiseaux, incendier les ronces, baigner les moutous. ifieorg.,\ t IC0-10U.)

eux, les surveille de près. Le bon travail fait le bon sommeil. Qu'il soit couché le dernier, levé le premier.

Quant à la fermière, les recommandations sont les mêmes. Elle ne doit pas non plus se promener ni dîner dehors.

Les esclaves doivent travailler ou dormir, sinon des coups. Le maître a soin de les tenir en haine les uns contre les autres; ils se dénoncent réciproquement, il les tient dans sa main. Pour vêtement, ils auront tous les deux ans une tunique de trois pieds de long et des saies. On les nourrira avec les olives tombées, ou les olives mûres dont on ne pourrait faire de l'huile, un peu de vin, pris sur celui qui doit être plus tard du vinaigre. Quand l'esclave devient vieux ou infirme, on le vend. 11 faut voir les nobles et touchantes protestations de Plutarque contre celte barbarie et cette ingratitude.

Dans le domaine de Caton les animaux, les bœufs surtout, sont plus heureux que les hommes. On les soigne dans leurs maladies. Le maître a quelques prétentions en médecine. Un bœuf est indisposé, qu'on lui donne un œuf de poule cru. Mais que le bœuf et celui qui le lui donne soient tous deux à jeun ! Jejunus jejuno bovi dato.

La religion a aussi sa place dans ce recueil de préceptes. Le sacrifice du porc, les prières aux dieux avant d'élaguer les bois, de creuser les fossés, les lustrations des champs, les invocations à Mars pour écarter les maladies, la truie immolée à Cérès, à Janus, à Jupiter, la prière sacramentelle pour rendre la santé aux bœufs, les incantations magiques; toutes les recettes d'une religion grossière, superstitieuse, mais purement nationale ; les croyances les plus bizarres, les procédés les plus absurdes, mais consacrés par la tradition : voilà ce que l'on

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rencontre à chaque page dans cette encyclopédie d'un propriétaire du sixième siècle. Jamais œuvre ne porta plus \ive empreinte du temps et du milieu où elle a paru. On comprend, en lisant Caton, l'ardeur avec laquelle ses contemporains se portèrent vers l'hellénisme. Que l'on compare V Économique de Xénophon au De re rustica. Rien ne fera mieux comprendre l'opposition radicale du génie grec et du génie romain : le premier sachant concilier dans une heureuse harmonie l'utile et l'agr éable, doux, humain, aimant la terre non-seulement pour les biens qu'elle produit, mais pour là beauté qui est en elle, associant à ses travaux une jeune ïemme, des esclaves traités avec bonté, soignés dans leurs maladies par la maîtresse de la maison ; le second exploitant avec opiniâtreté le sol, les animaux, le fermier, l'esclave, ennemi de toute superfluité gracieuse, n'ayant qu'un but^ augmenter son revenu.

Si l'on en croit Cicéron, Caton, dans la dernière partie de sa vie, fut un admirateur sincère et un disciple studieux des Grecs. Plularque en dit autant. Mais il importe de bien déterminer la valeur de ces témoignages. Il est certain que Caton connaissait la littérature grecque: ses jugements sur Socrate, sur Isocrate, Thucydide et Démosthènes ne laissent aucun doute à ce sujet. Ne faisons donc pas de lui un ennemi quand même de tout ce qui venait de la Grèce; mais ne nous le représentons pas non plus comme un vieux pécheur endurci que la grâce vient toucher vers la fin de sa vie et qui adore ce qu'il a brûlé. Caton ne méprisait pas toutes les oeuvres de la littérature grecque; il ne comprenait pas, n'aimait pas la poésie, la philosophie spéculative et la pure rhétorique. Quel dédain il a pour Isocrate, cet

homme qui enseigna à parler pendant quatre-vingts ans, et ne sut jamais parler lui-même ! Il redoutait pour sa

patrie un Socrate, qui après tout est un révolutionnaire. Mais il estimait fort Thucydide et Démosthènes, génies essentiellement pratiques et positifs. Les poètes ne le touchaient point : il y a des esprits ainsi faits dans tous les temps, dans tous les pays. La poésie lui semblait chose vaine, exercice frivole et dangereux. A quoi servent un poème épique, une tragédie, une ode? De plus les représentants de la poésie à Rome étaient ou des étrangers de basse extraction, ou des affranchis, ou des esclaves, flatteurs pour la plupart, parasites, vivant d'une industrie précaire et méprisée. Longtemps encore la société romaine conservera les préjugés du vieux Caton. Il ne faut pas que la faveur dont jouirent Horace et Virgile nous fasse illusion. Leurs chaînes étaient dorées, mais c'étaient des chaînes. Il fallait célébrer le prince et les amis du prince et sa famille et les grands. Plus tard ce fut bien pis encore : qu'on lise les doléances et les adulations d'un Stace, d'un Martial et de tant d'autres. Caton juge les premiers poètes et la poésie elle-même un peu plus durement que l'âge suivant; mais sur ce point les Romains de tous les temps descendent plus ou moins directement de Caton.

C'était uu homme fait pour' la prose. Dans la prose seule pouvaient se développer à l'aise les qualités solides mais sans éclat du caractère national. Caton l'avait compris ; mais comme tous les réactionnaires ardents, il exagéra son principe et prétendit vainement restreindre l'horizon. La société polie de son temps se précipitait avec enthousiasme vers les brillantes et gracieuses peintures de la poésie grecque: Caton voulut opposer à cet

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engouement excessit un obstacle qui est toujours renversé, la raison froide, le bon sens pratique. C'était justement contre cette sécheresse que se faisait la révolution. Il marcha dans la voie, seul, intrépide, d'autant plus obstiné que le goût public se tournait de l'autre côté. Tous les écrits qu'il publia, sont en prose; tous ont le même caractère, ce sont des livres d'utilité pratique, des manuels à l'usage du citoyen romain. — J'ai parlé du De rerastica, — il y ajouta divers traités sur la guerre, [De disciplina ou De re militari), sur la jurisprudence, sur l'éducation des enfants. (Prœcepta ad filium ou De pueris educanais), un recueil de préceptes et d'apophlhegmes, des lettres, toute une encyclopédie des connaissances utiles. Par là il se flattait sans doute de créer une littérature nationale en opposition à cette littérature artificielle, toute d'imitation, qui régnait alors. Tentative qui ne manque pas de grandeur : où est en effet la véritable originalité de l'esprit romain, si ce n'est dans l'éloquence, la jurisprudence, la morale? c'est-àdire, en fin de compte, dans la prose?

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