‹ Histoire de la litterature romaineChapitre 19 sur 36 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Tableau de la société romaine au septième siècle. Religion, philosophie,

éducation, mœurs.

Les grands événements qui s'accomplissent dans la première moitié du septième siècle, soit à l'extérieur, soit à Rome même, n'ont laissé qu'une faible empreinte sur la littérature. J'ai dit qu'elle était envisagée par les Romains comme une occupation oiseuse, un amusement de désœuvrés, ou un métier peu considéré. Il y eut, il est vrai, à la fin de la période précédente, une réaction contre le préjugé national, Térence en est la preuve ; mais pendant plus de cinquante ans encore, les citoyens môlés au gouvernement de la chose publique et aux orages des partis, abandonnèrent aux oisifs ou aux indifférents la gloire d'auteur.

Les grands noms de celte époque, Scipion Émilien, les Gracques, Marins, Sylla, n'ont rien ou presque rien écrit. Ceux qui occupent le second rang, comme les Mucius Scévola, les Tubéron, sont des jurisconsultes. Tous cependant cultivèrent l'éloquence et furent de grands orateurs. Que ne donnerait-on pas pour posséder les discours des Gracques et ceux de leurs adversaires ? La vie

publique, si orageuse à cette époque, absorbait toute l'activité de ces hommes. Le loisir (otium) n'existait pas pour eux ; si orné que fût leur esprit, on voit bien qu'ils ne cultivaient pas les lettres pour elles-mêmes : tout ce qu'ils apprenaient, tout ce qu'ils savaient était d'avance consacré au service de la chose publique. Le littérateur proprement dit n'existait pas encore. C'est avec Lucrèce, Catulle et jusqu'à un certain point Salluste, qu'il commence. Cicéron domine et remplit la seconde moitié de ce siècle ; c'est à la fois un homme d'action et un écrivain : il revendique hautement cette double gloire, et il ne se dissimule pas qu'il y a un certain courage à le faire. Le vieux préjugé romain n'était pas encore anéanti ; et plus d'une fois Cicéron entendit murmurer à son oreille l'épithète méprisante de Grœculus.

Il y eut cependant des poètes et des prosateurs avant Cicéron et avant Lucrèce. De leurs œuvres il ne nous reste que des fragments plus ou moins importants. Voyons dans quel milieu se produisirent ces œuvres dont nous essayerons de reconstituer le véritable caractère.

Après la ruine de Carthage, de Corinthe et de Numance, la domination de Rome sur le monde est accomplie. Un des résultats les plus considérables de la conquête, c'est la fusion universelle qu'elle amène. L'Italie, la Grèce, et l'Orient entrent en communications étroites et journalières. En même temps que l'esprit italien se répand dans le monde par les colonies, les prétures, les proconsulats, la grande cité reçoit dans son sein les représentants de tous les pays, de toutes les civilisations. L'esclavage, qui prend alors un développement

PANjETIUS. 13o

inouï *, introduit à Rome, dans l'Italie, dans la Sicile,

une immense population, composée d'éléments étrangers, qui, se mêlant aux classes inférieures de la société et agissant même sur ses maîtres, exerce une prodigieuse influence sur les mœurs, les idées, les usages des vainqueurs. L'élégance, la grâce, l'esprit, étaient le privilège de ces Grecs d'Asie, si fins, si habiles à tout, corrompus et corrupteurs. Il se fait un échange incessant entre les peuples : l'hellénisme, plus délicat et plus raffiné, pénètre plus rapidement à Rome, d'abord dans les hautes classes de la société, jalouses de se distinguer du peuple par des manières et un ton plus relevés, puis dans les classes inférieures. Le pontife Publius Crassus dans sa préture d'Asie, rend ses arrêts en grec, et dans les divers dialectes de l'idiome grec. Presque tous les Romains de haute naissance eussent pu en faire autant. Mais ce qui est plus digne de remarque, c'est la transformation que subissent à leur tour tous les Grecs qui restent en communication un peu suivie avec les principaux Romains de ce temps. Polybe et Païuetius en sont un exemple bien curieux. Clitomaque, le Carthaginois, qui fut disciple et successeur de Carnéade, avait un commerce épistolaire régulier avec les principaux personnages politiques de ce temps ; il leur dédie ses ouvrages. On sait avec quelle animosité le vieux Caton poursuivait les Grecs ; de son temps en effet les Grecs de Rome n'étaient guère ou que des ambassadeurs beaux parleurs, ou des bannis, ou des charlatans qui exploitaient l'ignorance et les vices grossiers des Romains : on les écoutait,

(1) Le recensement de l'année 661 constata que le nombre des esclaves était plus du double de celui des hommes libres.

on se servait d'eux, on les chassait de temps en temps, on les méprisait toujours. 11 n'en est plus ainsi. Panaetius et Polybe sont estimés, recherchés ; le poète Archias d'Antioche est patroné par Marius et défendu plus tard par Cicéron comme vrai citoyen Romain. Si l'on rapproche de ces faits les grands événements de cette époque, les réformes des Gracques, les guerres serviles, la guerre sociale ; si surtout l'on se souvient que la classe moyenne, la bourgeoisie, c'est-à-dire l'élément romain par excellence, disparaissait, que les affranchis, les Italiens et bientôt après les Gaulois, les Espagnols, tous les peuples allaient être appelés à remplir les vides occasionnés par les guerres, l'abandon de l'agricullure, la ruine de la petite propriété, l'usure et la spoliation, on reconnaît que le vieil esprit romain, exclusif et étroit, est entamé, que les peuples, en se rapprochant, en se pratiquant, voient s'effacer peu à peu les traits les plus accentués du caractère national, et qu'une sorte de cosmopolitisme se prépare. Les productions littéraires les plus essentiellement romaines de cette époque portent déjà l'empreinte de la révolution qui se fait.

La révolution se manifesta d'abord, ainsi que cela arrive d'ordinaire, dans les choses de la religion. J'ai montré comment dans la période précédente Eunius et les traducteurs des modèles grecs avaient habitué peu à peu les esprits à une sorte de réflexion et de scepticisme ; mais, à vrai dire, l'evhémérisme ne porta pas une atteinte bien sérieuse à des dieux qui n'avaient pas d'histoire. L'importation des cultes étrangers venus d'Orient eut une influence bien plus grave. Introduits à Rome dès le siècle précédent, ils s'y développèrent avec une rare énergie. En vain le sénat porta la hache sur les temples

PANjETIUS. 137

d'Isis et de Sérapis ; il fallut les relever. En vain les mystères des Bacchanales furent interdits et punis ; ils persistèrent. Ce qui attira le plus vivement les Romains vers les religions orientales, ce fut cette soif de connaître l'avenir qui est une des maladies les plus incurables de l'esprit humain. Devins, astrologues, charlatans de la Chaldée, mathématiciens, diseurs de bonne aventure, tout un monde étrange, mystérieux, repoussant s'agitait dans les bas-fonds de la ville. Les croyances superstitieuses que ces étrangers entretenaient parmi la masse du peuple, et dont ils vivaient, étaient partagées par les personnages les plus considérables de la république. Une prophétesse syrienne, nommée Martha, osa bien proposer au sénat de lui révéler les moyens de vaincre les Cimbres. Le sénat refusa de l'entendre et la fit chasser, mais Marius la recueillit dans sa maison, et la mena avec lui à l'armée. On sait combien les sortilèges, les sorcelleries et enchantements de tout genre jouèrent un rôle considérable dans les guerres serviles avec Eunus et Spartacus, et en Espagne avec Sertorius. Il est bien certain que l'incrédulité religieuse favorisa les développements inouïs que prit la superstition à cette époque. Les Orientaux ont toujours excellé dans l'art des prestiges ; l'Orient est la patrie du merveilleux : là, point d'incrédules, car il n'y a point de réflexion ; l'âme est toute tendue de désir vers les choses surnaturelles. La plupart des astrologues, • devins, enchanteurs venus de l'Orient, exerçaient de bonne foi une industrie lucrative, et en se faisant payer, se faisaient croire et croyaient eux-mêmes. J'ai parlé de Marius ; Sylla le surpassait encore en superstition ; le sénat lui-môme avait plus d'une fois recours à l'art des devins. Le monde du surnaturel a reçu droit de cité à

Rome ; les sombres et bizarres pratiques de la divination étrusque pâlissent et s'effacent devant les imposantes révélations des sorciers d'Orient.

Par une inconséquence qui ne doit pas nous étonner, la même époque qui vit ce débordement de superstitions étrangères, vit aussi l'institution définitive de la religion d'État. Montesquieu et les philosophes du dix-huitième siècle pensaient que toute religion est une sage invention des politiques pour contenir le peuple et le diriger; opinion excessive, en ce qu'elle n'admet pas la sincérité primitive du sentiment religieux. Les religions deviennent un moyen de gouvernement; mais telles elles ne sont point à leur naissance. Il y a bien des dupes en ce monde ; il y en avait davantage autrefois. C'est vers la fin du sixième siècle et pendant le septième que la religion romaine se transforme en institution purement politique. On comprend de quelle importance il était pour le sénat de rompre les comices, de dissoudre les assemblées du peuple, quand il prévoyait qu'une loi funeste à l'État allait être votée, que des hommes dangereux ou incapables allaient être nommés aux plus hautes fonctions de la république. Les auspices qu'il avait en son pouvoir revenaient, suivant les circonstances, favorables ou défavorables. Dès la fin du sixième siècle, Fabius le Cunctateur, qui était augure, disait : Ce qui est utile à la république se fait toujours sous de bons auspices, ce qui lui est nuisible, sous de mauvais, ou plutôt contre les auspices 4 . De là l'importance considérable de ces fonctions

(1) Caton allait plus loin encore ; c'est lui qui a dit: « Je ne comprends pas que deux haruspices puissent se regarder sans rire. »

(Cic.,r/e Nat. Deor.,1, 26.)

PANjETIUS. 439

d'augure. Avec quel naïf orgueil Cicéron se pare de ce

titre ! fitre augure, c'était être initié aux secrets de l'État. On sait comment, dans les orages des guerres civiles, les deux partis tiraient à eux les choses et les ministres de la religion, afin de donner à leurs actes, à défaut de la légalité, la sanction divine. Les nombreuses confidences de Cicéron, tout son traité de Divinatione ne laissent aucun doute à ce sujet. Enfin Scévola et, après lui Yarron, réduisirent en une formule l'opinion de tous les esprits éclairés sur la religion : « 11 y a trois sortes de théologie, l'une mythique, c'est l'œuvre des poètes ; l'autre naturelle, c'est l'œuvre des philosophes; la troisième, politique, c'est l'œuvre de l'État. » — Ne nous étonnons donc pas de ne trouver dans les poètes qui suivront, j'entends les plus grands, Horace et Virgile, que des images languissantes de la Divinité. II n'y a chez eux ni cet enthousiasme de la beauté, de la grandeur, de la force, qui v a fait éclore le monde divin homérique, ni la foi naïve qui échauffe l'âme; tout l'effort de leur génie ne réussira qu'à nous présenter de pâles copies des dieux de la Grèce. Les dieux romains n'ont à vrai dire jamais eu une personnalité poétique.

Cette ruine de la religion nationale a bien des causes : une des plus efficaces, ce fut l'introduction de la philosophie à Rome. Je ne crois pas qu'il faille attacher une importance bien grande à l'ambassade des trois philosophes grecs, Diogène le Stoïcien, Crilolaùsle Péripatéticien, etCarnéade l'Académicien, qui vinrent demander au sénat la remise d'une amende de cinq cents talents à laquelle avait été condamnée Athènes (599). Je ne sais non plus s'il faut croire la fameuse histoire des deux discours prononcés par Carnéade, l'un pour la justice,

l'autre contre la justice. Lactance est le seul auteur qui rapporte ce fait. Carnéade avait à ce qu'il semble trop d'esprit, pour se hasarder à de telles pasquinades devant un tel auditoire. Est-il vraisemblable qu'il eût employé en présence de ces Romains si fiers, si scrupuleux, ce raisonnement bizarre en faveur de l'injustice... « C'est par l'injustice que vous avez conquis la plus grande partie du monde : donc l'injustice est bonne. » L'an 599, les Romains instruits, et ils étaient nombreux, n'avaient pas besoin d'entendre trois ambassadeurs grecs pour avoir une idée de la philosophie. Ils avaient des livres grecs ; ils avaient Polybe et ses compagnons de captivité. La plèbe n'avait peut-être jamais vu (Je philosophes, elle en vit et en entendit pour la première fois : voilà à quoi se borna l'influence immédiate des ambassadeurs.

Quoi qu'il en soit, lorsque la philosophie grecque pénétra chez les Romains, elle était depuis longtemps déjà en décadence. Non-seulement depuis cent cinquante ans aucun grand système n'avait apparu, mais les chefs des anciennes écoles n'avaient pas même conservé l'intelligence exacte et complète des doctrines qu'ils étaient censés représenter. Les héritiers de Platon et d'Aristote étaient écrasés par ces grands noms et incapables d'exposer dans leur ensemble des systèmes dont ils ne pouvaient embrasser toutes les parties. Cette faiblesse même, loin de nuire à la philosophie grecque auprès des Romains, lui servit de recommandation. Les spéculations métaphysiques les eussent rebutés : la science, pour leur plaire, devait être simple, accessible à tous, et surtout avoir une tendance pratique. Aussi trois écoles seulement, en dehors de l'évhémérisme, firent-elles fortune à Rome, celle d'Épicure, celle de Zénon, celle d'Arcési-

PAN^TIUS. 141

las et de Caméade. Cette dernière n'était autre chose, comme on sait, qu'un scepticisme de sens commun, merveilleusement fait pour des hommes à demi cultivés qui aiment à exercer leur esprit, sans trop en tendre les ressorts, et se contentent de demi-vérités. L'épicurisme, plus scientifique, plus fortement lié dans les diverses parties qui le constituent, ruinait par sa base la religion. Les dieux d'Épicure relégués dans les intermondes, n'ayant point créé ni arrangé l'univers, ne s'occupant en rien ni de sa conservation, ni du mouvement des choses humaines, n'existent pas. Le sage, l'homme habile et prudent qui cherche ici-bas le souverain bien, c'est-à-dire le bonheur, imitera, autant qu'il sera en lui, la Divinité. Il ne se mêlera point aux orages des affaires publiques, où les meilleurs sont souvent victimes des pires ; il ne se mariera point, car le ménage, les enfants sont des sources de tribulations incessantes; il vivra pour lui-môme,, vertueux, je le veux bien, à la condition de réduire la vertu aux sages calculs d'un égoïsme raffiné. Pendant la première moitié du septième siècle, cette philosophie si contraire au caractère essentiel du Romain, ne fit que peu de prosélytes. Les grandes catastrophes des guerres civiles, les proscriptions, les spoliations, l'incertitude où l'on vivait, le droit de la force tendant à prévaloir chaque jour davantage sur la légalité, la lassitude, le dégoût, l'abaissement des âmes, suites ordinaires des calamités publiques, propagèrent parmi les Romains cette triste doctrine. Nous la retrouverons plus tard, non plus à ses débuts, mais triomphante.

Le stoïcisme avait un tout autre caractère. D'abord il ne détruisait pas la croyance aux dieux nationaux; au contraire, il s'y adaptait assez exactement. Les dieux

romains, j'ai déjà eu occasion de le montrer, étaient de pures allégories, non des êtres vivants, ayant une histoire, une physionomie distincte. Or, le stoïcisme admettait tous les dieux, avec leurs noms et leurs attributions distinctes. Il les considérait comme des modifications de la substance universelle, ou, si Ton veut, comme des émanations du dieu premier. « Ce dieu, dit Sénèque, « a autant de noms, qu'il prodigue de bienfaits. C'est « Bacchus, Hercule, Mercure. » Une telle doctrine ruinait dans sa base le polythéisme hellénique, dont l'anthropomorphisme est le principe, mais elle n'avait rien d'hostile à la religion abstraite des Romains. Ajoutons que la morale du stoïcisme primitif, que cette tension du ressort de l'activité humaine, celte rigidité inflexible, tout cela était fait pour plaire à des hommes qui ne comprenaient pas encore qu'on pût donner pour but à la vie le repos , et pour nourriture à l'âme , l'indifférence. Enfin les subtilités mêmes de la casuistique stoïcienne ne déplaisaient pas à ces jurisconsultes éminents, les Tubéron, les Scévola, appelés chaque jour à débattre les plus délicates questions du droit.

Mais ce qui contribua puissamment à accréditer la philosophie stoïcienne à Rome, ce fut le caractère même de son introducteur. Panaetius vécut longtemps à Rome et se concilia, par l'élévation de ses sentiments, la bienveillance et l'estime des personnages les plus considérables de ce temps. Scipion l'Africain l'avait recueilli dans sa maison, et l'emmenait avec lui dans ses expéditions guerrières. Panaetius est le prince des stoïciens, dit Cicéron : tel il n'eût point paru aux yeux^ des Grecs ; mais le milieu dans lequel il vécut le transforma; il devint à demi Romain. Les Grecs sont toujours enclins à accor-

PANjETIUS. 143

(1er davantage a la philosophie contemplative. Panœtius sa sépara sur ce point de ses compatriotes : de là la faveur dont il jouit parmi les Romains, peu faits pour la spéculation pure, et toujours tendus vers Faction. Cicéron le loue fort d'avoir peu goûté les subtilités épineuses de la dialectique (spinœ disserendi) et l'inflexible rigidité des opinions (acerbitas sententiaritm) ; par là encore, il est Romain. 11 alla même jusqu'à ne pas accepter le fameux aphorisme : « La douleur n'est pas un mal. » Il s'abstint du moins de le développer dans la consolation qu'il adressa à Tubéron. C'est le grand instructeur des Romains de ce temps. Pour eux il écrit une histoire critique des principaux systèmes philosophiques (Ilspt aîp^a£d)v). Enfin il condense la substance d'un stoïcisme pratique, c'est-à-dire tout romain, dans son traité du Devoir (Ilspl xaÔTfaovToç) que traduisit plus (ard Cicéron. Ainsi s'opérait cette fusion d'idées et d'opinions qui est un des traits les plus remarquables de cette époque. On a généralement pris trop au pied de la etlre le vers d'Horace : Grœcia capta ferum victorem cepit. Les deux peuples exercèrent l'un sur l'autre une influence salutaire : les Grecs se relâchèrent quelque peu de leur exclusivisme littéraire et philosophique ; les Romains renoncèrent à leurs sots préjugés contre les lettres, les sciences et les arts ; mais ils ne voulurent point y voir un simple amusement de l'esprit : l'idée toujours présente de la patrie et des devoirs qu'elle impose, ce besoin invincible de rapporter toutes choses à une fin déterminée, modifièrent singulièrement le fond même des œuvres grecques. C'est justement dans cette transformation que réside l'originalité du génie romain. On ne peut nier, je crois, que Panaïtius n'ait subi l'in-

fluence de ces idées si étrangères à la Grèce d'alors. On en peut dire autant de Polybe, qui n'est ni un conteur ni un philosophe, mais un pragmatique, comme on disait alors, un esprit positif, comme nous dirions aujourd'hui. Jusqu'où alla cette influence de l'esprit romain sur l'esprit grec, il est difGcile de le déterminer, mais elle existe. Les Grecs éprouvèrent une véritable admiration pour l'édifice imposant de la grandeur romaine ; plusieurs d'entre eux s'attachèrent étroitement aux personnages les plus considérables de cette époque ; et cet attachement allait jusqu'au fanatisme. Tel fut Blossius de Cume, philosophe stoïcien, ami et conseiller de Tibcrius Gracchus. Interrogé par les consuls, après la mort de son ami, il répondit « qu'il avait exécuté tout ce que Tibérius lui avait commandé. » « Eh quoi ! dit Scipion Nasica, s'il t'avait commandé de mettre le feu au Capitole ?» « Je l'eusse fait, » répondit-il.

La même fusion s'opère dans l'instruction de la jeunesse. Nous ne sommes plus au temps où le sénat, sur la proposition de Caton, expulse les philosophes et les rhéteurs étrangers, coupables Renseigner des choses nouvelles, contraires à la coutume et aux usages des ancêtres (1) {An. U. 593). On ne peut bannir par un décret public les hommes qu'on admet dans son intimité. La vieille encyclopédie de Caton, cet arsenal de toute la science jugée nécessaire à un Romain, ne suffit plus à la génération nouvelle ; elle n'a que du dédain pour ces manuels grossiers. Le cercle des connaissances indispensables à tout honnête homme s'est singulièrement

(1) Voir le texte du sénatus-consulte dans Suétone, De ciaris rhetoribus, I, et dans Aulu-Gelle, XV, 11.

ÉDUCATION. 14o

étendu : des maîtres romains commencent l'éducation du jeune citoyen : le litterator lui apprend h lire, à

écrire, à compter; le grammairien lui enseigne les principes de la langue nationale ; il étudie le droit à l'école des jurisconsultes les plus éminenls , et eu assistant luimême aux consultai ions des parties, aux procès, aux plaidoiries; en même temps il se torme à la connaissance dus affaires publiques, de l'art militaire, de l'administration : voilà l'enseignement purement national. Combien il est différent de celle partie de l'éducation que les Grecs appelaient M'.wix^, et qui comprenait l'étude de tous les arts, y compris la danse, le chaut et la musique ! Sa/tare in vitiïs potiitur, dit Cornélius Népos. Le Romain ne consentit jamais à s'abaisser jusqu'à cultiver des arts exercés par des baladins et des jongleurs. Un Néron seul put concevoir une si étrange fantaisie. Quant à la gymnastique, elle durait toute la vie. Marius, âgé de plus de soixante ans, s'exerçait encore à la course, au saut, au jet du disque en plein champ de Mars. Mais ces exercices avaient pour but de maintenir le corps sain et dispos, non de donner de la grâce à la personne. On y formait de vigoureux soldats, on eût rougi de songer à la gloire des athlètes. L'éducation nationale est complétée par l'éducation à la grecque. Le grammairien enseigne à ses élèves les deux langues à la fois : vers la lin du sixième siècle, l'étranger Craies de Milles fait un cours public île critique littéraire sur V Iliade et V Odyssée. Son exemple enhardit les Romains; on essaye de commenter devant un auditoire les anciens poètes de Rome, Nceviuset Ennius, plus tard Lucilius. L'érudition commence; son premier représentant sera Elias Lanuvinus Sttio, prédécesseur du docte Varron. Mais combien

cet enseignement timide, hésitant, sans base assurée,

pâlit auprès de celui des rhéteurs, des grammairiens, des philosophes de la Grèce ! La bibliothèque apportée par Paul Emile livre aux Romains avides tous les trésors de la science, de l'esprit, de l'éloquence des Grecs. Des maîtres, comme Panuclius, des amis comme Polybe, sont là pour diriger et Faciliter les lectures de ces jeunes gens si curieux de s'instruire; La langue grecque leur devient aussi familière que l'idiome national ; ils se plaisent à écrire en grec, ils déclament en grec ; ils sèment de mots grecs et leur prose et leurs vers. Auprès des enfants de Paul Emile « on voit non-seulement des maîtres de grammaire, de rhétorique et de dialectique , mais aussi des peintres, des imagiers, des piqueurs et dompteurs de chevaux et des veneurs grecs. » Le vieux Paul Émile lui-môme assiste aux leçons de ses lils. Dans son voyage à travers la Grèce, il avait admiré en connaisseur les chefs-d'œuvre qu'il avait sous les yeux, et déclaré que le Jupiter Olympien de Phidias était réellement le Zcus homérique. Ma s ne nous imaginons pas trouver à Rome de lins appréciateurs des œuvres du pinceau ou du ciseau des grands artistes grecs. 11 ne faut pas sur ce point juger les Romains d'après leurs paroles, ni même d'après leurs actes ; à les entendre, ils n'avaient que du mépris pour ces fragiles merveilles qui avaient demandé tant de travail et de génie. Cicéron lui-même n'affecte -t-il pas plus d'ignorance sur ce sujet qu'il n'en avait réellement? Ne soyons pas dupes de ces petites hypocrisies. Les Romains aimaient les beaux tableaux, les belles statues, les bronzes précieux ; mais ils étaient incapables de les bien goûter. Ils en faisaient la décoration des temples, des basiliques, des villas; c'étaient des meubles comme

Page 1