ÉDUCATION
d'autres, qui ornaient agréablement. Ils n'aimaient point les statues d'une nudité parfaite; ils faisaient adapter aux
membres éclatants d'un Apollon une cuirasse ou une saie. Il n'y avait pour eux rien de plus beau qu'un guerrier. Le mot naïf de Mummius les peint tout entiers. 11 menace les ouvriers chargés de transporter les splendides œuvres d'art de Corinthe à Rome, de les faire réparer à leurs frais, s'ils ont la maladresse d'en briser quelqu'une. N'est-ce pas lui qui ordonnait aux musiciens grecs de jouer tous à la fois elchacunun air différent? Cent ans plus tard Agrippa propose de vendre tous les tableaux, toutes les statues qui ornent la ville; proposilkm digne du plus grand des citoyens, dit niaisement Pline. Ainsi, à l'époque où nous sommes parvenus, l'esprit grec et l'esprit romain, mis en présence depuis près d'un siècle, se pénètrent l'un l'autre. Les Grecs sont les instructeurs ; mais l'élève n'apprendra que ce qu'il veut, et comme il veut. Il fait au superflu sa part; mais il n'entend pas lui sacrifier le sérieux et l'utile. 11 n'y eut guère de plusgrand et de meilleur citoyen que ce Scipion Éinilien, élevé trop curieusement à la grecque, dit Plutarque : il sut concilier le loisir et les affaires [otium, negotium), cultiver et charmer son esprit sans l'amollir, se faire grec, sans cesser de demeurer romain. C'est par là sans doute qu'il resta aux yeux de Cicéron comme le type achevé sur lequel chacun devait essayer de se régler. N'est-ce pas, en effet, comprendre excellemment la vie que de ne sacrifier ni le positif à l'idéal, ni l'idéal au positit? Voilà ce qui frappait d'admiration des Grecs de ce temps-là. N'ayant plus de patrie. et se consolant aisément de n'être plus citoyens en restant artistes, ils éprouvaient un respect involontaire à la vue de ces hommes qui avaient cessé d'être des barbares, sans ces-
ser d'être Romains, qui recherchaient et aimaient les choses de l'esprit sans s'y absorber exclusivement, et qui
savaient concilier les douceurs du loisir et les sérieux devoirsdelavie publique. Caton leur avait déjà présenté cette image de l'homme complet. Un jour qu'il leur fit « une soudaine et briève harangue », ils s'écrièrent : « Que le parler nesortailauxGrecsquedeslèvres,etauxRomainsducœur.>> 11 n'est pas de mon sujet de présenter ici un tableau complet des mœur s de la première moitié du septième siècle. Je me borne à une esquisse générale et fort rapide. Les Romains ont effrayé le monde du spectacle de leurs vices grandioses. Au moment où le christianisme parut, Rome était devenue l'immense foyer où s'était concentrée la corruption de tout le monde antique. L'Italie, la Grèce, l'Orient, apportaient chaque jour leur contingent de turpitudes au centre universel. La corruption y était profonde, intense, infiniment variée, se renouvelant et s'étendant sans cesse avec ce mouvement incessant qui faisait affluer au cœur de l'empire les religions, les usages, les mœurs, la langue, les dissolutions et les misères du monde entier. Au commencement du septième siècle, cette centralisation commence. Plus de peuples à subjuguer, si ce n'est les Gaulois à l'Occident, les Parthes à l'Orient. La race des ingénus est détruite aux trois quarts. Ce sont les étrangers et les affranchis qui vont recruter les légions romaines. Une immense population, pauvre, aflamée, se précipite sur Home pour y vivre des distributions de blé, pour y exercer une foule d'industries équivoques qui accélèrent les progrès de la corruption. La vieille noblesse romaine, jalouse conservatrice des droits et des traditions de la cité, voit s'élever à ses côtés, et la menacer dans son influence, une aristocratie toute nouvelle, l'aristocratie d'argent, les