LA RELIGION
Mais l'utilité n'est pas le but unique de l'homme. En dehors et au-dessus des nécessités de la vie, il y a des besoins d'un ordre supérieur. C'est la religion qui doit
les satisfaire. Chez tous les peuples de l'antiquité , la religion fut en même temps la poésie et l'art : chez les Romains seuls elle n'eut point ce caractère. Quand nous lisons les poètes du siècle d'Auguste, nous nous croyons transportés dans le monde hellénique : les divinités, les légendes, les fables sont les mêmes. Mais tout ce monde divin est artificiel; mais cette religion poétique n'a rien de national. Les dieux de l'Inde et de la Grèce, personnifications colossales ou simplement humaines, possèdent le mouvement et la vie : ils sont nés, ils ont vécu, aimé, souffert ; une immense famille composée de types variés à l'infini représente sous des traits divins tous les phénomènes de la nature, toutes les idées de l'homme, toutes ses impressions. De là une incroyable diversité dans les figures célestes, dés couleurs éclatantes, des individualités nobles, terribles, gracieuses, agissantes surtout : de là les épopées gigantesques de l'Inde, vaste déroulement de la nature personnifiée dans ses images les plus radieuses ; delà l 1 Iliade, le premier et splendide affranchissement des personnes divines qui, jusque-là emprisonnées dans la nature, viennent s'épanouir, humaines et frémissantes de vie parmi les hommes. Rien de tel en Italie. Les conceptions naturalistes primitives que ce peuple a puisées à la source commune avec les Grecs et les Indous, il ne les traduit point en images humaines. L'idée reste chez lui dominante, tandis qu'en Grèce elle disparaît sous l'éclatante parure du costume. Les dieux Romains sont des signes des êtres et des choses, non des individus. Ils ne se marient point, ils n'engendrent point, ils ne se mêlent point au tourbillon des passions humaines; ils n'ont pas d'histoire. Ils sont innombrables, car ils reproduisent tous les aspects de la nature extérieure, toutes les cir-
constances de la vie de l'homme : chaque homme a un Dieu avec lui (genius) ; un dieu spécial préside à chaque opération des travaux des champs ; il y a un dieu pour semer, pour herser, pour sarcler, pour couper le blé, le lier en gerbes, le rentrer, etc., etc. Mais ces divinités, on le voit bien, ne sont que de pures abstractions. Chez les Grecs, au contraire, tout est concret,
Tout prend un corps, une âme, un esprit, un visage.
Ici l'imagination ne joue aucun rôle ; tout est arrêté, nu, sec; mais les croyances gagnent en profondeur et en gravité ce qu'elles perdent en éclat et en grâce. Ainsi conçue, la religion reçoit d'eux le nom qui lui convient entre tous. Elle est un /tcn, et un lien moral. Mais comme la famille, comme la cité, comme la légion, la religion
• sera organisée. Les dieux sont divisés en grands dieux et en pelils dieux (dit majorum gentium — du minorum gentium), les divisions de la cité terrestre se retrouvent dans la cité céleste. Les dieux des patriciens ne sont point ceux des plébéiens : les privilèges religieux des premiers sont refusés aux seconds. Pendant les sept premiers siècles de Rome, les dieux du dehors sont aussi sévèrement repoussés de la cité que les étrangers eux-
• mêmes. Ne qui nisi romani dii, neu quo alio more quam patrio colerentur (1). Toutes les formalités du culte sont nettement déterminées, et il est interdit de s'en écarter en quoi que ce soit. Une foule de prêtres, desservants des principales divinités, interprètes de la volonté divine, ordonnateurs des cérémonies, exercent des fonctions distinctes, mais s'ils forment des corporations, ils ne sont point une caste spéciale. Tout citoyen peut être prêtre à son tour ; le sacerdoce est une fonction ci-
(1) Cicer., de Leg., Il, 19.
vile comme les autres. De plus, les augures, les aruspices, n'exercent leur ministère d'interprètes de la divinité que sur l'autorisation et la requête formelle du magistrat
romain : Neqttis decœlo sépare vellel. Les choses de la religion, comme tout le reste, sont au service de la cité La croyance csl une force; elle est dans la main du sénat ou des patriciens. De môme que pendant près de cinq siècles ils se réserveront spécialement la connaissance des formules judiciaires ; ainsi lout le rituel, la fixation des jours de fête, celle des jours fastes ou néfastes, et par suite du calendrier tout entier, lout cela resta pendant longtemps la propriété exclusive d'un ordre qui représentait alors l'Ame de la nation et de la politique romaines.
Si la littérature d'un peuple est l'image do l'état social, politique et religieux de ce peuple, quel sera le caractère de la littérature romaine? On peut assurer que l'imagination ne sera point sa qualité dominante. Nous ne trouverons point à son berceau quelqu'une de ces vastes compositions poétiques, comme les Vidas ,l' Iliade ^ lesAÏbeliwgm. Le Romain, qui a immobilisé ses dieux et emprisonné le culte dans des formules rigoureuses, n'aura ni épopée nationale originale, ni chants lyriques religieux. L'invention lui fera défaut, aus>i bien que l'élan. 11 ne pourra traduire en images éclatantes, en types vivants ce monde mystérieux d'idées, de sentiments, d'impressions, qui naissent dans l'Ame à la vue des phénomènes infinis du monde extérieur. Voué de bonne heure aux rudes travaux de la terre, courbé sur la charrue ou réduit, pour vivre, à aller piller les moissons de son voisin, il restera enchaîné à ce sol ingrat qui le nourrit à peine ; et la vue de la nature n'éveillera point en lui l'enthousiasme; elle ne lui rappellera que la dure loi du travail et de l'épargne.
Pendant plusieurs siècles, faible, toujours menacé, toujours préoccupé d'agrandir le territoire public [ager publiais), la guerre sera pour lui non un stimulant de poésie , mais un labeur plus rude que les autres. La nécessité, le calcul, les lentes combinaisons de la politique : voilà ce qui absorbera toutes ses facultés, et arrêtera en lui tout essor. Il ne s'avisera point de lui-même de chanter, ou quelques mélopées sauvages suffiront à ses besoins d'expansion rhythmique. La poésie pénétrera dans ses murs, mais comme une importation étrangère, et elle y sera longtemps méprisée comme chose inutile. Cicéron aurait deux fois plus d'années à vivre qu'il ne trouverait pas encore le temps de lire les lyriques grecs. Horace les traduit et s'en fait gloire ; Virgile imite Homère et les Alexandrins : tous deux lentement, laborieusement composent des vers admirables et d'une science profonde. Mais ne cherchons pas dans la poésie l'originalité de ce peuple : elle ne saurait y être. C'est à la prose qu'il faut la demander. Celte énergie du Romain, ce sens pratique si sûr, cette gravité dans les mœurs, ce patriotisme si absolu, toutes ces qualités solides et rares, elles trouvent dans la prose leur expression naturelle et tout leur relief. Qu'il travaille pour la chose publique ou pour sa propre chose (res publica, res privata), le Romain est avant tout homme d'affaires, omnium utilitatum et virtutum rapacissimus, dit Pline. De là sa prédilection pour les arls et les sciences d'une utilité manifeste et immédiate. Le premier ouvrage d'une certaine étendue composé en prose est un traité d'exploitation rurale, le De re ruslicâ^ de Caton. La première et la plus estimée des sciences, . c'est celle du droit. Le seul art pour lequel ils n'affectèrent jamais de mépris, c'est l'éloquence : elle a sesfonde-
ments dans le droit : et c'est de tous les arts le plus utile s oit à Thomme d'État, soit au particulier. La philosophie, au contraire, sera redoutée ou méprisée pendant plus de six cents ans. Quoi de moins utile en effet que les spéculations de la métaphysique? Le jour où la philosophie obtiendra droit de cité à Rome, elle se sera réduite volontairement à la seule morale : de là la prédominance des deux écoles grecques qui ont fait à cette branche de la philosophie la part la plus large : l'épicurisme et le stoïcisme. Les problèmes de la destinée de l'homme, du souverain bien, des droits et des devoirs, de l'ordre et de l'importance des vertus: voilà les seuls objets véritablement dignes de l'attention d'un Romain. Envisagée ainsi, la philosophie touche par une foule de points à l'éloquence ; c'est à l'éloquence qu'elle empruntera sa méthode d'exposition et son style. Plus de théories ou de systèmes, mais des plaidoyers. L'histoire est aussi considérée comme une province de l'éloquence. Los amis de Cicéron le pressaient fort de s'exercer dans ce genre; et lui-même était convaincu qu'il y eût réussi. La forme et la couleur oratoires dominent dans Tite-Live. Enfin, dans les derniers siècles de l'empire, lorsque depuis longtemps toute vie publique a cessé, la littérature n'est plus guère représentée que par les écoles des rhéteurs et celles des jurisconsultes. L'éloquence est réduite à une technique aride ; elle n'a plus d'aliments, plus de sujets, plus de flamme par conséquent ; mais elle demeure le premier des arts, comme le droit reste la première des sciences. Ainsi se maintint, malgré toutes les révolutions sociales, politiques et religieuses, le ferme caractère de ce peuple qui suppléa à l'imagination par la discipline, et préféra toujours au beau l'utile et le bon.