MŒURS
chevaliers. Ce sont les chevaliers qui exploitent le monde conquis, ils représentent l'État dans ses contrats avec les
provinces et les peuples alliés ; ils perçoivent les impôts, les tributs, les redevances. La ruine des derniers petits propriétaires de l'Italie est bientôt suivie de la spoliation effrénée des peuples. Des réclamations s'élèvent. Les provinces ont des patrons au sénat, parmi ces nobles de vieille souche, qui sauront les défendre. Ils ne le peuvent. Les chevaliers prévaricateurs sont les juges des procès en prévarication. Ils s'acquittent eux-mêmes. Plus lard on leur enlève les jugements ; ils achètent les juges. Un million ou deux, qu'est-ce que cela pour des hommes qui savent en tirer dix ou douze par an d'une seule province? Yoilà le principe et la source féconde de la corruption, mot vague, et qu'il faut préciser. La conquête et l'exploitation de l i conquête : voilà ce qui ruina les vieilles mœurs. Il était à peu près impossible qu'il en fût autrement. Les Romains des premières années du septième sèele sont des parvenus. Les voilà tout à coup riches, puissants, environnés de flatteurs, exposés à toutes les tentations, en état de satisfaire tous les caprices, d'épuiser les plaisirs de toutes les civilisations, la grecque , l'asiatique, l'orientale. Quoi d'étonnant qu'ils n'aient pu résister? L'austérité des anciennes mœurs avait pour fondement et pour gardienne la pauvreté : peut-on continuer à vivre en Fabricius, lorsqu'on est plus riche qu'un roi?
Toutes les conséquences decette grande révolution ne se développèrent pas immédiatement; maisellescommencent à se manifester. Dès l'année 60o,L CalpurniusPison porlesa fameuse loi contre les prévarications des gouverneurs de province (de pecuniis repetendù). C'est au nom de cette loi que, quatre-vingts ans plus tard, Cicéron attaqua Yerrès.
L'insolence et la cruauté des magistrats romains s'étaient exercées d'abord en Italie, dans les villes des alliés,
comme Préneste, Ferenlum, Teanum. Ils faisaient saisir et battre de verges les magistrats des cités, tantôt parce qu'ils étaient mécontents des vivres qui leur avaient été apportés, tantôt parce qu'ils n'avaient pas trouvé les bains publics assez propres. Ici, la femme d'un consul exige qu'on lui livre les bains ; elle ne les trouve pas convenables, le questeur de Teanum est attaché à un poteau et battu de verges. Ailleurs, un jeune Romain porté dans une litière est rencontré par un bouvier de Venusium. « Est-ce que vous portez un mort? » dit le rustre. Les porteurs détachent les bâtons de la litière et le frappent jusqu'à ce qu'il expire. Un Q. Flamininus, pour faire plaisir à un jeune garçon qu'il aimail, et qui n'avait jamais vu mourir, fait trancher la tête à un Gaulois en sa présence : — voilà les mœurs publiques.
A l'intérieur, les antiques rapports de client à patron sont tout à fait modifiés. Le patron exploite ses clients. La loi Cincia défend de recevoir des présents ; mais le peuple est déjà devenu le tributaire des nobles [vectigalis et stipendiarxa plèbes esse cœperat). 11 est vrai que les nobles à leur tour payent le peuple : ils lui achètent ses suffrages ; c'est la principale ressource de la plèbe. Les innombrables lois sur la brigue [de ambitu) se succèdent, et, toujours impuissantes, ne servent qu'à constater le mal et ses progrès. Tel est l'esprit public à Rome. Si l'on interroge la vie privée, on voit déjà éclos les germes de cette effrayante corruption dont les Verrines, les Catiliuaires et quelques autres plaidoyers de Cicéron nous traceront de si éloquentes peintures. La famille, c'est-à-dire, d'après la constitution primitive de Rome, l'État lui-même formé de