MŒURS
la réunion de ces associations légales d'où sortait l'ingénu, le citoyen est attaqué dans sa base par le développement menaçant du célibat. Les mœurs grecques et orientales, les esclaves des deux sexes, charmants, corrompus, dociles, suppriment la vie de famille. Un censeur invite les citoyens à se marier, voici en quels termes : « Si nous pouvions vivre sans épouse, Romains, nous nous affranchirions tous de cet ennui : mais puisque la nature l'a voulu, puisque, si l'on ne peut vivre agréablement avec les femmes, sans elles on ne peut vivre du tout, pensons plutôt au salut de l'État qu'à un plaisir de peu de durée.» Ainsi contractées, les unions étaient bientôt rompues. La répudiation et le divorce, à peu près inconnus au siècle précédent (1), se multiplient et deviennent l'issue ordinaire de presque tous les mariages. La femme que sa dot affranchit n'est réellement plus dans la main de son mari, comme le voulait l'ancienne législation. Émaneipée, toujours sûre de trouver un autre époux, tant qu'elle sera riche, elle s'abandonne à toutes les fantaisies de ces unions passagères qui sont la ruine de la famille. Cent ans plus tard, Auguste, par ses lois, par l'attrait des honneurs et des récompenses publiques, par les sermons en vers qu'il commande aux poètes célibataires en rhonneur du mariage et des anciennes mœurs, essayera en vain de reconstituer la noble et féconde association des époux. On ne se mariera plus, suivant la forte expression de Plutarque, pour avoir des héritiers, mais pour avoir des héritages. Cependant la pureté des anciennes mœurs se conserv ait encore dans les villes du Lalium, dans la province, et parmi quelques grandes amilles qui avaient bien voulu emprunter à la Grèce sa civilisation et
(1) Le premier divorce est de 533.
ses arts, mais non ses vices. Tels étaient Scipion et ses amis, à Rome môme ; et nous verrons bientôt naître hors de Rome presque tous les hommes qui dans la politique, la guerre, les lettres seront la gloire de leur temps.
Parlerai-je des progrès du luxe à cette époque ? Un grand nombre de lois somptuaires essayent en vain d'en arrêier les débordements ; la rigoureuse censure de Caton avait été impuissante, les lois qui inlerdisaient de consacrer à un festin plus de telle ou telle somme, d'avoir plus de tant délivres d'argenterie, sont violées et abrogées par le mépris qu'on en lait chaque jour. Le luxe, chose utile, nécessaire dans nos sociétés modernes où l'industrie et le commerce ont une place si considérable, était un véritable fléau, une source permanente de corruption chez un peuple qui ne s'enrichissait que par la conquête, la spoliation les exactions de tout genre. Ces beaux meubles, ces beaux esclaves qui coûtaient jusqu'à 400,000 sesterces, ces bronzes, ces statues, on les payait avec l'argent extorqué aux provinces. Les jeux splendides donnés au peuple pour obtenir ses suffi âges et par suite une prédire, un proconsulat, c'étaient les provinces qui en faisaient les frais. Ainsi tout s'enchaîne. Les basses classes de la société sont dépravées par l'oisiveté; il n'y a plus de petits propriétaires, partant plus de travail : il faut nourrir cette multitude, la faire voter, l'amuser. De là les distributions de blé, les jeux, les brigues. De là la nécessité de dépenses énormes pour les hommes qui veulent jouer un rôle dans l'État. C'est la conquête et l'administration des provinces qui fourniront l'argent nécessaire.