‹ Histoire de la litterature romaineChapitre 23 sur 36 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Lucilius. Le théâtre au septième siècle. — Tragédies d'imitation. — Tragédies nationales. — Pacuvius. — Attius. — Comédie nationale. Les Aleilanes.

Voilà le milieu dans lequel vécut et se forma un poêle que les Romains de tous les temps ont célébré et admiré. Quelques-uns même n'hésitaient pas à le préférer à tous les autres. Horace, si impitoyable pour les écrivains du sixième siècle, si dédaigneux envers Naevius, Ennius et Piaule, n'ose qu'avec réserve attaquer celte gloire incontestée. Des protestations s'élèvent contre le premier jugement qu'il en porte. On trouve fort mauvais qu'Horace blâme le style parfois bourbeux, les longueurs, les négligences de Lucilius; Horace est forcé d'expliquer ce qu'il a voulu dire, de faire à l'éloge une part plus grande, de déclarer « qu'il n'oserait jamais enlever au front du vieux poète la couronne que tant de gloire y avait attachée. » — Tout l'art, toute la douceur, tout le génie des écrivains du siècle d'Auguste, ne réussirent jamais à faire descendre de son piédestal la statue de Lucilius : de lui volontiers tout Romain eût dit : « 11 est des hommes à qui l'on succède, mais qu'on ne remplace jamais. »

Les titres de celte grande renommée sont à peu près perdus pour nous. Des trente livres de satires qu'avait

composés Lucilius, il ne nous reste que quelques fragments cités par les érudils et les grammairiens. L'ensemble de l'œuvre nous échappe complètement, malgré les conjectures plus ou moins ingénieuses des éditeurs pour en distribuer et en relier les unes aux autres les diverses parties : nous ne pouvons apprécier le mouvement, la verve, l'élan du poète, c'est-à-dire les premières qualités que Ton cherche dans la satire. Déplus, les personnages sur qui Lucilius se précipitait « le glaive à la main » (c'est ainsi que parle Juvénal) nous sont inconnus, et deux vers de Lucilius ne peuvent être acceptés comme une peinture suffisante. Nous devons croire, puisque Quintilien l'a dit, qu'il régnait dans ses satires une grande liberté, beaucoup de mordant et de sel ; mais nous ne comprenons guère pourquoi Quintilien le loue particulièrement de sa merveilleuse érudition. Ce n'est guère le premier mérite que l'on admire dans un poète satirique. Essayons cependant de reconstituer dans ses parties essentielles l'œuvre mutilée.

Voyons d'abord quel fut le personnage. — Ce n'est pas un Romain de Rome. 11 est né dans la colonie latine de Suessa, en 600, un an après la mort de Caton. Il appartient donc à cette génération qui succède aux âpres et opiniâtres lutteurs de la seconde guerre punique. Il n'a pas vu les désastres de la patrie ; il trouve Rome partout victorieuse, dominatrice déjà, ou n'ayant qu'à étendre le bras pour renverser les derniers ennemis qui restent debout, Numance, Corinlhe, Carthage. Au dedans, l'intolérance de Galon contre les arts et les sciences de la Grèce n'est plus qu'un souvenir presque ridicule. On reconnaît enfin qu'un homme peut être un bon et utile citoyen, bien qu'il sache le grec et qu'il étudie les poètes

et les philosophes. Lucilius est bien l'homme de ce temps; il est profondément pénétré de l'esprit nouveau, de plus il vit dans le milieu même d'où cet esprit se répand comme d'un foyer dans toutes les classes éclairées de la société romaine. Il est admis dans la familiarité de Seipion, deLélius, deL.FuriusPliilus, qui fut consul en 618, de Spurius Mummius, frère du vainqueur de Corinthe. Avec ces personnages illustres il assista au siège de Numance; sans doute il entendit lire à Mummius cesépîtres en vers qu'il adressait du camp à ses amis de Rome, vif et élégant badinage qui cent ans après conservait encore tout son charme. 71 connut aussi et pratiqua le jurisconsulte Rulilius Rufus, homme éminent par sa science et sa probité, stoïcien, disciple de Panaetius. Mais ces personnages distingués n'étaient pas, il importe de le rappeler, des admirateurs fanatiques et exclusifs de la civilisation grecque; ils n'affectaient et n'avaient aucun dédain pour les mœurs nationales : citoyens dévoués, actifs, intelligents, ils savaient concilier les devoirs que la patrie leur imposait, avec la culture de l'esprit et les charmes du loisir : voilà le juste tempérament qui les distingue. Ils aiment les arts que Caton affectait de dédaigner ou de redouter, mais ils n'en font pas l'unique occupation de leur vie. Ils ne croient pas non plus qu'un Romain doive rompre avec la vieille tradition nationale ; l'antique discipline, qui élait l'âme même de Rome,, adoucie, non supprimée, par une culture intellectuelle plus large : voila le milieu dans lequel avec un rare bon sens ils savent se fixer et se plaire. On ne comprendrait point Lucilius, si on ne le replaçait par la pensée dans la société de ces hommes de goût et démesure, qui surent conserver au milieu des entraînements irréfléchi» de la mode et des sé-

Di

(ludions de la civilisation hellénique, l'altitude, le caractère et les mœurs de Rome.

Lucilius appartenait à une noble famille, il était chevalier et fort riche. Quelques historiens lont de lui un

publicain, sans doute pour expliquer sa lortunc, qui était considérable ; mais Lucilius déclare en propres termes qu'il ne veut pas cesser d'être Lucilius pour se taire publicain d'Asie (1). Il était d'ailleurs d'une santé fort délicate, et incapable de résister aux fatigues de la vie publique. Il traversa donc les terribles orages de cette époque, la révolution tentée par lesGracques, les commotions de la guerre sociale, sans se mêler aux affaires, sans même s'attacher à aucun parti. Il resla l'ami des citoyens les plus considérables, sans épouser leurs intérêts et leurs passions. M. Mommsen voit en Lucilius un Bélanger romain, comparaison plus humoristique que solide : car Déranger était d'un parti. Il faut beaucoup d'esprit, de véritable indépendance et de droiture pour prendre et conserver une position aussi délicate. Dans des temps de luttes, les combattants ne sont guère disposés à la sympathie pour ceux qui, neutres la veille, peuvent être demain des ennemis déclarés. Il paraît que Lucilius sut faire accepter sa neutralité, disons mieux, son indépendance. Car rien ne serait plus faux que de voir en lui un indifférent, un épicurien à la façon de Lucrèce. S'il ne partage pas les ardentes passions de ses contemporains, s'il ne lutte pas pour le triomphe de tel ou tel parti, c'est qu'il veut conserver la franchise et le pur dévouement du citoyen. Lui aussi a une cause à défendre, mais ce n'est ni celle du Sénat, ni celle des

(1) Publicanus verout fiarn, scriplururius proLucilio, id ego nolo, et uno hoc non mulo oinnia. — (Lib. XXYJ, a.)

alliés, ni celle des plébéiens, c'est la cause des mœurs publiques. Ame 'honnête, sincère, ardente, excitée encore par les souffrances du corps, il ressent des indignations généreuses, des dédains, des afflictions profondes à la vue des désordres sans nombre et de tout genre qui s'étalent h la face du ciel. Ses relations étendues, la finesse de son esprit, lui permettent de tout voir, de tout comprendre, de tout exprimer; de plus, avantage énorme, il ne fait pas un métier comme Ennius, Plante et Térence ; il n'écrit point pour vivre, car il est riche. Il est le premier des Romains qui ose mépriser le préjugé qui interdit à un homme libre la profession de littérateur. C'est par là encore qu'il conserva sur Horace aux yeux des Romains une certaine supériorité. Tel est l'homme, voyons l'œuvre.

Lucilius est le créateur de la satire littéraire, poëme didactique et moral, que tous les peuples modernes ont emprunté aux Romains, et que les Grecs ne connaissaient pas. Horace salue dans Lucilius un inventeur, Yautenr diin poë/ne ignoré des Grecs ( inventor Gratis intacti carminU auctor). Avant Lucilius, la satire était dramatique et bouffonne; Ennius ne réussit point à lui donner une forme définitive ; après Lucilius le genre est constitué. Une seule modification sera apportée à son œuvre. Par ressouvenir de la satire primitive, sorte de pot-pourri facétieux et licencieux, Lucilius ne s'astreignit pas à 1 uniformité du mètre, il passait sans transition de l'hexamètre à l'ïambe trimètre, et à d'autres rhylhmes. Peut-être la variété des sujets exigeait-elle ces changements? peut-être faut-il regretter que la satire se soit condamnée à l'hexamètre, plus souple il est vrai, chez les Latins et les Grecs que chez les Français, mais ce-

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m LITTÉRATURE ROMAINE.

pendant difficile à manier, et trop majestueux. Mais laissons l'extérieur de l'œuvre de Lucilius ; voyons-en l'âme.

C'était un Romain, honnête homme, indépendant, d'un esprit cultivé, sans affectation de rigorisme , n'ayant rien d'un Caton morose, ou d'un déilamateur de profession. Si la comédie aristophanesque eût été tolérée à Rome, il semble qu'il eût été capable de la faire applaudir de ses contemporains. Il n'hésite pas à mettre les noms au bas des portraits ; il déchire, raille et loue des personnages vivants. Lui-même se met en scène, et ne s'épargne pas. On sait que sur ce point Horace l'imita. Quels étaient les vices, les turpitudes, les ridicules alors à la mode? Lucilius semble en avoir recueilli une ample moisson. Le premier livre de ses satires est d'une haute et ficre conception, tout épique. 11 rassemble les dieux dans un conseil solennel : ils se sont émus du triste spectacle que présente alors la ville qu'ils ont élevée si haut, et, pour arrêter le débordement du mal, ils décident de faire un exemple dans la personne de Lupus. Voilà le frontispice de l'œuvre. Les livres suivants seront une galerie de portraits : les imitateurs, les amis de Lupus y figureront. On peut juger de l'intérêt de cette vaste composition pour les contemporains. Mais nous sommes réduits à de vagues indications sur l'ensemble et les détails. Prenons donc au hasard les vers les plus significatifs.

Voici le peuple romain au Forum.

« — Mais aujourd'hui, du matin à la nuit, jour de fêle et jour ouvrier, tous les jours et tout le jour, peuple et sénateurs s'agitent au Forum et n'en sortent point. Tous se livrent à une seule et même élude, à un seul

art, celui de tromper par d'adroites paroles, de combattre par la ruse, de faire assaut de flatteries, de se donner des airs d'houm te homme, de se tendre des pièges, comme si tous à tous étaient des ennemis. » Peinture générale, un peu vague, de la vie publique ; mais supposez, après celle sorte d'entrée en matière, des portraits en pied des principaux types du temps, le relief au lieu de l'esquisse, la forte saillie bien accusée ; voilà dans les deux parties l'œuvre du poète : le général menant tout droit au particulier. Ma heureusement tort peu de fragments nous aident à compléter cette ébauche de la vie publique des Romains. Je ne fais pas difficulté de croire que Lucilius avait été fort réservé sur ce point. Il voyait et flétrissait les vices des particuliers ; mais la patrie était respectée : c'était avant tout un bon ciloyen. — Il a dit : « Lucilius présente au peuple ses salutations et ses vers faits de son mieux, et tout cela avec affection et sincérité. » 11 a résumé aussi en ces deux vers toute l'histoire militaire de sa pairie : « Le peuple romain a été plus d'une fois vaincu par la torce et surpassé en de nombreux combats, mais dans une guerre, jamais ; et tout est là. »

L't populus romanus victus vi et superatus pra'liis S^epe estmultis, bello vero nunqunm, in quosunt omnia.

Tile-Live dira la même chose et moins bien :

Populus romanus, etsi nullo bello, multis tameu prseliis viclus.

Peu d'allusions aux grands événements du temps ; cependant une critique amère contre la lenteur de la guerre d'Espagne, et un hémistiche terrible. — « Les légions servent pour de l'argent. » Ajoutez un mot obscur sur la loi de Calpurnius Pison, contre les con-

cussionnaires, c'est à peu près les seuls renseignements que nous offrent les fragments de Lucilius sur la vie publique des Romains. 11 y a là, si je ne me trompe, un

scrupule honorable , un respect de la pairie, qui est grande après lout aux yeux du monde. Quant aux individus, il n'e>l lenu à rien envers eux, et il le prouve. Lucilius vil de ses yeux les premières folies du luxe, les raffinements encore grossiers de la table, du mobilier, des vêlements, les premiers scandales de la débauche, l'acclimatation à Rome des vices empruntés à la Grèce et àro.ient. J'ai dit comment tout ctla s'était concentré à Rome, qui devenait le grand refuge de tous les étrangers, de toutes les industries équivoques, de toutes les vilenies du monde. La province était infiniment moins corrompue. Le respect des vieilles mœurs s'y conserve encore, avec un certain mépris pour le dévergondage de la capitale. Il ne faut pas oublier que Lucilius est un provincial ; il y a chez lui une certaine sati>faetioii à opposer aux vices de Rome, l'innocence des villes où se recrutaient alors les meilleurs et les plus distingués serviteurs de la patrie.

Je ne chercherai pas à présenter un tableau complet des mœurs de celte époque. Les satires de Lucilius, telles que nous les possédons, ne pourraient m'en fournir tous les traits, et les citations sont délicates. Les vices que Lucilius semble avoir flétris de préférence sont la débauche sous toutes ses formes, et elles étaient déjà alors singulièrement nombreuses et variées, et l'intempérance de la table. « Ce n'est pas vivre, dit-il quelque part, que de n'avoir pas d'appétit. » Tel gourmand d'ulors reconnaît au goût la patrie des huîtres qu'on lui sert. Le type qu'il semble avoir reproduit

LUCILIUS. IGI

avec le plus de complaisance, c'est celui de l'affranchi parvenu qui inonde de parfums sa tête hérissée (I), franche du grand seigneur, mène grand train, étale le luxe de ses esclaves, de ses maîtresses, de ses festins. — C'étaient ces parvenus qui dans le Forum se permettaient d'assaillir de leurs clameurs Scipion Émilien. — « Silence, leur crie-t-il, bâtards de l'Italie. Vous aurez beau faire, ceux que j'ai amenés garrottés à Rome neme feront pas peur, tout déliés qu'ils sont maintenant. » C'étaient les ancêtres de Trimalcion.

Autant qu'il est permis d'en juger, les peintures de Lucilius étaient d'une singulière énergie, surtout celles des amours de ce temps-là. Lui-même se met plus d'une fois en scène, etil est aisé de voir que, s'il condam nait les excès inouïs de ses contemporains, il n'était pas lui-même un modèle de continence et de retenue. C'est ce qui donnait à ses satires un charme particulier : on y retrouvait non un censeur chagrin, mais un homme qui avait ses faiblesses, ses misères morales et les confessait ingénument. Liberté, franchise et sincérité : voilà ce qui semble avoir caractérisé l'œuvre du satirique et l'avoir fait accepter.

Je signalerai un point qui n'a pas été assez remarqué jusqu'ici. Les contemporains de Lucilius copiaient avec fureur et parfois avec une gauche affectation les modes, les mœurs, les goûts de la Grèce : ils écrivaient volontiers en grec, émaillaient la conversation de mots grecs. On en trouvera un grand nombre intercalés dans les vers de Lucilius, soit qu'il ait lui aussi sacrifié au goût du jour, soit qu'il veuille railler les sottes affec-

(1) Hi quos divitiiE producunt et caput ungunt horridulum. T. I. H

tations des grécomanes. L'intention des vers qui suivent n'est pas douteuse :

« Au lieu de rester romain, sabin , concitoyen de Pontius, de Trétannus, de ces centurions, de ces hommes illustres, les premiers de tous, et nos porte-étendards, tu as mieux aimé te faire appeler grec. En grec donc, puisque tu le préfères, je te salue, moi préteur à Athènes. XaTps, Tilus. Et mes lecleurs, et ma suite, et ma cohorte te disent : XaTps, Titus. Voilà pourquoi Titus Albutius est mon ennemi public, mon ennemi privé. » C'est encore contre le môme Albutius que sont décochés ces deux vers : « Que ces mots (AéSetç) sont agréablement agencés ! On dirait les petits casiers d'une mosaïque, un assemblage de marqueterie. »

Et ailleurs. — Ne rhétorise (I) pas trop avec moi.

Ainsi Lucilius tournait en ridicule l'abus de l'hellénisme : il voulait que la langue nationale, le parler national, gardassent leur propre couleur ; il va même jusqu'à railler doucement certains élégants qui raffinent sur la langue. Voici deux vers à l'adresse de son ami Scip on Émilien : « Pour paraître plus agréable et plus savant que les autres, tu ne dis pas pertœsus, mais pertisus. » Ce qui n'empêchait pas Lucilius de faire à l'occasion le pédant, et d'étaler avec complaisance tout son savoir. Le livre IX e tout entier était consacré à l'orthographe et à la grammaire. Les fragments conservés sont plus longs que ceux des autres livres. On voit bien que ce sont les grammairiens qui les ont recueillis. Le caractère et la valeur des lettres, des étymologies, des définitions, par exemple la différence qu'il y a entre

(l) Rhetoricoteros.

lucilius. m

poesis et poema, fervere et fervere, etc., c'est un savant de la veille qui fait monlre de ses connaissances. — Jl est donc bien l'homme que j'ai dit, grec et romain à la fois, ennemi de tout excès, ni Caton, ni ce fol Albutius, tout grec.

Terminons cette étude par la traduction du fragment le plus considérable de Lucilius. C'est Laclance qui nous l'a conservé (1) pour le réfuter, cela va sans dire. On ne peut dire qu'il y ait réussi. Le poète essaye une définition de la vertu. Je ferai remarquer que sa définition est toute stoïcienne ; c'est comme le sommaire du trailé de Cicéron sur les Devoirs. Nous retrouvons ici directe et vivante l'influence de Panaetius.

« La vertu, Àlbinus, ceA de savoir apprécier les soins et les affaires de la vie ; la vertu, pour l'homme, c'est de savoir ce que chaque chose renferme en soi : la vertu, pour l'homme, c'est de savoir ce qui est droit, utile, honnête, ce qui est bien, ce qui est mal, ce qui est dangereux, honteux, malhonnête. La vertu, c'est de savoir un terme et une fin au désir d'amasser ; la vertu, c'est de savoir apprécier ce que valent les richesses; la vertu, c'est d'honorer ce qui mérite en effet de l'honneur; c'est d'être l'ennemi public et privé des hommes mauvais, des mœurs mauvaises; c'est d'être le défenseur des hommes de bien, des bonnes mœurs ; de les gloiifier, de l;ur vouloir du bien, de vivre leur ami; c'est de placer au premier rang les intérêts de la patrie, au second ceux de nos parents, au troisième et au dernier les nôtres. »

11 manquerait quelque chose à cette exposition si

(1) Div. Inst. Lib. VI, c. v.

solide de la morale stoïcienne , si le poète n'avait ailleurs décoché son épigramme contre ce fameux sage qui seul est beau, riche, libre, roi ; Horace ajoute, bien portant... quand il n'a pas la pituite. Tel est le bon sens romain : il saisit avec ardeur et reproduit avec respect et conviction ce qui est vrai, grand, utile dans la doctrine stoïcienne, et, pour agrandir le cercle, dans l'hellénisme tout entier : quant à l'exagération, aux puérililés prétentieuses, aux vains jeux d'esprit, il s'en raille. Le disciple veut bien s'instruire, mais il n'apprendra et n'admirera que ce qui lui paraîtra bon et vrai. Lucilius est le premier en date de ces esprits cultives et modérés, pleins de tact et de goût, qui s'arrêtent juste au point où le ridicule va commencer.

Parlerai-je de son style ? Il esr çà et là d'une lière venue, étincelant d'heureuses rencontres. « Quand je fais jaillir un vers de mes entrailles, » dit-il [ego ubiquem ex prœcordiis versum effero). Le plus souvent, c'est de la prose, forte, saine, un peu lourde. Il faisait deux cents vers avant dîner, deux cents vers après, sta?is pede in imo, ce qui révolte fort le laborieux Horace. Ses vers coulaient parfois bourbeux, il est vrai ; mais ils coulaient, c'est-à-dire qu'un mouvement rapide de l'âme les emportait. Voilà ce que l'on admirait encore du temps d'Horace ; voilà ce qu'on chercherait vainement dans les satires plus jolies, plus élégantes, plus froides, de son successeur.

THÉÂTRE AU SEPTIÈME SIÈCLE. 165 LA TRAGÉDIE ET LA COMÉDIE AD SEPTIÈME SIÈCLE.

Nous ne possédons pas une seule des nombreuses tragédies écrites par Livius Àndronicus, Naevius, Ennius, Pacuvius, Attius et plusieurs autres ; nous n'en possédons pas même une seule scène : quelques définitions philosophiques sur le principe des choses, sur la Fortune, le récit d'un songe, une ou deux lamentations : voilà les faibles indice ssur lesquels nous devons essayer de fonder un jugement. Chose difficile, impossible môme : pourrionsnous nous flatter de connaître Corneille et Racine s'il n'avait survécu de leurs œuvres que le récit de la mort d'Hippolyte ou celui du songe de Pauline ? Ces morceaux brillants permettent d'apprécier les qualités épiques ou descriptives du poète, non son génie dramatique. Il nous reste, il est vrai, les jugements portés par les anciens sur des œuvres qu'ils connaissaient en entier, qu'ils avaient vu représenter. Mais, outre que nous ne pouvons contrôler ces jugements, il taut bien avouer qu'ils ne nous apprennent rien ou presque rien. Cicéron célèbre avec enthousiasme la Médée d'Ennius, YAntiope de Pacuvius : «Il faudrait, dit-il, être ennemi du nom romain pour ne pas admirer de tels ouvrages. » Nous voulons bien le croire : mais en quoi sont-ils admirables, voilà ce qu'il serait pour nous utile de savoir. Horace traite les vieux poètes tragiques avec plus de respect que les comiques : mais un vers lui suffit pour caractériser Pacuvius et Attius: l'un brille par sa science, l'autre par son élévation.

« Aufert. Pacuvius docti famam senis, Attius altl. »

Enfin Quintilien admire en eux l'élévation des pensées, la gravité du style, la majesté des personnages; du reste leurs écrits manquent d'élégance et de poli ; Cicéron va plus loin : il dit que Cécilius et Pacuvius écrivaient mal.

Cependant, si Ton en croit Cicéron, ces poètes jouirent de la plus grande faveur de leur vivant et jusqu'à la fin de la république. C'était môme, parmi la foule grossière et ignorante, un enthousiasme qui se manifestait par des cris confus. Mais étaient-ce les tragédies elles-mêmes qui ravissaient la multitude ou le jeu consommé des acteurs, ou, ce qui est encore plus probable, les allusions aux événements et aux personnages contemporains? Cicéron luimême nous apprend que les acteurs ne se taisaient pas faute de commenter ainsi le texte et môme d'intercaler des vers de circonstance. Ainsi l'acteur Dipliilus a bien soin de désigner clairement Pompée à la multitude, en prononçant ces vers : a C'est par notre misère que tu es grand » (Pompées appelait Magnus). Le comédien Esopus, si l'on en croit Cicéron, rappela éloquemment au souvenir du peuple Cicéron exilé, et lui appliqua ce vers du Brutns d'Attius :

« Tullius, qui libertatem civibus stabiliverat. »

De même après la mort de César le peuple saisit avidement toutes les allusions à Brutus alors absent ; et en cela il fit preuve de grande perspicacité; car la pièce représentée était Térée,el il y avait réellement fort peu d'analogie entre ce roi de Thrace et le dictateur Jules César. Mais qui ne sait combien l'esprit préoccupé d'une seule idée y rapporte facilement tout ce qu'il voit, tout ce qu'il entend? Le meurtre de César, la fuite de Brutus et de ses

amis, les funérailles du dictateur, cette scène si dramatique du cadavre étalé sur la tribune aux Harangues, ces plaies encore fraîches montrées à la multitude en même temps qu'Antoine lisait le testament plein de legs pour le peuple : comment, au sortir de ces drames d'une si puissante réalité, ne pas découvrir même dans la tragédie de Tirée des rapprochements quelconques avec tel ou tel de ces événements? Et d'ailleurs les acteurs aidaient les spectateurs à en découvrir; ils en créaient au besoin. Ce ^ue l'on admirait donc, ce qui excitait les transports de la multitude, ce n'était pas le génie du poète tragique, ni l'œuvre représentée, mais ce que l'imagination des specta leurs y ajoutait ou croyait y trouver. De tels applaudissements, loin de témoigner en faveur de la tragédie romaine, la condamnent. Elle était l'occasion, le prétexte de grandes émotions populaires. Elle n'en était pas la source. Ce que l'on saluait en elle avec transport, c 'était ce qu'on y mettait, non ce qu'elle renfermait. Or le propre d'une œuvre réellement foi te et vraie est de désintéresser du présent l'âme du spectateur, de l'entraîner dans le monde imaginaire où le poète a placé l'action du drame, et de ne laisser en lui aucune autre pensée, aucune autre cinolion.II ne fut que trop évident trente ans plus lard que la tragédie latine n'avait pas en elle-même sa vitalité et son charme. Quand Auguste eut pacifié le théâtre comme l'éloquence et tout le reste, quand les allusions devinrent impossibles dans cette espèce de léthargie et d'indifférence à la chose publique devenuelarhose d'un seul, la tragédie romaine tomba à plat. Réduite à n'être plus qu'une œuvre d'art, les spectateurs s'en détournèrent avec dégoût. Ils retournèrent 5. leur véritable inclination, les jeux du cirque et les combats de l'arène» Tels ils étaient déjà

d'ailleurs au temps même de Térence. Et c'est là à vrai dire une des causes principales de la faiblesse du théâlre tragique chez les Romains. Qu'élait-ce que les souffrances

imaginaires d'un Oreste ou d'un Télèphe auprès des sensations violentes d'un combat de bêtes ou de gladiateurs? Les critiques se sont ingénies à rechercher les causes de l'infériorité dos Romains en ce genre, et ils en ont découvert un grand nombre : celle que je viens d'indiquer me semble capitale. Le génie d'un peuple se manifeste dans les divertissements qu'il préfère. Jamais les sanglantes scènes du cirque ne purent s'introduire à Athènes, chez un peuple qui comprenait et ressentait les pures jouissances des arts : les Romains n'en goûtèrent jamais d'autres. Tout spectacle qui n'était pas tait pour les yeux, qui s'adressait à l'intelligence et à la sensibilité dans ce qu'elle a de plus délicat, les ennuyait : ils préféraient un saltimbanque 5 Térence. Même avant la fin de la république, les mimes et les pantomimes remplacèrent en partie la comédie et la tragédie. Dès le début même des représentations dramatiques, dans la première chaleur de la nouveauté, ils manifestèrent leur prédilection pour la partie quis'adressait plus direclementaux sens. LiviusAndronicus, qui jouait lui-même ses tragédies, s'étant brisé la voix, se fit remplacer dans cette partie de son rôle par un jeune esclave, et se borna à faire les gestes. Le public y attachait plus d'importance qu'aux paroles. Nous verrons celte prédilection se développer de plus en plus. Sous les empereurs les représentations dramatiques ne lurent plus que des gesticulations et des danses.

Reconnaissons-le donc sans hésiter. Les Romains étaient incapables de goûter la tragédie : c'était un plaisir trop noble et trop délicat pour leurs fibres gros-

sières. Qu'on se reporte à la naissance du poème dramatique en Grèce. Il apparaît au moment où la source des épopées naïves tarit, où la réllexion s'éveille, et, se détachant du monde extérieur, commence à sonder les profondeurs de la nature humaine. Tous les éléments, toutes les formes poétiques des âges antérieurs entrent dans la composition du poème dramatique ; il est à la fois épique et lyrique; de plus il touche à l'éloquence qui commence à naître, et s'inspire déjà de la philosophie qui s'essaye : c'est comme la synthèse harmonieuse et vivante de toutes les facultés, de toutes les richesses de la race hellénique. Par-dessus tout il est éminemment et exclusivement national. Or de toutes les parties qui le composent, quelles sont celles que le poète romain trouvait autour de lui ? L'épopée et la poésie lyrique n'existent pas à Rome, ou du moins n'y ont aucune originalité ni aucun élan. Les légendes héroïques sont de création récente, et de plus c'est un dépôt sacré auquel cet être méprisé qu'on appelle un poète ne saurait toucher sans sacrilège : l'orgueil national ne tolérerait pas une telle profanation. Un historien, un vil esclavejouantsurla scène le rôle d'un Romulus ou d'un Brutus! Enfin la philosophie est inconnue aux Romains. L'éloquence seule, ce genre vraiment national, jette son premier éclat. Voilà les éléments qui s'offrent au poète. Jamais peut-être œuvre d'art ne fut conçue et exécutée dans des conditions plus défavorables* Ne nous faisons donc pas d'illusion sur les éloges décernés par un Cicéron à ces poètes tragiques du septième siècle: Cicéron n'est pas un juge bien compétent en fait de poésie. Pacuvius et Attius avaient été parfois des hommes éloquents, il n'en fallait pas davantage pour ravir le grand orateur.

Il ne semble pas en effet qu'ils aient été autre chose. Chacun d'eux a une physionomie distincte ; mais, dans ses parties essentielles, leur œuvre est la même.

Pacuvius, neveu et compalriole d'Ennius, né à Bl indes en 533, vécut quatre-vingt-dix ans. 11 fut d'abord peintre. 11 vécut à Rome dans la société de Scipion et de ses arnis,et retourna, déjà tort avancé en âge, mourir dans sa ville nalale. C'élait un homme fort instruit pour ce temps-là, ce qui veut dire sans doute qu'il aimait à faire étalage de ses connaissances. Il y a en effet dans les fragmente de Pacuvius une certaine pédanterie : l'auteur de la rhétorique à Hérennius en avait été frappé. J'y trouve aussi un certain abus des formes syllogistiques.

Lucilius se moque quelquefois de ses exordes embrouillés (cofitorto exordi»), ce qui prouve que la forme oratoire avec tout son appareil didactique lui élait chère : autre marque de pédanterie. Enfin les grammairiens ont recueilli dans Pacuvius un certain nombre de mots forgés par lui avec plus d'affectation que de bonheur, comme geminitudo, pro/ixitudo, vastitudo, grandœvitas, concorditas, repandirostritm, incurvicervicurn pecus, rudentisibilus, etc., ce qui lait penser à notre Ronsard, quand il croit ne devoir plus être français pour parailre plus docte.

Atlius élait de cinquante ans plus jeune que Pacuvius; il naquit en 584, et vécut jusqu'en 670. II put connaître à la fois Scipion et Cicéron. 11 débuta dans la carrière dramatique sous les auspices de Pacuvius, auquel il alla lire un jour sa tragédie tfAtrée. Pacuvius en trouva les vers grands et sonores, mais un peu durs et âpres. Atlius s'en consola; car les bons fruits naissent durs et deviennent doux, tandis que ceux qui sont doux

en naissant, pourrissent. Il y avait une certaine fierté, comme on le vit, dans le caractère d'Attius : ce que marque assez bien Y ait M d'Horace. Si c'est bien d'Attius qu'il est question dans un passage de Valère Maxime, (lib. III, cap. vu), il eût porté dans les relations ordinaires de la vie une indépendance quelque peu ombrant use. Il fut, dit-on, l'ami particulier du consul Décimus Brutus; et c'est peut-être ce qui le détermina à composer sa tragédie nationale Brutus. Tous les critiques de l'antiquité s'accordent à admirer dans Altius l'énergie et l'élévation : par là il agissait puissamment sur les âmes. Cicéron se plaît à le citer sans cesse. C'est un autre personnage que le docte Pacuvius ; et il semble qu'on puisse lui appliquer l'hémistiche d'Horace : Spirat trayicum satis. « Il y a en lui un certain souille tragique. » Altius est en effet Je seul poète qui ait eu la fibre dramatique, autant qu'un Romain pouvait l'avoir.

Pacuvius composa douze tragédies : nous avons du moins conservé les litres et quelques fragments de douze tragédies différentes dont il était l'auteur. Ces tragédies sont Antiopa (que Cicéron déclarait supérieure aux Grecs) — Armorwn Jurficium — Atalant'i — Cltryses — Dulorestes — Hermiona — Iliona — Medus — Niptra — Pentheus — Periboea — Paulus.

Altius en composa un bien plus grand nombre. J'en trouve mentionnées jusqu'à quarante-six, dont voici les titres:— Achilles — Myrmidones — /Eyysthus — Clytemncstra, —Agamemnonidœ — Eriy >na — Alcestes — Alcmœo — Alphœsibœa — Amphytruo — Persidœ

— Andromeda Autenoridœ — Detpbobus — Antiyona

— Armorwn Judicium — Asty<m>tx — Aiàamaê — Atreus — Bacchœ — Ckrysippus — Diomedes —

Epigoni — Eriphyla. — Epinausimache. — Eurysaces.

— Hellènes — Promet heus — Medea — Menalippus — Meleager — Minos — Neoptolemus — Troades —

Nyctegresia — /Enomaùs — Pelopidœ — Philocteta

— Phinidœ — Phœnissœ — Thebaïs — Tropœum — Liberi — Telephus — Ter eus — Decius — Brut us.

Ce qui frappe d'abord dans ce double catalogue, c'est l'incroyable disproportion qui existe entre le nombre des tragédies ayant des titres grecs, et celles qui ont des tilres latins. Paultis, Decius, Brutus, trois tragédies en tout sur près de soixante, voilà la place que l'histoire nationale tenait sur le théâtre romain. Élail-ce impuissance des poètes à composer d'inspiration, sans être soutenus par un modèle grec, une œuvre originale ? Était-ce par un respect excessif de tout ce qui touchait à la patrie ? Élaitce par crainte de ne pas intéresser le public en lui présentant sur la scène des faits et des personnages qu'il connaissait déjà ? Toutes ces raisons peuvent être vraies : ce sont à peu près les mêmes qui ont donné à notre théâtre du dix-septième siècle sa forme et son esprit. Il ne vint pas une seule fois à la pensée de Corneille et de Racine de prendre dans l'histoire de leur pays le sujet d'une tragédie. Nous touchons ici le point délicat, la profonde et incurable intériorité des littératures d'imitation. Elles peuvent produire des œuvres d'un art merveilleux : la vie intérieure leur manque. Elle leur manque, parce qu'il y a un divorce absolu entre la littérature et le milieu social. Chez de tels peuples, il faut être savant pour être poêle : au dix-septième siècle il fallait connaître à fond Arislote et les auteurs grecs et latins à qui l'on empruntait le sujet d'une tragédie. Il est vrai que ce sujet antique, on le traitait à la moderne, qu'on dénaturait la physiono-

mie des événements, le caractère et les mœurs des personnages, que l'élément national banni de la scène y rentrait à la dérobée, et s'imposait à une œuvre qui lui était absolument étrangère, qu'on avait des béros antiques taillés sur le patron des brillants cavaliers du jour ; mais personne n'était choqué de ces fausses couleurs ; et des œuvres admirables d'éloquence, de passion, de vérité morale sortaient de ce bizarre amalgame de deux mondes et de deux sociétés. Les poètes romains du septième siècle ne firent pas autre chose. La littérature et la vie réelle étaient deux mondes séparés : de même qu'on demandait à l'Afrique ses figues, au Pont-Euxin ses huîtres et ses sardines, à Tyr sa pourpre, c'est la Grèce qui avait la spécialité d'approvisionner le théâtre romain. Avec quel naïf orgueil Térence répète dans tous ses prologues : « C'est une pièce entièrement grecque : Est tota fabula grinça ! » Ce qui veut dire : vous pouvez l'admirer de confiance ; elle vientdupaysoùl'onn'enfaitque de bonnes.

Ce point bien établi, cette loi fatale de l'imitation bien constatée, voyons quels étaient les caractères de l'imitation; nous essayerons ensuite de déterminer ce que pouvait être une tragédie nationale (1). Pacuvius et Attius connaissaient, outre les trente-deux tragédies d'Eschyle, de Sophocle et d'Euripide que nous possédons, toutes celles qui avaient été écrites par ces poètes et dont le nombre était considérable, plus celles de leurs contemporains et de leurs successeurs, c'est-à-dire la plus riche et la plus abondante matière qui pût jamais être offerte à l'imitation. Le nombre des tragédies latines ne s'élève pas au-dessus de trois cents. Celui des tragédies grecques

(I) Voir sur ce sujet les chapitres iv et y de la thèse de M. Boissier :

U poêle Attius.

dopasse mille. Mais nous ne pouvons en douter, les poètes

grecs ne se faisaient aucun scrupule de traiter un sujet trailé déjà par leurs prédécesseurs ou leurs contemporains ; ils ne cherchaient point la nouveauté de la matière; il ify eu avait pas, à vrai dire, qui lût inconnue an public. Une seule tragédie, la Fleur d'Agalhon,est de pure invention. Que firent les poêles latins ? Ils firent ce qu'avaient fait les comiques : ils empruntèrent à Eschyle le sujet, à Sophocle tel personnage nouveau, à Euripide telle tirade pathétique ; ils (iront un mélange plus ou moins heureux des traits les plus frappants choisis avec plus ou moins de discernement dans les poêles grecs. C'est là l'heureuse audace que leur attribue Horace [féliciter audet). Par ces ingénieuses combinaisons ils évitaient l'extrême simplicité de l'art grec, qui n'eût pu se faire agréer des Romains ; ils introduisaient dans leur œuvre une agréable variété, donnaient plus de mouvement à l'action, plus d'imprévu aux situations, et produisaient en somme une tragédie originale. Au point de vue de l'art, il ne se peut rien imaginer de plus grossier qu'un tel procédé ; mais la première condition imposée au poêle dramatique, c'est de plaire au public. Un calque fidèle de la tragédie grecque eût été inintelligible et inacceptable à des Romains du septième siècle. Haute arrangeait pour eux Ménandre, Philémon et Diphile : le scrupuleux Térence lui-même réunissait en une deux comédies grecques. 11 fallait avant tout intéresser et retenir un spectateur toujours disposé à quitter le théâtre pour les tréteaux des baladins et les combats de bêles ou d'hommes.

Pacuvius et Altius suivirent tout naturellement la loi de leur caractère dans l'assemblage des parties hétérogènes qui composaient leurs tragédies. Le docte Pacuvius

THÉÂTRE AU SEPTIÈME SIÈCLE. Wô

imita de préférence Euripide. Il y a dans Euripide quelque pédanterie ; on voit qu'il a connu et admiré les princes de la sophistique, alors dans tout l'éclat de leur gloire. Il vit au sein de la plus orageuse des démocraties, parmi des hommes qu'il faut persuader et charmer pour les conduire. De là ces longs plaidoyers et ces discussions subtiles qui refroidissent l'action, mais ravissaient les Grecs qui y retrouvaient l'écho des belles luttes oratoires de l'Agora. Disciple d'Anaxagore, et aussi de Sociale, il est le premier interprète d une philosophie nouvelle, moins ambitieuse, mais plus humaine, et plus morale. Voilà ce qui séduisit surtout Pacuvius, et ce qu'il essaya de reproduire. On lit parmi les fragments de ses pièces deux passages, l'un sur le perpétuel mouvement des choses ; l'autre sur la fortune, cette aveugle dispensatrice des biens et des maux, qui sont évidemment empruntés à Euripide. Attius, moins philosophe, moins savant, ou moins désireux de le paraître, âme plus haute, caractère plus énergique, imita surtout Eschyle. Mais l'extrême simplicité des tragédies dEsehyle, si dénuées d'incidents, de péripéties, d'imprévu, ne pouvait satisfaire un public romain. Attius combina donc dans son œuvre l'inspiration forte et mâle du vieux poëte, sa couieur pour ainsi dire avec le mouvement plus rapide de ses successeurs. Il est même fort probable, ainsi que Ta supposé ingénieusement M Boissier, qu'Attius réunissait parfois dans une seule tragédie tous les événements relatifs à quelqu'une de ces antiques familles légendaires, comme les Pélopides, les Labdacides. Ainsi de la trilogie d'Eschyle Agamemnon^ \asC/ioéphores, les Euménides, il faisait une seule tragédie. Il s'efforçait d'ailleurs de mettre le plus souvent possible sous les yeux du spectateur les événc-

ments que le poète grec se bornait à exposer dans un récit : ainsi, dans Sophocle, le gardien du cadavre de Polynice vient raconter la pieuse désobéissance d'Autigone qui pendant la nuit est venue recouvrir d'un peu de terre le corps de son frère : Àttius montrait Ànligone surprise par le gardien. Il fallait de ces scènes vives et saisissantes pour des speclaleurs déjà blasés sur ces histoires tragiques, ei avides d'émotions nouvelles. Pacuvius lui-même, beaucoup plus froid, avait cependant représenté devant Tboas lui-môme le généreux combat entre Oreste et Pylade qui s'écrient tous deux : Je suis Oreste ! tandis que Euripide s'était borné à une longue discussion entre les deux amis. C'est par ces qualités, à savoir, une remarquable énergie d'expressions, une fierté soutenue dans les caractères, et un mouvement plus rapide de l'action qu'Allius, le dernier venu des poêles tragiques romains, lut le plus admiré.

Le chœur, celte partie si importante de la tragédie grecque, et qui fut dans le principe toute la tragédie, tenait fort peu de place dans la tragédie latine. Les Romains n'ont pas le génie lyrique; Cieéron, qui n'aurait pas trouvé le temps de lire les poètes lyriques grecs, quand même le nombre de ses années eût été doublé, n'eût point admiré Allius, si celui-ci eût donné une importance considérable à cette superfluité, le chœur. 11 n'y avait pas de place réservée pour le chœur sur la scène romaine : l'orchestre était occupé par les sièges des sénateurs. Les poètes en usaient fort librement avec cette parlie de l'œuvre de leurs modèles. Ennius, dans son lphigénie y remplace un chœur de jeunes filles par un chœur de soldats, maugréant sur les ennuis du service militaire. Ce qui tenait lieu de chœur aux Romains, c'était ce qu'ils

appelaient cantica. Les cantica étaient des monologues d'un mètre plus rapide, que déclamaient, avec l'accompagnement de la flûte, les personnages principaux du drame. Étroitement unis à l'action, avantage que n'avait pas le chœur, ils résumaient sous une forme plus vive les traits de la situation présente et préparaient l'avenir. C'était un mélange de poésie et d'éloquence, et c'est par là qu'il réussissait auprès des Romains. L'éloquence faisait passer la poésie. C. Gracchus avait lui aussi un joueur de flûte placé derrière lui aux rostres. Le passage de VEurysacès d'Attius, que le comédien Esopus sut appliquer si heureusement à l'exil de Cicéron, était un canticum : c'est une éloquente péroraison. Attius était un orateur énergique. Aussi l'on s'étonnait qu'il ne fût que poète, lui qui semblait si bien fait pour les luttes de la parole (1).

La tragédie latine était donc, selon toute vraisemblance, une œuvre oratoire; et c'est ce qui explique l'enthousiasme de Cicéron pour Pacuvius et Attius. Éloquence, philosophie, peinture de l'énergie morale : voilà à peu près tout ce que les Romains demandaient au théâtre. Les modèles grecs leur offraient tout cela., non dans un seul auteur, mais, je l'ai déjà dit, ils mettaient sans scrupule à contribution Eschyle, Sophocle et Euripide à la fois pour composer une seule tragédie. L'influence d'Euripide fut certainement la plus considérable ; et c'est par là que la tragédie latine compta de si ardents admirateurs au septième siècle. Quelque opinion que l'on ait du drame d'Euripide, on ne peut méconnaître qu'il fut, pour toute l'anquité grecque et latine, le modèle par excellence, le grand initiateur. C'est un incrédule et

(l)Quintil., V, 13.

un moraliste : voilà ce qui explique les fausses couleurs dont son œuvre abonde ; il a rompu avec la vieille tradition héroïque et religieuse, et il a entrevu l'esprit nouveau qui va bientôt animer le monde hellénique. Il est placé entre ce qui n'est plus et ce qui sera; forcé d'emprunter au passé la matière de ses poèmes, il en altère profondément le sens et la portée, et revendique pour la raison une part considérable dans des œuvres de pure imagination et de naïve poésie. Le premier de tous les poètes antiques, il substitue le libre arbitre humain à la fantaisie du destin ou des dieux ; ce n'est pas Vénus qui <:ause les égarements de l'amour, c'est l'abandon volontaire de l'âme à sa passion. Vénus est jetée au-devant de la tragédie dans le prologue, hommage dérisoire à la croyance populaire, mais le drame se développe dans le cœur humain lui-même. Ces railleries contre des dieux cruels, injustes, impudiques, cette hardie protestation au nom du bon sens et de la morale, ces analyses subtiles, et ces dissertations ingénieuses et déplacées; ce mélange «le pathétique brûlant et de raisonnements oratoires; et par-dessus tout cette glorification de la liberté humaine qui s'affirme, même quand elle abdique devant la pasnon : voilà ce qui frappa le plus les Romains dans le i héàtre grec; voilà ce qui fit leur éducation philosophique ; voilà ce que les poètes latins s'appliquèrent de préférence à reproduire. C'est par là que la tragédie latine, si iaible qu'elle ait été au point de vue poétique, mérite cependant d'attirer l'attention. Elle est un fait social important. Térence d'un côté, Pacuvius et Attius de l'autre, ce n'est pas autre chose que Ménandre et Euripide, les deux grands novateurs, qui reçoivent le droit de cité à Rome.

Il est facile après cela de comprendre l'espèce d'in-

différençe qui accueillit les rares essais de tragédies nationales [fabula prœtexta ou prœtextata) (1). En supposant que le public romain pût s'intéresser à un drame dont le sujet était connu et fixé par l'histoire, et où le merveilleux ne pouvait naturellement qu'être froid et déplacé, comment le poète eût-il pu introduire dans une œuvre de ce genre les opinions^ le langage, l'esprit de la tragédie euripidéenne? y eut-il jamais dans aucune famille romaine rien qui ressemble à l'horrible légende des Alrides,des Labdacides,des Àlcma}onides?Sile drame est un combat, soit entre des individus, soit entre des intérêts et des passions, s'il est la peinture des incertitudes, des défaillances, des élans subits, des emportements, oû trouver matière à tout cela dans l'histoire de Rome? Le poëte osera-t-il introduire dans son œuvre ces éléments qui lui sont étrangers ? La gravité romaine, l'orgueil romain, ne sauraient s'accommoder de celte métamorphose. On veut bien devoir à la Grèce un divertissement ; mais on ne veut pas affubler de costumes grecs des personnages romains. L'histoire de Rome n'offrait qu'un seul sujet qui pût se passer à la rigueur de ces couleurs étrangères, sujet héroïque entre tous et que de bonne heure la légende avait embelli et poétisé, le drame de l'expulsion des Tarquins; Lucrèce, Rrutus, les deux Tarquins, tout ce que la vie privée avait de plus pur, indignement souillé par un tyran, tout ce que la vie publique avait de plus grand, l'amour de la liberté, l'horreur du crime et de la royauté : il était impossible que de tels souvenirs présentés sur la scène aux yeux des

(I) Consulter sur la tragédie et la comédie nationales l'ouvrage de Neukirch, De Fabula tognta Romanorum.

républicains du septième siècle, ne fissent pas éclater

un véritable enthousiasme populaire. Aussi c'est la seule des tragédies nationales (il n'y en eut jamais que six en tout) qui ait eu un véritable succès. Attius en est l'auteur, elle a pour titre Brutus. Quant au Romulus de Nœvius, au Paulus de Pacuvius, on ne sait absolument ce que c'était. Le dévouement de Décius inspira à Attius une autre tragédie : jEneadœ sive Decius. Quelle pouvait être l'action d'un drame de ce genre? Des prodiges annonçaient le courroux des dieux : voilà du moins un effort pour donner place à la religion nationale dans une œuvre toute nationale, puis le récit de la bataille, le dévouement de Décius, et probablement ses funérailles. La tragédie de Brutus renfermait un songe. Tarquin se voyait pendant son sommeil jeté à terre par un bélier. Les devins consultés voyaient dans ce bélier le stupide Brutus. Quelle place tenait dans le drame l'épisode de Lucrèce, on ne sait. Peut être Tite-Live, en refaisant en orateur l'antique légende, s'est-il inspiré d'Atlius.

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