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COMÉDIE NATIONALE

Les essais de comédie nationale furent plus nombreux et plus heureux. S'il était difficile aux Romains de trouver dans leur histoire ou dans leur imagination des sujets de tragédies et les ressorts d'une action tragique, le génie comique ne leur manquait pas : les antiques satires, les vers fescennins et saturnins, les chants de triomphe en sont la preuve. Rien de plus franc que ce comique sorti du sol même de l'Italie. Un peuple plus artiste eût tait

jaillir de ces dispositions naturelles toute une moisson de chefs-d'œuvre nationaux ; mais l'intelligence et l'amour

des beautés de la forme manquèrent toujours aux Romains. Ils purent dessiner à grands traits de vives et piquantes ébauches ; ils ne surent point composer un tableau achevé dans toutes ses parties. Il importe cependant de signaler l'existence et la popularité de la comédie nationale qui ne céda point la place, comme on se l'imagine à tort, à la comédie grecque de Plaute et de Térence. Les noms d'Afranius, d'Atta, de Dossenus, de Naevius et de Pomponius étaient et restèrent fort célèbres ; mais leurs œuvres ne nous sont pas plus connues que celles de Pacuvius et d'Attius. Essayons de retrouver, d'après les fragments et les indications des auteurs, la physionomie véritable de la comédie nationale.

Elle offre d'abord une certaine variété. Si l'on s'en rapporte aux grammairiens, gens volontiers enclins aux divisions et aux classifications, la comédie nationale [fabula togatà) comprenait la comédie trabeata, la comédie tabernaria, la comédie atelia?ia, la comédie planipedia ou planipedaria. Ajoutons- y, si l'on veut, la tragi-comédie, appelée rhintonica, bien que le sujet en fût emprunté à la Grèce (t), et la comédie satyrica, qui a le même caractère. Dans la trabeala les personnages principaux appartenaient à l'ordre équestre : la trabéc était le costume ordinaire de cet ordre ; c'étaient des comédies nobles. La tabernaria, de taberna, taverne, cabaret, représentait des personnages et des mœurs de basse condition. Les plus célèbres de ces comédies furent celles

(1) Consulter sur ces divisions Neukirch, et Revens, Collectanea Litteraria, cap. iv.

que Ton nomme fables Atellanes. Voici quelle en fut l'origine.

Dès que Livius Àndronicus et Naevius eurent introduit à Rome la tragédie et la comédie grecques, il se produisit une protestation de l'esprit italique contre cette importation étrangère. La jeunesse romaine, pleine de mépris pour les pièces helléniques et pour les acteurs de condition servile qui les représentaient, opposa tréteaux à tréteaux. Elle emprunta aux Osques, peuple célèbre par son langage rude, ses mœurs grossières et sa bouffonnerie, un divertissement scénique analogue à l'antique satire. Les Osques en étaient les inventeurs, ils en furent bientôt les victimes. Ce furent en effet des personnages osques qui d'abord figurèrent seuls dans les fables Atellanes (d'Àtella, capitale des Osques), véritables farces satiriques qui furent reçues avec le plus vif applaudissement et ne disparurent jamais du théâtre (1). Ces personnages devinrent de bonne heure des types, c'est-à-dire des portraits d'une vérité générale, qui pouvaient recevoir les modifications les plus diverses, sans perdre leur caractère originel. C'est la plus remarquable création du génie comique et bouffon de l'Italie; aussi est-ce la seule qui ait survécu à la littérature romaine. On la retrouve encore aujourd'hui en Italie sous le nom de comedia delVarte. Ses personnages fondamentaux étaient Maccus, bossu, chauve, grand nez recourbé, oreilles hautes et pointues, démarche vacillante, chutes fréquentes. Maccus est gourmand, poltron, sot. C'est YArlechino des Italiens modernes. Maccus est tantôt soldat, laboureur, marchand, et dans tous ces états il reste fidèle au ca-

(I) Voir la monographie des Atellanes, par Munck, de Fabulis Aiellanis.

ractère primitif. Il avait une grande analogie avec les faunes et les satyres, dieux italiques. Après lui venait

Bucco (grosses joues), type du parasite vorace, flatteur, affectant la niaiserie. C'est à la fois Brighella et Polichinelle. Pappus, bonhomme avare, ambitieux, superstitieux, créé pour être dupe. C'est lui qui est le père des Cassandî'e, des Bartholo, des Pantalon. Il est célèbre surtout par ses infortunes conjugales. La vieille farce Atellane en faisait aussi un candidat aux honneurs publics d'Albe. Dossenns ou Dorsenus^ ainsi nommé à cause do l'excessive proéminence d'une de ses épaules, charlatan fourbe, prédit l'avenir, dupe les paysans, leur donne au besoin des consultations de droit et de médecine. C'est le docteur de Bologne et notre Pathelin ; Bridoison en a conservé quelques traite. Ces personnages étaient les acteurs obligés de toute Atellane. Les comédiens imaginaient un scénario quelconque, les situations et lest'unernents qu'il leur plaisait : dans ce cadre de convention, mobile et accidentel, se retrouvaient toujours ces quatre types de la sottise humaine. D'autres personnages se mêlaient à l'action ; ceux-là avaient une origine et un caractère religieux : c'étaient des êtres surnaturels tires de la grossière mythologie des pâtres et des laboureurs du Latium, Mandncus, rictus ouvert démesurément, dents horribles et claquantes, espèce d'ogre et de croquemitaine dont on effrayait les petits enfants. Lamîa, Mania , fées ogresses, avaient le même caractère. Horace parle d'enfants qu'on leur retirait du ventre. Quant à la composition des pièces, elle était abandonnée à l'imagination des acteurs. Ils la divisaient entre eux par scènes, et ces scènes, ils les remplissaient au caprice de l'improvisation et de la verve.

m LITTÉRATURE ROMAINE.

Quel était le caractère général des Àlellanes? Nous avons vu qu'elles étaient une sorte de protestation de

l'esprit national contre le théâtre grec importé à Rome. Les acteurs des Àtellanes étaient de jeunes Romains, de condition libre. Le divertissement populaire qu'ils avaient imaginé suivait immédiatement la représentation de la pièce huilée du grec : de là le mot d'exodium pour le désigner. Les acteurs portaient des masques, et ces masques représentaient souvent les traits de personnages vivants tournés en ridicule sur la scène. On laissait à ces acteurs de farces populaires la plus grande liberté ; eux-mêmes étaient fort jaloux de leurs privilèges, et n'eussent jamais permis à un histrion de profession de jouer en leur compagnie, pollitere fabulas, dit Tite-Live. La loi qui déclarait les comédiens infâmes ne les atteignait pas : ils gardaient leur rang dans la curie et à l'armée : de plus ils n'étaient pas forcés d'ôter leurs masques sur la scène. Sous les empereurs, les farces Atellanes furent le refuge de la liberté bannie de tous lieux; et plus d'une allusion sanglante partie de ces tréteaux populaires vint frapper les Césars au milieu des rires de tout le peuple.

Pendant près de deux cents ans (de 450 à 650), les fables Àlellanes ne furent pas autre chose que des farces improvisées avec des personnages et des caractères fixes [staiœ personœ) : elles étaient alors l'amusement de la populace ; les élégants épris de la grâce attique les méprisaient fort. Au septième siècle seulement, elles subirent une transformation devenue nécessaire. Deux écrivains fort estimés des contemporains et de l'antiquité, Novius et Pomponius, donnèrent une forme plus régulière à TAtellane, agrandirent le cadre du scénario primitif, ajoutèrent aux personnages convenus d'autres person-

nages, et écrivirent leurs comédies. L'Atellane devint un genre littéraire. On s'accorde généralement à regarder

Pomponius comme l'auteur de cette innovation. On ne sait que fort peu de chose sur ce personnage : il florissait vers l'an 650, et il sut se faire applaudir. Si Ton en juge d'après les titres de ses pièces, il présentait aux spectateurs les personnages de l'Atellane primitive dans les conditions les plus diverses, en leur conservant leur caractère traditionnel. C'est ainsi que chez nous on voyait Pierrot tour à tour soldat, épicier, ministre, etc. Pomponius montrait Bucco adopté (Bucco adoptatus), Bucco vendu (Bucco auctoratus), Maccus, soldat, chevalier, jeune fille. On imagine les obscénités d'une telle transformation. Pomponius n'avait pas non plus sacrifié le merveilleux de l'antique Atellane : une de ses pièces porte le titre de Pytho yorgonius, sorte de croquemitaine originaire du Latium. Enfin un grand nombre de comédies représentaient au vif les mœurs, les habitudes, les ridicules des provinces, de certaines industries cl de certains métiers. On ne peut trop en regretter la perte. Ce que nous possédons de Novius offre les mêmes caractères. Il était contemporain de Pomponius. Il représentait dans ses Àtellanes Maccus en exil, Maccus cabaretier, l'ogresse Mania, exerçant la médecine. Sylla, qui aimait beaucoup les farces Atellanes, en écrivit, dit-on, quelques- 4\. unes.

Le Mime fit mépriser TAtellane vers la fin de la république. La comédie nationale disparut du théâtre pendant près d'un siècle ; elle revint à la lumière sous

Afranius est un des poètes les plus célèbres de cette période. Les critiques postérieurs le mettent sur la même

ligne que Plaute et Térence ; il paraît môme, si l'on en croit Horace, que des enthousiastes voyaient en lui un Ménandre. Tous sont d'accord sur un point, le seul important pour nous, c'est que Àfranius fut un poëte comique nalional (togatarum aactor); quelques-uns morne lui attribuent une Atellane. Il n'emprunte donc pas le sujet de ses pièces à la Grèce. Le titre de Thaïs que porte une de ses comédies ne prouve rien, sinon qu'il y avait à Rome plus d'une courtisane de ce nom très-vulgaire dans l'antiquité. De plus les comédies d'Afianius n'étaient ni des prœtexta/œ, ni des trabeatœ, mais des tahernariœ, c'est-à-dire que le poëte s'était appliqué à peindre les mœurs des gens de basse condition, et il semble y avoir excellé. Cicéron le qualifie de disertus, faible éloge à nos yeux pour un poëte comique, mais le plus grand sans doute aux yeux de Cicéron. Velleius Parterculus déclare que Afranius soutient fort bien la comparaison avec les Grecs. Est-ce ironiquement que Horace le rapproche de Ménandre? Il ajoute cependant que le public romain se presse au théâtre pour applaudir ces vieux poètes. Afranius était encore fort goûlé du temps de Néron : Apulée le cite avec éloge. Ausone l'appelle facundus. On ne peut donc en douter, cet auteur de comédies populaires fut estimé de l'antiquité tout entière. Mais nous devons ajouter que la plupart des critiques lui reprochent l'extrême liberté de ses peintures. Ce ne fut pas son seul emprunt à la Grèce. Des détracteurs lui reprochaient d'avoir imité trop souvent Ménandre. Il en convient tout le premier. «Oui, j'ai emprunté à Ménandre plus d'un passage; et « non à lui seulement. J'ai pris partout ce qui me conve- « nait, quand je n'espérais pas pouvoir faire mieux. J'ai a même emprunté aux Latins. » Il serait au moins témé-

raire de supposer avec certaines critiques que les pièces d'Afranius, bien que latines par les sujets et les personnages, étaient toutes grecques. Pourquoi le poète se serait- il imposé la peine de trouver des sujets nationaux pourries afflubler à la grecque ?

Il reste les titres de plus de quarante pièces d'Àfranius.

Il était contemporain de Pomponius et d'Attius. Avant lui, Titinius s'était exercé dans le même genre, ainsi que Quinciius Atta, dont Horace fait mention. Le pédant Vulcatius Sédigitus ne parle pas de ces poètes, parce qu'ils n'ont pas emprunté aux Grecs les sujets de leurs pièces : il ne cataloguait que les auteurs de comédies/ra/iiatœ. 11 était utile de rappeler que dans ce siècle, où la civilisation hellénique transformait les mœurs et les idées romaines, l'esprit national se maintint encore au théâtre.

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