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CHAPITRE III

VARRON (l).

Si l'on jugeait Varron d'après les témoignages de l'antiquité et du moyen âge, il faudrait lui donner dans l'histoire des lettres latines une place aussi grande, plus grande même que celle de Cicéron. Lactance le déclare supérieur aux Grecs en science, saint Augustin le loue avec effusion, Pétrarque le place entre Cicéron et Virgile, et salue en lui « la troisième grande lumière de Rome ». Cet enthousiasme s'explique tout naturellement. Varron représentait à lui seul toute l'érudition romaine : ses écrits, dont le nombre nous semble prodigieux, étaient le vaste arsenal où chacun, suivant son goût, pouvait aller puiser les faits qu'il était désireux de connaître. De tels hommes sont précieux aux époques où la barbarie commence et aux époques où elle va cesser. Ce dont on est affamé alors, ce n'est pas de beau langage, ni de pure fleur de poésie, mais de connaissances exactes et variées. Varron savait tout et avait écrit sur tout. On disait plus

(I) Je renvoie à la savanto et intéressante monographie de Varron, par M. Boissier.

tard de Longin qu'il était une bibliothèque vivante et un musée ambulant : on l'eût dit de Vairon avec bien plus de raison. Et Yarron avait sur Longin cet avantage qu'il n'avait pas gardé pour lui sa science. La bibliothèque qu'il portait dans son cerveau, il l'avait publiée, mise en circulation dans une foule d'ouvrages; enfin il avait essayé jusqu'à un certain point de sacrifier aux grâces et de rendre agréable l'érudition.

C'est un Romain de vieille souche. 11 y a en lui quelque chose de Caton le Censeur. 11 est Sabin d'origine, né à Réale, au cœur même de ce rude pays où s'était concentrée l'énergie patiente de la vieille Italie. Il est né dix ans avant Cicéron, auquel il survécut de dix-sept ans (038-727); corps de fer, àme vaillante, à quatre-vingt-dix ;uis il écrit encore. Il traverse les crises les plus orageuses sans défaillir un seul instant : il voit passer tour à tour Sylla, Pompée, César, Antoine, Octave, et meurt sous Auguste, entouré de ses livres et de quelques amis épargnés comme lui par la guerre civile.

D'abord lieutenant de Pompée, pour lequel il compose des manuels sur la marine et le consulat, il fait avec son chef la guerre aux pirates, et obtient l'insigne honneur d'une couronne rostrale. Républicain sincère et sans faiblesse, il se sépare de Pompée le jour où celui-ci entre dans le premier triumvirat, et décoche contre les Triumws son pamphlet intitulé : Le Monstre à trois têtes (Tptxapavoç). Mais il reconnaît bientôt que ce serait folie et peine perdue de lutter contre la force des choses ; il ne songe plus qu'à sauver son honneur et sa vie. Envoyé en Espagne ]>ar Pompée, il ne peut lutter contre César. Celui-ci par sa douceur politique a gagné les cœurs de tous. Varron, vieux Romain fidèle aux traditions de mépris et de dureté

envers les provinces, se trouve tout à coup abandonné et forcé de faire sa soumission à César. Il n'assiste pas à la

bataille de Pharsale : Pompée l'avait mal reçu à son retour d'Espagne. Sous la dictature de César, il se tient à l'écart : mais le dictateur, ce fin connaisseur d'hommes, rallie Yarron en le priant de fonder d'immenses bibliothèques publiques. Auguste lui continuera le même emploi. C'était l'enlever à l'opposition sans lui faire sentir le joug. Après la mort de César, à laquelle il semble avoir été tout à fait étranger, Antoine le met sur la liste des proscrits, s'empare de sa maison, la souille de ses orgies et la met au pillage. Mais Yarron échappe. On se disputa, dit Appien, le droit de le sauver. Ce fut le dernier orage. Auguste inspecta le vieillard inoffensif, et Yarron put mourir en écrivant. «L'homme n'est qu'une bulle d'air, disait-il, dans ses derniers jours, et encore plus le vieillard; aussi faut-il que je me presse, et songe à plier bagage avant de quitter la vie. »

Yarron disait dix ans avant de mourir : « J'ai écrit quatre cent quatre-vingt-dix livres, » et il continua d'écrire jusqu'à sa dernière heure. Il portait dans l'érudition cette opiniâtre ténacité des hommes de sa race tour à tour laboureurs défrichant les cailloux sur les coteaux de la Sabine, soldats battus, taillés en pièces par Annibal, et ne perdant jamais cœur, puis pillards grandioses, épuisant dans des jeux et des orgies inouïes le loisir, l'or et les forces dont ils ne savaient que faire. Yarron, lui, fut un engloulisseur de livres {helluo librorum). Tout lui était bon : antiquités humaines et divines, grammaire, poésie, théâtre, éloquence, histoire, jurisprudence, astronomie, économie rurale, satires, philosophie : il avait tant lu et si fidèlement retenu qu'il était en état

île dicter sur un sujet quelconque un traité complet. Presque tout cela a péri pour nous ; nous ne possédons pas même tous les titres de ses ouvrages. Des fragments de satires, de philosophie, de grammaire, d'histoire ou plutôt d'archéologie, et d'économie rurale : voilà tout ce que le temps a épargné, pas un seul traité complet. Les deux qui ont le moins souffert du temps sont le de Lingua latina et le de Re rustica.

Le plus original de ces ouvrages était évidemment les Satires, intitulées Ménippées. Yarron les écrivit dans la première partie de sa vie, avant d'avoir perdu dans les fouilles de l'érudition le nerf et l'élan de la pensée. Avaitil réellement l'intention que lui prête Cicéron (Académiques, 1, 3) de faire accepter aux Romains les enseignemenis de la philosophie en les revêtant d'une forme piquanle et chère au génie national ? Cela est douteux. Yarron n'était pas étranger à la philosophie ; mais, en sa qualité de Romain de vieille souche, il avait un sincère mépris pour les professeurs de subtilités si à la mode et si recherchés de son temps. 11 y a en lui, comme je l'ai dit, beaucoup du vieux Caton. Il emprunta aux Grecs ce personnage de Ménippe, parce que c'était de tous les vieux cyniques, dit Lucien, celui qui aboyait le plus et mordait le mieux, surtout ses confrères en philosophie. Quant à la forme qu'il donna à son œuvre, elle rappelle la satire nationale antique, qui était un véritable potpourri. Ennius avait mêlé tous les mètres, Varron mêla la prose et les vers. Il connaissait à fond etaimait de tout cœur les antiquités nationales, comme il était le partisan des anciennes mœurs et le défenseur de la vieille liberté. Il emprunte aux temps les plus reculés quelquesns de ses titres: c'est Tanaqttil, Serranus, les Abori-

Di

gènes : il met en scène le fameux Pappus, ce héros de l'Atellane : souvent même des dictons populaires lui servent de titres : Sardines à vendre. Ne mêlez pas les parfums aux fèves. La marmite a trouve' son couvercle, ou du mariage. Grâce au théâtre, le public romain était lamiliarisé avec les noms et la personne des héros des légendes grecques ; Varron les mettait en tête de ses Satires : il annonçait un OEdipothyeste, un faux Énée, un Ulysse et demi, les Colonnes d'Hercule ; puis c'était tout un monde habillé à la cynique, l'orateur, le chevalier, et une foule d'autres. Tous les personnages lui sont bons, tous les cadres lui agréent. Il envoie un Romain de son temps, homme de luxe et de plaisir, chez les barbares qui lui enseignent la frugalité et la tempérance. Et, par contre, il ramène à la vie un Romain contemporain des Gracques, et qui ne reconnaît plus sa Rome d'autrefois. Il se bâlit à lui-même une autre cité que celle qu'il a sous les yeux et l'appelle Marcopolis. Là, il ne rencontre plus les prêtres eunuques de Cybèle, se livrant aux transports orgiastiques de leurs danses sauvages, ni les astrologues chaldeéns, ni les thaumaturges d'Égypte, ni les marchands de philosophie ayant chacun leur recette et leurs solutions. « Jamais, disait-il, un malade n'a fait de rêve si absurde qu'un philosophe n'en ait fait son système. » Puis, à travers ces caricatures de la vie romaine de son temps, un accent sérieux d'honnête homme, et aussi des réflexions pédantes d'érudit. 11 aime le dilemme, et il en abuse. Voit-il un homme déchirer ses habits en signe de deuil, il lui dit avec beaucoup de sens : « Si tu as besoin de tes habits, pourquoi les déchires-tu ? Si tu n'en as pas besoin, pourquoi les dortes tu? » Sur le mariage : « Il faut ou détruire ou

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supporter les défauts de sa femme : celui qui les détruit rend sa femme plus agréable ; celui qui les supporte se rend meilleur lui-même. »

Sous le titre général de Logistorici, Yarron avait composé jusqu'à soixante-dix ouvrages différents sur des matières philosophiques. 11 traitait d'après les Grecs et au point de vue romain toutes les questions imaginables, passant d'un livre sur la fortune à un livre sur la santé, sur les nombres, sur la folie, sur le culte des dieux, sur la paix, sur l'origine du théâtre. Comme il avait imité Ménippe dans la satire, il imitait Iléraclide d'Héraclée (vers 450) dans les Logistorici, Le philosophe grec avait adopté la forme du dialogue, mais en même temps il avait revêtu des ornements de la mythologie les enseignements de la sagesse (|xu0i7xoptxal ptéXoi) ; c'était un attrait de plus pour ce publie grec si amoureux de belles fables et de subtiles recherches. Yarron, plus sévère, avait remplacé les héros mythologiques des dialogues d'Héraclide par des personnages empruntés à l'histoire même de Rome. Ainsi le traité sur l'éducation des enla nts avait pour titre : Cato, de liberis educandis. C'était évidemment la glorification dos anciennes mœurs opposée à la corruption de son temps : d'autres portaient les noms de personnages plus récents, comme Marius t Messala, Tubéron, Atticus, Mé tel lus Pius Scaurus, Sisenna, Calenus, etc. Les traités de Cicéron sur la Vieillesse et Y Amitié, qui portent les noms de Caton et de Lelius, sont probablement imités de Yarron. Les Romains considéraient comme ouvrages philosophiques ces dissertations plus ou moins savantes, plus ou moins ingénieuses sur de petites questions qui seraient > u r nous sans intérêt. J'en excepte, bien entendu, le

traité sur l'éducation des enfants. Les fragments conservés de cet ouvrage nous autorisent à en regretter la perte.

Quant à la philosophie proprement dite, Varron n'avait eu garde de la négliger. Il y avait consacré au moins deux ouvrages spéciaux [de Formé philosophiœ — de Philosophie!). A quelle doctrine s'était-il attaché? Cicéron nous ditqu'il tenait pour l'ancienne Académie, représentée par Antiochus d'Ascalon. Rien n'empêche de l'admettre : mais n'oublions pas que tous les Romains de ce temps, sauf peut-être Caton, étaient plus ou moins académiciens, c'est-à-dire sceptiques et éclectiques à la fois. Ils prenaient dans tous les systèmes ce qui leur convenait, vX ne se piquaient guère de concilier ces éléments hétérogènes. Varron, plus érudil que ses contemporains, devait pratiquer une synthèse plus large. M. Mommsen, qui n'aime pas les républicains, représente Varron exécutant pendant toute sa vie la danse des œufs entre le portique, le diogénisme (ou cynisme, à cause de ses satires Ménippées) et le pythagorisme. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il recommanda en mourant qu'on l'ensevelît à la façon des Pythagoriciens, dans un cercueil de briques, avec des feuilles de myrte, d'olivier et de peuplier noir. 11 fut érudit même par delà la mort ! Quant à la valeur du traité sur la Philosophie^ elle se réduit à peu de chose : c'était un inventaire de toutes les opinions des anciens philosophes sur le souverain bien. Les Romains bornaient volontiers tout le travail de la raison humaine à celte recherche. Varron avait trouvé et rappelé jusqu'à deux cent quatre-vingt-huit solutions différentes données au grand problème !

Je ne parle point des sentences qui portent le nom de Vairon : c'est une compilation apocryphe où tous les

auteurs, tous les temps, toutes les idées, tous les styles, sont confondus.

Le grammairien en lui est beaucoup plus original. Celait une science qui avant lui n'existait pas. Son maître ÉJius Stilon était plutôt un commentateur des anciens poètes et des premiers monuments de la langue (le chant desSaliens, par exemple) qu'un grammairien proprement dit. Varron étudia la grammaire dans les auteurs grecs, notamment dans les philosophes stoïciens, passés maîtros en ce genre. Selon toute probabilité, il avait uni à l'étude abstraite des lois du langage les recherches particulières les plus minutieuses sur la langue nationale. Les litres conservés de ses ouvrages ne laissent aucun doute à ce sujet. Les lettres, l'orthographe, la synonymiedes termes, l'origine de la langue latine, étaient par lui étudiées ;! part dans des ouvrages spéciaux. Un grand traité en vingtcinq livres, le de Lingua latina, résumait toutes ces observations de détail. L'auteur, après avoir envisagé les mots dans leur origine môme, les étudiait dans leurs flexions, ou, comme il disait, dans leurs déclinaisons ; puis dans leur réunion qui constitue la phrase. Les divers éléments qui la composent étaient distingués et examinés avec soin. I/étymoIogie tenait une grande place dans cette étude : c'était la passion des Romains d'alors : ils y déployaient beaucoup plus de subtilité et d'esprit que de véritable science. Après l'étymologie, venait l'analogie, sujet traité aussi par César ; et enfin douze livres étaient consacrés aux lois de la syntaxe. C'était donc un ouvrage d'une grande étendue, et de plus remarquable par la disposition de ses parties. Ce que le temps nous a conservé est malheureusement d'un intérêt médiocre. Il faut bien le

connaître d'ailleurs, auprès des grands travaux mo-

dernes de philologie comparée, de cette filiation universelle de tous les idiomes qui tous les jours devient déplus en plus évidente et ouvre à la science des perspectives splendides, les travaux les plus estimables de l'érudition ancienne renfermée en elle-même, étrangère à la connaissance des langues orientales, méritent à peine d'attirer l'attention.

Varron n'est pas un historien, c'est un archéologue. C'est à lui sans aucun doute que nous devons une bonne partie des inepties dont Denys d'Halicarnasse a farci ses Antiquités romaines. Yarron a recueilli, conservé, rappelé et môme célébré toutes les traditions primitives de Rome. Il sait les moindres détails du siège de Troie, l'autorisation donnée par les Grecs à Énée d'emporter ce qu'il lui plaira de la ville en flammes, l'enlèvement d'Ànchise, puis des Pénates. Il accepte les généalogies héroïques que les grandes familles se faisaient fabriquer par des poètes ou des Grecs affamés ; il croit que les Cluenlius descendent de Cloanlhe, compagnon d'Énée. Tout ce qui peut rehausser la gloire de Rome et de ses premiers fondateurs, il n'hésite pas à le rappeler : c'est un érudit, qui ne veut pas laisser perdre les découvertes qu'il a faites, même dans le pays des chimères. C'est aussi un patriote, un vieux Romain à qui l'admiration ferme les yeux au lieu de les ouvrir.

Ses travaux sur les antiquités nationales se divisent en deux groupes : l'un comprend les antiquités humaines, l'autre les antiquités divines. Les Antiquités humaines, qui avaient quarante et un livres, traitaient successivement des hommes, des lieux, des temps et des choses. Les voyages d'Énée, les premiers rois de Rome, la géographie complète de l'Italie ancienne, faite par un homme

ARRON. — LUCRÈCE. — CATULLE.

qui connaissait et aimait de cœur son pays ; des tentatives ingénieuses pour fixer la chronologie de ces temps reculés, question qui attirait alors l'attention des Romains ; et enfin une étude détaillée des institutions et des usages de la Home primitive : voilà à peu près quelle était la matière des Antiquités humaines. Voici les éloges que Cicéron adresse à Varron au sujet de ce grand ouvrage : « Nous étions comme des voyageurs errants, des étrangers dans notre propre patrie ; c'est toi qui nous as ramenés dans nos demeures : tes livres nous ont fait savoir ce que nous sommes et en quels lieux nous vivons ; tu as fixé l'âge de Rome et la date des événements ; tu nous as enseigné les règles des cérémonies sacrées et des divers sacerdoces, les usages de la paix et ceux de la guerre, la situation des contrées et des villes, enfin toutes les choses divines et humaines, avec leurs noms, leurs caractères, les devoirs qu'elles imposent et les motifs qui leur ont donné naissance (1). »

Les Antiquités divines avaient seize livres et étaient composées sur le même plan que les Antiquités humaines : les personnes, les lieux, les temps, les choses, et enfin les dieux. C'était l'ouvrage le plus complet qui eût été écrit sur la matière. Non-seulement il fut la source où les poètes de l'âge suivant allèrent puiser leur enthousiasme de commande pour les dieux nationaux ; mais de plus les Pères de l'Église ne crurent avoir ruiné le polythéisme dans sa base que le jour où ils eurent haltu en brèche et renversé ce formidable monument. C'est que Varron ne s'était pas borné cette fois à compiler et à exposer sur les choses de la religion tous les documents et toute la science des

JJ Cicer. ,Aca<lem. f I, 3.

époques antérieures. Les Antiquités divines élaient une œuvre de foi. Je m'explique : Yarron ne croyait pas aux Tables débitées par les poêles sur les dieux, leurs amours, leurs unions ; il ne croyait pas non plus que les stalues et les temples qu'on leur élevait fussent l'hommage qui leur élail dû : mais il croyait à l'influence salutaire et moralisatrice des institut ions religieuses. Emanées de l'État, réglées par l'État, placées pour ainsi dire par lui comme la préface nécessaire à tous les actes de la vie civile et politique, ces institutions ont fait la grandeur de Rome, et tout bon citoyen doit en souhaiter la conservation. Voilà le but de l'auteur. Nous retrouvons donc encore ici en lui un défenseur zélé des anciennes mœurs. Mais était-ce plaider avec succès la cause de l'antique religion que de l'exposer dans le plus minutieux détail ? Varron ne se doutait pas que son livre devait être un jour une arme terrible entre les mains des chrétiens, Sa fameuse division empruntée à Mucius Scévoîa ruinait dans sa base l'édifice qu'elle croyait soutenir. « Il y a trois théologies, disait-il : l'une mythique, c'est celle qu'ont imaginée les poètes; elle est propre au théâtre ; la seconde est naturelle, c'est celle des philosophes, elle est propre au monde; la troisième est civile, elle est propre à la cité. » Il méprise souverainement la première, pratique la seconde, et veut que la troisième soit conservée scrupuleusement. Elle est en effet une partie et une partie considérable de l'État, un moyen de gouvernement précieux, un frein salutaire. On voit quel parti les adversaires du polythéisme purent tirer d'un tel aveu. Varron représente bien le patriotisme étroit de l'aristocratie romaine, qui ne voulait que pour elle-même la liberté, la science et la vérité; dure pour les étrangers,

les vaincus, les alliés, pleine de méfiance envers le peuple, elle l'enfermait au cœur de la cité comme dans une four inexpugnable. Le jour vint où un homme appela au partage des droits politiques tous ceux qui en étaient exclus, et avec eux renversa la vieille constitution. Il ne resta debout que la religion. Mais pendant qu'Auguste et ses successeurs essayaient de rendre la vie à ce moribond, et prétendaient maintenir chez le peuple des croyances qu'ils tournaient eux-mêmes en ridicule, le christianisme appela à lui tous les hommes grands et petits, et les dieux de l'empire n'eurent plus pour défenseurs que l'aristocratie qui n'y avait jamais cru.

Le traité de Yarron sur l'agriculture {de Re rustica) porte le même titre que celui de Caton ; mais il en diffère complètement par la forme comme par le fond. Caton écrivit un manuel, sans souci d'imaginer et de suivre un plan quelconque , ni même d'enchaîner les uns aux autres les préceptes qu'il donne à son fils : le but de l'ouvrage est d'enseigner à celui-ci à tirer de l'exploitation d'un domaine le plus de revenus possible. Yarron, à l'exemple de Xénophon et de Cicéron, employa la forme du dialogue. Il crut par là donner plus d'intérêt à son sujet. Il le divisa en trois livres : le premier traite des travaux des champs en général; de la construction de la ferme, des instruments de labourage, des diverses cultures. Le deuxième est consacré à l'élève du bétail : le troisième à la basse-cour, à la garenne, au vivier. L'archéologue et le partisan des anciennes mœurs se retrouvent encore ici. Yarron évoque le souvenir de ces porchers italiens, « dont les paroles, dit-il, sentaient l'ail et l'oignon, mais qui étaient gens de cœur. » Comme Caton, il voudrait voir ses contemporains revenir aux rudes travaux et aux

mâles vertus des Serranus, des Curius Dentatus, souhait sincère, mais singulièrement naît. Lui-même n'est-il pas une preuve des modifications considérables survenues dans les idées et les habitudes des Romains? 11 est plus savant que Caton, il n'a plus les préjugés ou les niaises superstitions de son devancier. Il ne borne pas la médecine à un recueil de recettes et d'incantations magiques. Enfin il a le cœur plus humain envers l'esclave, que Caton mettait sur la même ligne que le bœuf. La décadence dont se plaint Yarron avait donc du bon, puisque, grâce à elle, les esprits s'étaient éclairés, et les mœurs s'étaient adoucies. Mais les Romains de son temps ne s'occupaient plus guère des travaux de la campagne. Ils avaient de belles villas, ornées de statues, de bibliothèques, de portiques même ; ils allaient s'y reposer des fatigues de la vie publique : mais ils abandonnaient au fermier et au colon toute l'agriculture. C'est à cette époque que les grands domaines se convertissent en bois ou en pâturages : la culture des céréales est abandonnée. C'est du dehors que l'Italie tire sa subsistance. Yarron raille ces mœurs nouvelles et l'abandon de l'antique tradition : mais jusqu'à quel point était-il sincère? Que faisait-il luimême dans son domaine de Tusculum qui fut souillé et pillé par Antoine? Il y compilait ses traités laborieux: on ne voit point qu'il y travaillât aux champs, nu, avec les esclaves, mangeant et buvant comme eux, ainsi que faisait le vieux Caton. II y avait une volière et un vivier : le vieux Caton eût banni ces superfluités de citadin oisif. Ces contrastes, je dirai presque ces contradictions, sont un signe du temps. L'originalité de Yarron, s'il en a une, c'est d'appartenir malgré lui, pour ainsi dire, à une génération qui a rompu sur tous les points avec les vieilles

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traditions, et de tenir encore à celles-ci par une sympathie secrète. Il veut les honorer, les. glorifier, les pratiquer encore; et il le fait jusqu'à un certain point; mais à chaque inétant il s'en sépare forcément. Caton lui-même n'avait-il pas dû subir l'influence des idées nouvelles?

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