LUCRÈCE
Titus Lucretius Carus.
Ce n'est pas la vie de Lucrèce qui nous aidera à comprendre son œuvre. Nous ne savons au juste ni la date de sa naissance ni celle de sa mort. Suivant une tradition romanesque, il écrivit son poème dans les intervalles lucides que lui laissait la tolie ; et cette folie fut occasionnée par un philtre amoureux que lui donna sa maîtresse. On le représente aussi étudiant la philosophie épicurienne à Athènes, sous Zénon, uniquement sans doute parce que Zénon vivait à cette époque. Laissons là toutes les conjectures plus ou moins ingénieuses, mais qui importent peu. Si l'homme nous échappe, nous avons le poète; de plus nous avons le temps où il a vécu.
Il est contemporain de tous les grands hommes de la fin de la république : né vers 655, mort vers 699, il a connu Cicéron, Yarron, César, Pompée, Salluste, Catulle. Appartenant à une famille distinguée, il a reçu l'instruction riche et variée que recevaient ses contemporains. De bonne heure il connut tous les systèmes philosophiques de la Grèce, représentés alors à Rome par une foule de
maîtres illustres; il fit un choix et s'attacha a l'épicurisme. Son poëme de la Nature des choses (de Rerum natura) est le fruit de ces études et de cette préférence.
L'ouvrage est dédié à Memmius (C. Memmius Gemellus), descendant d'une famille illustre, un des personnages les plus remuants de celte époque singulièrement orageuse. Il était le neveu de ce fameux C. Memmius, à qui Salluste prête les discours les plus violents contre la faction des nobles. Il semble lui-même avoir été un fougueux adversaire de Lucullus, dont il voulut empêcher le triomphe. Préteur en Bithynie, puis tribun du peuple, il échoua dans la poursuile du consulat, fut accusé de brigue et condamné à l'exil. C'est à Athènes qu'il alla passer les dernières années de sa vie. Il voulut s'y construire une maison sur une partie du terrain où se trouvaient encore les jardins d'Épicure. C'était un orateur distingué, âpre et mordant. Très-versé dans la connaissance de la littérature grecque, il n'avait guère que du dédain pour les écrivains et les ouvrages de son pays. À quel moment de sa vie reçut-il la dédicace du poème de Lucrèce? Sans doute avant son exil; car le poète, dans une allusion rapide aux troubles de la république, se refuse à croire que l'illustre descendant des Memmius puisse abandonner en de tels périls la cause de la patrie. 11 l'abandonna bientôt, ayant succombé dans la lutte ; et peut-être le fit-il sans regrets, car c'était un véritable épicurien, j'entends un épicurien pratique, un homme de plaisirs, peu capable sans doute d'apprécier et de partager l'ardent enthousiasme de son ami.
Le poëme est divisé en six livres ; malgré quelques lacunes dans le premier et dans le sixième, il est fort probable que nous possédons l'œuvre entière de Lucrèce, telle du
moins qu'il l'a laissée à sa mort. On ne peut méconnaître Tordre et l'enchaînement des parties.
Le premier livre est consacré aux atomes, corpuscules invisibles, qui sont le principe de tout ce qui existe, car rien ne peut naître de rien. Il réfute à ce propos les hypothèses méprisables des philosophes qui voient dans les quatres éléments le principe et l'origine des choses. Le monde est infini, les atomes sont innombrables, le vide n'a pas de bornes. Mais comment les atomes ont-ils formé les êtres? En se combinant dans le vide, en vertu de certaines lois qui président à leur rencontre et résultent de leur forme et de leur nature. Parmi les principales créations des atomes se trouve l'âme, dont Lucrèce démontre la matérialité, et qu'il identifie parfois avec le souffle [anima- animas). Elle n'est pas localisée ici ou là ; elle est répandue par tout le corps. Elle doit donc périr avec lui. C'est une loi naturelle; les insensés seuls peuvent s'en affliger et la redouter. Ici se pincent les éloquentes invectives du poêle contre la lâcheté humaine, contre les terreurs d'une autre vie qui est impossible.
Le quatrième livre est consacré à l'explication des opérations des sens; c'est par les sens que toutes les idées s'acquièrent. De la surface des corps se détachent sans cesse des particules invisibles, des simulacres, qui, en frappant les sens, donnent la connaissance des objets dont ils sont comme une émanation. C'est ainsi qu'il explique encore les rêves et les passions , surtout l'amour. L'objet aimé envoie un perpétuel rayonnement dont on est pénétré et comme enchaîné. Servitude cruelle le plus souvent, et qu'il faut briser! Mais comment le faire? En combattant le mal par le mal.
Comme Bufion, comme Rousseau (Discours sur F origine de l'inégalité parmi les hommes), Lucrèce veut réduire l'amour à une fonction physique : mais quelle tristesse poignante dans la peinture des désordres qu'il occasionne ! Est-ce le physicien qui parle, ou un cœur blessé qui gémit? Il expose ensuite ses idées sur la formation du monde, qui a eu un commencement et qui aura une fin. Il détermine la place et les fonctions de la terre, de l'air, du L'éther, du soleil, de la lune, des astres, dans le système général des choses, et essaye de démontrer que les corps célestes n'ont pas un volume supérieur aux proport i ns que nos yeux leur assignent. C'est la partie la plus faille (avec la négation des antipodes) de la physique épicurienne. L'originalité réelle de ce cinquième livre est l'histoire des productions de la terre, dont la fécondité naissante donne la vie aux plantes, aux fleurs, aux arbres, aux animaux et enfin à l'homme lui-même. 11 apparaît, ce roi de la nature, au moment où la terre encore humide, tout enveloppée de chaudes vapeurs, lance à sa surface des myriades d'êlres. Le poëte montre ces premiers-nés de la Mère commune, corps gigantesques, dont la solide charpente est mue par des muscles d'une force merveilleuse : les voilà comme perdusau sein de l'immensité, rencontrant à chaque pas un obstacle ou un ennemi. Ils dévorent les glands des chênes, les fruits de l'arbousier ; quand la nuit les surprend au sein des vastes forêts, ils étendent leurs membres sur le sol et ramènent sur eux les feuilles tombées. Le lion, le tigre, le sanglier, tous les monstres des bois rôdent autour d'eux, les saisissent dans leur sommeil, les emportent criant et se lamentant. Puis ils se rapprochent, ils s'unissent; la femme donne naissance à l'enfant, la famille est constituée par l'amour d'abord,
VARR0N. — LUCRÈCE. — CATULLE. 20o
puis par la pitié. Ces sauvages, ne sachant encore parler, se montrent les uns aux autres leurs petits et conviennent d'épargner les êtres sans défense. Ne poussons pas plus loin cette analyse ; ce que nous avons dit suffit pour faire apprécier la force et la beauté de celle conception. Nous voilà bien loin du joli et fade roman de l'âge d'or, lieu commun des poètes antérieurs. Lucrèce a retrouvé, on peut le dire, l'histoire des premiers humains, et il l'a décrite avec une vigueur qui fait pâlir les tableaux puérils des Ovide et de tant d'autres. Rousseau lui-même, si âpre et si énergique, languit auprès de cette poésie sombre et prolonde.
Le sixième livre est consacré aux météores, sujet fort important, puisqu'il donne au poète l'occasion d'expliquer les causes des phénomènes célestes, source éternelle d'épouvante pour les hommes. Les nuages, la pluie, la loudre, l'arc-en-ciel, les tremblements de terre, tout est rapporté à des causes naturelles. Le merveilleux, l'intervention et le courroux des dieux sont bannis du monde. La paix rentre dans le cœur des mortels. C'est en expliquant la cause des exhalaisons fétides qu'il est conduit à décrire, d'après Thucydide, la fameuse peste d'Athènes.
Sous quelque aspect que l'on envisage ce poème, unique dans la littérature romaine, il est impossible de ne pas être frappé d'abord de la passion profonde qui l'inspire et le soutient. Ceci est une œuvre de foi. Les contemporains de Lucrèce étudiaient en amateurs les systèmes de la Grèce, et concluaient pour la plupart à un scepticisme superficiel ou à un éclectisme facile qui n'engageait en rien la conscience. Lucrèce a l'enthousiasme et l'esprit de propagande : comme il possède la vérité,
cette lumière de l'intelligence, et avec elle la vraie vertu, cette saule de l'âme, il veut communiquer aux autres ces biens inestimables, les arracher aux erreurs, aux préjugés, aux infirmités morales, pour les associer à la félicité pure qu'assure sa doctrine, et les entraîner a sa * suite dans ces temples lumineux et sereins où résident les sages. Vous reconnaissez ici le Romain, homme pratique, même dans les spéculations sur le monde et la nature, comme Cicéron, comme Varron, comme tous les Romains de ce temps. Lucrèce, lui aussi, a retourné en tous sens le problème du souverain bien ; et de toutes les solutions données par les écoles, il a préféré celle d'Épicure. La conviction est en lui : seul sur le rivage, sans crainte de la tempête, il voit le reste des hommes ballottés par les flots, et il leur tend la main et les appelle h lui. Jamais voix plus pressante ne s'éleva dans un moment plus solennel. Sous les dehors brillants de la société d'alors couvaient de grandes misères. De la vieille constitution républicaine, le squelette seul est debout; le règne de l'aristocratie conservatrice touche à sa fin, Calon et Cicéron le sentent bien; la domination de César apparaît dans un lointain que les fautes et l'opiniâtreté de ses adversaires rapprochent tous les jours. Les esprits inquiets pressentent l'explosion de la guerre civile. Le souffle de la grande révolution a passé sur les âmes; Lucrèce entend déjà les sourds grondements qui annoncent la catastrophe. Les uns s'enveloppent fièrement de leur vertu, certains de tomber, mais plus certains encore de tomber noblement; d'autres calculent et se préparent à tous les événements. Quelques-uns cherchent dans les voluptés l'oubli des préoccupations pénibles. C'est à cette société menacée et malade que s'adresse Lucrèce : il veut
VARRON. — LUCRÈCE. — CATCLLE. 207
la sauver et la guérir en la convertissant à la sagesse. Triste sagesse ! Quelques-uns la partageaient déjà, et, pour se soustraire au grand naufrage, refusaient de monter sur le vaisseau. Si Lucrèce avait persuadé ses contemporains, tous eussent fait ainsi, et la tâche de César eût été plus facile. Mais celte lâche sagesse qui préfère le repos à la liberté, elle ne triompha qu'avec l'empire, quand il n'y eut plus d'espoir dans les choses, ni de ressort dans les hommes. L'épicurisme était le fruit naturel d'une toile époque. En politique abdication, en religion athéisme peu courageux, en morale égoïsme perfectionné : voilà ce dont Caton ne voulait pas, voilà ce qui suffit aux sujets d'Auguste et de ses successeurs. Mais laissons de côté les conséquences, et voyons la doctrine.
Elle est empruntée à la Grèce dans ses principes essentiels. Lucrèce a pour maîtres Empédocle et Épicure; mais ce qui est bien à lui, c'est la manière dont il l'expose et la passion qui ranime. La philosophie pour lui n'est pas une occupation d'oisif, il a un but. Le plus grand ennemi du bonheur des hommes, c'est l'idée fausse qu'ils se font de la divinité, et les terreurs qui en sont la conséquence. Lucrèce veut dégager l'âme de ces terreurs. 11 prouvera donc que la puissance attribuée aux dieux est imaginaire ; que la nature obéit à ses lois et non aux caprices de ces prétendus maîtres (pie l'erreur lui impose. Ce n'est pas Jupiter qui lance le tonnerre, qui est l'auteur des phénomènes célestes : des lois immuables régissent ces manifestations. Si Jupiter lançait la foudre, pourquoi lomberait-elle souvent sur les temples mêmes du Dieu ou dans les plaines arides, ou sur un arbre innocent? Non. Les dieux sont étrangers à ces grands faits de l'ordre naturel. Les dieux n'ont pas fait le monde : s'ils l'eussent
fait, y renconlrerait-on toutes les imperfections dont il est plein ? Ce ne sont pas eux qui le conservent, ce ne sont pas eux qui le feront tomber en poussière ; ce ne sont pas <;ux non plus qui dirigent le cours des choses humaines : trop d'iniquités y abondent. Laissons donc les dieux dans cette sphère inaccessible où ils jouissent d'une béatitude inaltérable, indifférents à tout, sauf à leur propre félicité. Ne leur adressons plus ni vœux ni hommages ; ils ne peuvent exaucer les uns, et n'ont nul besoin des autres. Si l'homme est bien persuadé de ces vérités, aussitôt les vaines terreurs qui désolent son âme s'évanouissent ; les éclairs, la foudre, tous ces prétendus signes de la colère céleste n'excitent plus en lui la moindre inquiétude ; il ne va point, tremblant et la tète voilée, se prosterner devant une pierre insensible, égorger des animaux, consulter leurs entrailles, pâlir de peur à l'aspect des indices du courroux céleste. La vraie piété, c'est ln raison, c'est la ferme assurance du sage. La religion, fille de l'ignorance et de la peur, a causé toutes les misères de l'humanité. N'est-ce pas elle qui a poussé les chefs de la Grèce à égorger aux pieds des autels la jeune lphigénie?
Il faut donc enseigner aux hommes la formation du monde, la loi des phénomènes, leur expliquer l'universalité des choses. Quand ils posséderont la vérité, ils seront guéris de leurs vaines terreurs, ils seront heureux. Le poëte se met courageusement à l'œuvre, et il expose en longs développements les doctrines d'Empédocle et d'Épicure sur le monde. Malgré quelques inexactitudes de détail, des explications peu plausibles, des infidélités assez graves à ce système dont il s'est fait l'interprète (1 ), cette
(l) Notamment en ce qui concerne la forme et le mouvement dei atomes. Sa dcûiiitiou de la volonté est bien curieuse.
partie technique pour ainsi dire de l'œuvre, est fort belle, et tout à fait nouvelle, chez les Romains. Je n'y insisterai pas. Mais je ne puis passer sous silence un des principaux résultats obtenus par le philosophe : c'est sa démonstration, de la matérialité et de la mortalité de l'âme. Cette conquête du néant le ravit. Comme toutes les choses créées, l'âme est composée d'un agrégat de molécules qui se dissoudront, et retourneront dans le grand mouvement qui emporte les atomes. Si donc l'âme n'est pas autre chose qu'une partie de nous-mêmes, comme le pied et la main
Nostri est pars animus, nihilominus ac manus et pes ;
si elle doit périr comme le dernier de nos membres, que signifient ces vaines terreurs d'une autre existence dont l'homme insensé est assailli ? Quoi ! craindre les dieux pendant sa vie, et, après sa mort, l'Achéron, le Styx, le Tartare, les Furies et les supplices réservés aux impies, ce serait là le triste lot de l'humanité! Non: tout meurt avec le corps. La mort est le repos éternel. Pourquoi la redouter? Était-on malheureux de n'être pas encore? Pourra-t-on être malheureux en n'étant plus? La cessation de l'existence est une loi naturelle. Tout meurt dans la nature : quel orgueil, quelle folie d'opposer à celte nécessité universelle ses plaintes et son désespoir ! Épicure lui-même est mort, et toi, chétive créature, tu te révolterais contre ta destinée !
Comment donc devra vivre l'homme débarrassé de la crainte des dieux et des terreurs de l'enfer ? Il vivra conformément à la nature. Elle réclame peu de chose ; les besoins du corps sont satisfaits à peu de frais ; plus doux cent fois est le sommeil sur l'herbe aux bords d'un frais
Diq
ruisseau que sous les lambris dorés. Les grands ennemis de l'homme, ce sont les passions, les désirs insatiables, la poursuite effrénée des faux biens, tout ce qui trouble l'âme, et l'empêche de goûter cette bienheureuse quiétude, fruit de la raison et de la sagesse. La volupté, c'est l'art de jouir de tous les biens que comporte la nature humaine, sans excès et sans trouble. La vertu n'est pas autre chose non plus que cette sage volupté : vertu, sagesse, félicité, les trois choses se confondent, et le souverain bien est trouvé 1
Tel est le philosophe. Venons au poète.
Il ne parait pas que les anciens l'aient estimé autant qu'il le mérite. Cicéron qui, suivant saint Jérôme, serait r éditeur du poëme de la Nature des choses, y trouvait beaucoup d'art, mais peu d'éclat : Quintilien se borne à répithète difficilis, qui n'est pas un éloge : mais les jugements de Quintilien sur les poètes ne sont pas d'un grand poids. Ovide promet l'immortalité à Lucrèce qu'il appelle sublime (I). Stace seul semble l'avoir senti. « Il a, dit-il, la science, l'enthousiasme et l'élévation : » [docti furor arduus Lucretii). Comme la Pauline de Corneille, il semble toujours prêt à s'écrier :
Je vois, je sais, je crois, jo suis désabusé.
Il n'a que du mépris pour les machines poétiques en honneur de son temps. Le convenu et l'artificiel lui répugnent. 11 ne chantera pas des dieux qu'il relègue dans les intermondes, il ne s'épuisera pas à refaire d'après les Grecs leur légende héroïque et amoureuse. Il est grave, solen-
(I) Car mina sublimistunc suntporitura Lucrcti Exitio terras quum dabit una dies.
VARROiN. — LUCRECE. — CATULLE.
nel, ému. Il vit en contemplation de la vaste nature, sa seule divinité ; il en perçoit la majesté et l'infinie puissance. S'il est disciple des Grecs, c'est aux maîtres les plus sérieux qu'il s'attache, Empédocle et Thucydide. Les agréables badinages des fables, la grâce molle et pédante des Alexandrins, il laisse à d'autres tout cela. Et, en réalité, il y a cent fois plus de grandeur dans la conception cosmogonique d'Empédocle que dans l'anthropomorphisme puéril où s'attardaient les poètes du temps. Ce n'est point parmi eux, c'est dans le sixième siècle qu'il faut lui chercher des pairs. Lucrèce se rattache directement à Ennius. C'est de tous les poètes latins le seul qu'il cite : une parcelle de l'héroïsme du vieux poëte a passé en lui, héroïsme scientifique, cette fois : « otre « Ennius, dit-il, le premier qui sur le vert Hélicon ait « cueilli la couronne d'éternel feuillage. » Lui aussi, il sera le premier propagateur de la vérité, a II parcourt. « les lieux inaccessibles où nul pied humain n'a laissé sa « trace ; il aime à aller puiser aux fontaines vierges, à « cueillir des fleurs inconnues pour s'en faire une cou- « ronne dont nul poëte n'ait encore entouré ses tempes. » Dur et pénible labeur que le sien : il annonce des choses nouvelles, obscures, et il n'a à son service qu'un idiome rebelle et pauvre :
Propter egestatera lingua; et rerum novitatom.
11 empruntera des termes à la Grèce, puisqu'il le faut ; mais l'empreinte du génie national sera sur son œuvre. Il sera soutenu par la beauté du but d'abord, puis par l'espérance de la gloire « qui d'un thyrse aigu a frappé « son cœur, et jeté dans son âme le doux amour des muc es. » Tel est l'enthousiasme d'Ennius, le grand novateur.
11 vit par la pensée dans cet héroïque sixième siècle : il en a l'orgueil démesuré el le fier accent. S'il peint en quelques vers une bataille, son esprit se reporte aux grands combats avec les Carthaginois ; il revoit les horribles mêlées d'alors ; « les légions bouillonnant dans les « plaines, entonnant le cri de guerre, appuyées sur les « fortes troupes alliées et les éléphants, en parure de «combat, puissantes, animées à l'envi(l). » Il a l'inspiration haute et forte. Il peint vivement et à grands traits, n'ayant nul souci de l'élégance qui amollit la pensée. Absorbé par l'ingrat labeur d'une exposition technique, il sent et voit si directement les objets, qu'il les projette en relief splendide. Aussi bien il a son Dieu qui l'inspire ; lui aussi estanthropomorphiste à sa façon : c'est la nature qui remplace Jupiter, Neptune, Apollon. Il la voit, la sent, l'aspire et la personnifie sans le vouloir. Son effrayante fécondité qui crée sans cesse et tire de son sein inépuisable les animaux, les plantes; tout ce fourmillement de vie qui s'épand à l'infini, il l'oppose au rude labeur de l'homme qui veut conquérir la terre : qu'il cesse pendant une année de déchirer et de retourner le sol, la nature va le couvrir de ronces et le reprendre pour elle.
Son style a quelque chose de cette végétation puissante et désordonnée. Ce sont des jets vigoureux et sauvages. Tas la moindre concession au rhythme et à l'harmonie ; partout et toujours le mot propre. De là un incroyable sans-façon dans la manière dont il traite le vers : il le termine par des spondées, des monosyllabes, peu lui importe. 11 a des élisions impossibles et des coupes d'une audace sans pareille : à côté de cela, des vers d'une
(1) Voir II, 241 ; V. 122G, 1303 de l'édition Lachraann. Lambin et Lagrange sont incomplets.
douceur et d'un charme infinis, des expressions d'un éclat et d'une vérité dont rien n'approche. C'est un flot d'or épais hérissé de scories. Virgile l'éludiera, le pillera, sans l'appauvrir et sans le taire oublier.
Début du poëme de la Nature. — Invocation à Véuus.
Mère des Romains, charme des hommes et des dieux, ô Vénus, ô déesse bienfaisante, du haut de la voûte étoiléc, tu répands la fécondité sur les mers qui portent les navires, sur les terres qui donnent les moissons. C'est par toi que les animaux de toute espèce sont conçus et ouvrent leurs yeux à la lumière. Tu parais, et les vents s'en fuient, les nuages sont dissipés, la terre déploie la variété de ses tapis, l'Océan prend une face riante; le ciel devenu serein répand au loin la plus vive splendeur. A peine le printemps a ramené les beaux jours, à peine le zéphir a recouvré son haleine féconde, déjà les habitants de l'air ressentent ton atteinte, et se pressent d'annoncer ton retour; aussitôt les troupeaux enflammés bondissent dans leurs pâturages et traversent les fleuves rapides. Épris de tes charmes, saisis de ton attrait, tous les êtres vivants brûlent de te suivre, partout où tu les entraînes. Enfin dans les mers, sur les montagnes, au milieu des fleuves impétueux, des bocages touffus, des vertes campagnes, ta douce flamme pénètre tous les cœurs, anime toutes les espèces du désir de se perpétuer. Puisque tu es Tunique Souveraine de la nature, la créatrice des êtres, la source des grâce et des plaisirs, daigne, ô Vénus, t'associer à mon travail, et m'inspirer ce poëme sur la nature. Je le consacre à ce Memmius que tu as orné en tous temps de tes dons les plus ra-
2i4 LITTÉRATURE ROMAINE.
res, et qui nous est également cher à tous deux. C'est en sa faveur que je te demande pour mes vers un charme qui ne se flétrisse jamais.
Cependant assoupis et suspens sur la terre et l'onde les fureurs de la guerre. Toi seule peux faire goûter aux mortels les douceurs de la paix. Du sein des alarmes le Dieu des batailles se rejeltc dans les bras. Là, retenu par la blessure d'un amour éternel, les yeux levés vers toi, la téte posée sur ton sein, la bouche entrouverte, il repait d'amour ses regards avides, et son Ame reste comme suspendue à tes lèvres. Dans ce moment d'ivresse où tes membres sacrés le soutiennent, ô déesse, penchée tendrement sur lui, abandonnée à ses embrassements, verse dans son âme la douce persuasion, et sois la puissante médiatrice de la paix. Hélas ! dans les troubles de ma patrie m'esl-il permis de chanter, et l'illustre Memmius manquera-t-il à la défense de l'État, pour prêter l'oreille à mes sons?
(Livre 1 er .)
La superstition.
Dans le temps où l'homme avili rampait sous les chaînes pesantes de la religion, ce tyran farouche, qui, du milieu des nues, montrait sa tète épouvantable, et dont l'œil effrayant menaçait d'en haut les mortels, un homme né dans la Grèce osa le premier lever contre lui ses regards, et refusa de s'incliner. NI ces dieux si vantés, ni leurs foudres, ni le bruit menaçant du ciel en courroux ne purent l'intimider. Son courage s'irrite par les obstacles. Impatient de briser l'étroite enceinte do la nature, son génie vainqueur s'élança au delà des bornes enflammées du monde, parcourut à pas de géant les plaines de l'immensité, et eut la gloire d'enseigner aux hommes ce qui peut ou ne peut pas naitre, et comment la puissance des corps est bornée par leur essence même : ainsi la superstition fut à son tour foulée aux pieds, et sa défaite nous rendit égaux aux dieux.
Mais je crains, ô Memmius, que vous ne m'accusiez de vous ouvrir une école d'impiété et de conduire vos pas dans la route
du crime. C'est au contraire la superstition, qui trop souvent
inspira des actions impies et criminelles. Ainsi l'élite des chefs de la Grèce, les premiers héros du monde, souillèrent jadis en Anlide l'autel de Diane du sang d'Iphigénie. Quand le bandeau eut paré la chevelure de la jeune fille, et flotté le long de ses joues ; quand elle vit son père au pied de l'autel, debout, l'œil triste, et l'air morne ; à côté de lui les sacrificateurs cachant sous leurs robes le couteau, et un grand peuple en larmes autour d'elle, muette d'eflïoi, elle glisse à terre, tombe, comme une suppliante. Que lui servait, dans cet instant fatal, d'avoir la première donné le nom de père au roi de Mycènes ? Des mains d'hommes la soulèvent et la portent tremblante à l'autel, non pour la reconduire au milieu d'un pompeux cortège après la cérémonie de rhyménée, mais pour la faire expirer sous les coups de son père, au moment même que l'amour des ti nait à son mariage, lit pourquoi ? Afin d'obtenir un heureux départ pour la flotte des Grecs. Tant la religion a pu inspirer aux hommes de barbarie !
(Livre I er .)
La crainte de la mort.
Ainsi, quand vous entendez un homme se plaindre du sort qui le condamne à servir de patûre aux vers, aux flammes, aux bêtes féroces , soyez sûr qu'il n'est pas de bonne foi, qu'il ne se rend pas compte des inquiétudes dont son cœur est le jouet. A l'entendre, il ne doute pas que la mort n'éteigne en lui le sentiment , mais il ne tient point sa parole. Il ne peut se faire mourir tout entier, et, sans le savoir, il laisse toujours subsister une partie de son être. Quand il se représente, pendant la vie, que son cadavre sera déchiré par les monstres et les oiseaux carnassiers, il déplore son malheur : c'est qu'il ne se dépouille point de lui-môme, il ne se détache point de ce corps que la mort a terrassé, il croit que c'est encore lui, et debout à ses cotés, il l'anime encore de sa sensibilité. Voilà pourquoi il s'indigne d'être né mortel : il ne voit pas que la vraie mort ne laisse pas subsister un autre lui-même, vivant pour un être
gémir de sa mort, pour pleurer debout sur son cadavre étendu, pour être déchiré par les bêtes, et consumé parla douleur.
Car si une des horreurs de la mort est de servir d'aliment aux hôtes des bois, je ne vois pas qu'il soit moins douloureux d'être consumé par les flammes, d'être étouffé par le miel, ou transi de froid dans un tombeau de marbre, ou d'être écrasé sous le poids de la terre par les pieds des passants.
Mais, dites-vous, celte famille dont je faisais le bonheur, celte épouse vertueuse, ces chers enfants qui volaient au-devant de moi pour s'emparer de mes premiers baisers, et qui pénétraient mon cœur d'une joie intérieure et secrète, une gloire qui n'est pas encore à son comble, des amis à qui je puis être utile... 0 malheureux, malheureux que je suis 1 Un seul jour, un instant fatal me ravit toutes les douceurs de la vie. Sans doute ; mais vous n'ajoutez pas que la mort vous en ote aussi le regret. Si on était bien convaincu de cette vérité, de combien de peines et d'alarmes ne se délivrerait-on pas ! L'assoupissement de la mort a fermé nos paupières, nous voilà pour le reste des siècles à l'abri de la douleur ; et nous, à côté d'un bûcher lugubre, nous verserons sur vos cendres des flots de larmes, et le temps n'effacera jamais les traces de notre douleur.
Insensés ! pourquoi nous dessécher dans le deuil et dans les pleurs ! Un sommeil paisible, un repos éternel, ne voilà-t-il pas un grand sujet d'affliction 1
0 mes amis, livrons-nous à la joie, le plaisir est fugitif ! bientôt il va nous quitter pour ne plus revenir : c'est ainsi que, la coupe à la main, des convives couronnés de fleurs s'animent à la gaieté. Ils craignent donc, après la mort, d'être dévorés par la soif, épuisés par la sécheresse, ou tourmentés par d'autres désirs ?
Si la nature élevait tout à coup la voix et nous faisait entendre ces reproches. «Mortel, pourquoi te désespérer ainsi immole dérément ? pourquoi gémir et pleurer aux approches de la « mort? Si tu as passé jusqu'ici des jours agréables, si ton àme « n'a pas été un vase sans fond où se soient perdus les plaisirs « et le bonheur, que ne sors-tu de la vie, comme un convive « rassasié, comme un voyageur qui touche au port ? Si au con- «< traire tu as laissé échapper tous les biens qui se sont offerts, si la
« vie ne t'offre plus que des dégoûts, pourquoi voudrais-tu « multiplier des jours qui doivent s'écouler avec le môme dé- « sagrément et s'avanouir à jamais sans te procurer aucun plai- « sir ? Que ne cherches-tu, dans la fin de ta vie, un terme à tes u peines ? Car enfin quelques efforts que je fasse, je ne peux « rien inventer de nouveau qui te plaise ; je n'ai toujours à t'of- « frir que le môme enchaînement. Ton corps n'est pas encore « usé par la vieillesse, ni tes membres flétris par les ans : « mais attends-toi à voir toujours la môme suite d'objets, quand u môme ta vie triompherait d'un grand nombre de siècles, el « bien plus encore si jamais elle ne doit finir. »
Eh bien ! qu'aurions-nous à répondre à la nature, sinon que le procès qu'elle nous intente est juste ? Mais si c'est un malheureux plongé dans la misère qui se lamente au bord de la tombe, n'aurail-elle pas encore plus de raison del'accabler de reproches, et de lui crier d'une voix menaçante : « Insensé, va pleurer « loin d'ici, ne m'impoitunc plus de tes plaintes. » Et le vieillard accablé d'années, qui ose encore murmurer : « Homme in- « satiable, tu as parcouru la carrière des plaisirs, et tu t'y traînes « encore; moins riche de ce que tu as, que pauvre de ce que « tu n'as pas, tu as toujours vécu sans plaisir, tu n'as vécu qu'à « demi, et la mort vient te surprendre avant que ton avidité « soit assouvie. L'heure est venue, renonce à mes présents, ils « ne sont plus de ton âge ; laisse jouir les autres el fais le sacri- « fice de bon gré puisqu'il est indispensable.
« Homme injuste, ne devrais-tu pas quelquefois te dire? An- « eus lui-môme est mort, ce bon prince, supérieur à moi par « ses vertus. Les rois, les grands de la terre, après avoir gou- « verné le monde, ont tous disparu. Ce monarque de l'Asie, « qui s'ouvrit jadis une roule dans l'immensité des mers, qui « apprit à ses légions à marcher sur l'abîme profond, bravant « le vain courroux de l'élément captif, qui frémissait sous ses « pieds, il est mort lui-même, et son âme a quitté ses membres « défaillants. Scipion, ce foudre de guerre, la terreur de Car- « t liage, a livré ses ossements à la terre, comme le plus vil de « ses esclaves. Joignez-y les inventeurs des sciences el des arts, « les compagnons des Muses, et Homère leur souverain qui reo pose comme eux dans la tombe. Enfin Démocrite, averti par
« l'âge que les ressorts de son esprit commençaient à s'user, « alla présenter lui-même sa tôle à la mort. En un mot, Ëpicure « lui-même a vu le terme de sa carrière, lui qui plana bien au- « dessus de la sphère commune, et qui éclipsa les plus brillants « génies, comme l'éclat du soleil levant fait disparaître la luit micre des étoiles.
« Et tu balances, tu t'indignes de mourir, toi dont la vie est •< une mort continuelle, qui te vois mourir à chaque instant, « toi qui livres au sommeil la plus grande partie de tes jours, « qui dors même en veillant, et dont les idées sont des songes ; « toi qui, toujours en proie aux préjugés, aux terreurs chimé- « riques, aux inquiétudes dévorantes, ne sais pas en démêler « la cause, et dont l'âme est toujours incertaine, flottante, éga- « rée ? »
Si les hommes connaissaient la cause et l'origine des maux qui assiègent leur âme, comme ils sentent le poids accablant qui s'appesantit sur eux, leur vie ne serait pas si malheureuse. On ne les verrait pas chercher toujours, sans savoir ce qu'ils désirent, et changer sans cesse de place, comme si, par cette oscillation continuelle, ils pouvaient se délivrer du fardeau qui les opprime. Celui-ci quitte son riche palais pour se dérober à l'ennui, mais il y rentre un moment après, ne se trouvant pas plus heureux ailleurs. Cet autre se sauve à toute bride dans ses terres. On dirait qu'il accourt y éteindre un incendie. Mais à peine en a-t-il touché les limites, qu'il y trouve l'ennui. Il succombe au sommeil, et cherche à s'oublier lui-même. Dans un moment, vous allez le voir regagner la ville avec la même promptitude. C'est ainsi que chacun se fuit sans cesse; mais on ne peut s'éviter. On se retrouve, on s'importune, on se tourmente toujours. C'est qu'on ignore la cause de son mal. Si on la connaissait, renonçant à tous ces vains remèdes, on se livrerait à l'élude de la nature, puisqu'il est question, non pas du sort d'une heure, mais de l'état éternel qui doit succéder à la mort.
Que signifient ces alarmes qu'un amour malentendu de la vie vous inspire dans les dangers? Apprenez donc, ô mortels, que vos jours sont comptés, et que, l'heure fatale venue, il faut partir sans délai. Et, en vivant plus longtemps, ne serez-vous pas toujours habitants de la môme terre? La nature inventera-t-elle
pour yous de nouveaux plaisirs? Non, sans doute. Mais le bien qu'on n'a pas parait toujours le bien suprême. En jouit-on? c'est pour soupirer après un autre ; et les désirs, en se- succédant, entretiennent dans l'âme la soif de la vie. Ajoutez l'incertitude de l'avenir et du sort que l'âge futur nous prépare.
(Livre III.)
Éloge d'Épicure.
Quel génie peut chanter dignement un si noble sujet, de si grandes découvertes? Quelle voix assez éloquente pour célébrer les louanges de ce sage, dont l'esprit créateur nous a transmis de si riches présents? Cette tâche est sans doute au-dessus des efforts d'un mortel : car, s'il la ut en parler d'une façon qui réponde au caractère de grandeur empreint sur ses ouvrages, ce fut sans doute un dieu. Oui, Memmius, un Dieu seul a pu trouver, le premier, cet admirable plan de conduite, auquel on donne aujourd'hui le nom de Sagesse, et, par cet art vraiment divin, faire succéder le calme et la lumière à l'orage et aux ténèbres.
Comparez en effet les anciennes découvertes des autres divinités. On dit que Cérès fit connaître aux humains les moissons, et Bacchus le jus de la vigne, deux présents sans lesquels on peut subsister, et dont on rapporte que plusieurs nations savent encore aujourd'hui se passer; mais on ne pouvait vivre heureux sans la vertu, et nous avons raison de placer au rang des dieux celui dont les préceptes, répandus chez tous les peuples de la terre, servent à soutenir et consoler les esprits dans les amertumes de la vie.
Si vous croyez que les travaux d'Hercule méritent la préférence, vous êtes dans l'erreur. Qu'aurions-nous à craindre aujourd'hui de la gueule béante du lion de Némée, ou des soies hérissées du sanglier Arcadi en? Que pourrait maintenant ou le taureau de Crète, ou le fléau de Lerne, cette hydre armée de serpents venimeux? Que nous importeraient les trois corps de l'énorme Géryon, et les chevaux de Diomède, dont les narines
soufflaient la flamme dans la Thrace, sur les côtes Bistoniennes près de l'Ismare ; ou la griffe recourbée des redoutables hôtes
du lacSlymphale ? et le cruel gardien du jardin des Hespérides et de ses pommes d'or, ce dragon furieux, au regard menaçant, dont l'énorme corps embrassait à plusieurs replis le tronc précieux, quel mal pourrait-il nous faire près des rives de l'océan Atlantique, de cette mer inaccessible, sur laquelle ni Romains ni Barbares n'osent jamais s'exposer? Les autres monstres de celte nature, s'ils vivaient encore, si le monde n'en avait pas été purgé, pourraient-ils nous nuire? non sans doute. La terre est encore aujourd'hui peuplée d'animaux Téroces ; et l'effroi règne dans les bois, sur les montagnes, et au fond des forêts, lieux terribles, qu'il est presque toujours en notre pouvoir d'éviter.
Mais si vos cœurs ne sont délivrés des vices, que de combats intérieurs à soutenir ! que de périls à vaincre ! De quels soucis, de quelles inquiétudes, de quelles craintes n'est pas déchiré l'homme en proie à ses passions! Quels ravages ne font pas dans son Ame, l'orgueil, la débauche, l'emportement, le luxe et l'oisiveté ! Avoir dompté ces ennemis, les avoir chassés des cœurs avec les seules armes de la raison, n'est-ce pas un titre suffisant pour être mis au nombre des dieux? Que sera-ce, si le nu' nie sage a parlé des immortels en termes divins, et dévoilé à nos yeux tous les secrets de la nature? (Livre V.)
r VIII " f ^' ;:
La terre et r homme.
D'abord ce globe qu'environne la voûte céleste est en grande partie occupé par des montagnes et des forêts abandonnées aux bêtes féroces, par des rochers stériles, d'immenses marais et la mer dont les vastes circuits resserrent les continents. Presque deux parties de ce même globe nous sont interdites par des ardeurs brûlantes, et les glaces continuelles qui les couvrent. Ce qui reste de terrain, la nature abandonnée à elle-même le hérisserait de ronces, si l'industrie humaine ne luttait sans cesse contre elle; si le besoin de vivre ne nous forçait à gémir sous de pénibles travaux, à déchirer la terre par l'empreinte
du soc, à féconder la glèbe, et à dompter le sol ingrat, pour exciter les germes qui no peuvent d'eux-mêmes se développer el se montrer au jour. Encore trop souvent ces fruits que la terre accorde si difficilement à nos travaux, à peine en herbes ou en flcuis, sont brûlés par des chaleurs excessives, emportés par des orages subits, détruits par des gelées fréquentes, ou tourmentés par le souffle violent des aquilons. Et les bOtes féroces, ces cruels ennemis du genre humain, pourquoi la nature se plaît elle à les multiplier et à les nourrir sur la terre et dans les ondes ? Pourquoi chaque saison nous apportc-t-elle ses maladies ? Pourquoi tant de funérailles prématurées?
En un mot, l'enfant qui vient de naître, semblable au nautonnier que la tempête a jeté sur le rivage, est étendu à terre, nu sans parler, dénué de tous les secours de la vie, dès le moment que la nature l'a arraché avec un effort du sein maternel pour lui faire voir la lumière. Il remplit de ses cris plaintifs le lieu de sa naissance, et il a raison sans doute, l'infortuné à qui il reste une si vaste carrière de maux à parcourir. Au contraire les troupeaux de toute espèce, et les bôtes féroces croissent sans peine. Ils n'ont besoin ni du hochet bruyant ni du langage enfantin d'une nourrice caressante. La diiïércnce des saisons n'en exige pas dans leurs vêtements. Il ne leur faut ni armes pour défendre leurs biens, ni forteresses pour les mettre à couvert; puisque la terre et la nature fournissent à chacun d'eux toutes choses en abondance.
(Livre V.)
Les premiers hommes.
Les hommes de ces temps étaient beaucoup plus vigoureux que ceux d'aujourd'hui, et cela devait être nécessairement, parce que la terre dont ils étaient les enfants, avait alors toute sa vigueur : la charpente de leurs os était plus vaste, plus solide, et le tissu de leurs nerfs et de leurs viscères plus robuste.
Ils n'étaient affectés ni par le froid, ni par le chaud, ni par la nouveauté des aliments, ni par les attaques de la maladie.
On les voyait survivre à la révolution d'un grand nombre de lustres, errants par troupeaux comme les bêtes. Personne ne savait encore parmi eux conduire la pénible charrue ; ils ignoraient l'art de dompter les champs avec le fer, de confier de jeunes arbustes au sein de la terre, et de trancher avec la faux les vieux rameaux des grands arbres. Ce que le soleil et la pluie leur donnaient, ce que la terre produisait d'ellemême, suffisait pour apaiser leur faim ; ils réparaient leurs forces au milieu des chênes dont le gland les nourrissait; la terre faisait croître en plus grande quantité et d'une grosseur plus considérable, les fruits de l'arbousier que nous voyons pendant l'hiver se colorer en mûrissant de l'éclat de la pourpre. La nouveauté du monde facilitait encore la production d'un grand nombre d'autres aliments délicieux, et plus que suffisants pour les mortels infortunés. — Les fleuves et les fontaines les invitaient à se désaltérer, comme aujourd'hui les torrents qui roulent du haut des monts semblent avertir au loin les bûtes féroces de venir y apaiser leur soif. La nuit, ils se retiraient dans les bois, consacrés depuis aux Nymphes, dans ces asiles solitaires d'où sortaient les sources d'eaux vives, qui, après avoir baigné les cailloux, retombaient ensuite lentement sur la mousse des rochers humides, pour aller, ou jaillir dans les plaines, ou se précipiter à grands flots dans les campagnes.
Us ne savaient pas encore traiter les métaux par le feu. Us ne connaissaient pas l'usage des peaux ni l'art de se revêtir de la dépouille des bêtes féroces. Les bois, les forêts et les cavités des montagnes étaient leurs demeures ordinaires : forcés de chercher un asile contre la pluie et la fureur des vents, ils allaient se blottir parmi des broussailles. Incapables de s'occuper du bien commun, ils n'avaient institué entre eux ni lois ni rapports moraux. Chacun s'emparait du premier butin que lui offrait le hasard. La nature ne leur avait appris à vivre et à se conserver que pour eux-mêmes. C'était au milieu des bois que l'amour unissait les amants. Les plaisirs étaient ou la récom- . pense d'une ardeur mutuelle, ou la proie de la violence et d'un appétit brutal, ou enfin le prix de quelque présent, comme des glands, des pommes sauvages et des poires choisies.
Pourvus de deux mains robustes et de deux pieds agiles, ils faisaient la guerre aux animaux sauvages, leur lançaient de loin des pierres, les attaquaient de près avec de pesantes massues, en massacraient un grand nombre et s'enfuyaient dans leurs retraites à l'approche de quelques antres. Quand la nuit les surprenait, ils étendaient à terre leurs membres nus comme les sangliers couverts de soie, et s'enveloppaient de feuilles et de broussailles. On ne les voyait pas, saisis de crainte, errer au milieu des ténèbres, et chercher avec des cris lugubres le soleil dans les plaines. Mais ils attendaient en silence, dans les bras du sommeil, que cet astre, reparaissant sur l'horizon, éclairât de nouveau le ciel de ses feux. Accoutumés des l'enfance à la succession alternative du jour et de la nuit, ce n'était plus une merveille pour eux. Ils ne craignaient point qu'une nuit éternelle régnât sur la terre et leur dérobât pour toujours la lumière du soleil.
Leur plus grande inquiétude était causée par les bêles sauvages dont les incursions troublaient leur sommeil, et le leur rendaient souvent funeste. Chassés de leur demeure, ils se réfugiaient dans les autres, à l'approche d'un énorme sanglier ou d'un lion furieux ; et, glacés d'effroi, ils cédaient, au milieu de la nuit, à ces cruels hôtes leurs lits et leurs feuillages.
Au reste la mort ne moissonnai! guère plus de tètes dans ces premiers siècles, qu'elle n'en moissonne aujourd'hui. Il est vrai qu'un plus grand nombre d'entre eux, surpris et déchirés pai les bêtes féroces, leur donnaient un repas vivant, et remplissaient de leurs cris aigus les bois et les montagnes, tandis que leurs membres palpitants s'ensevelissaient l'un après l'autre dans un sépulcre animé. 11 est vrai que les malheureux que la fuite avait sauvés, blessés mortellement appliquaient leurs mains tremblantes sur les morsures venimeuses, appelant la mort à grands cris, jusqu'à ce que, dénués de secours, ignorant les façons de guérir leurs plaies, ils quittassent la vie au milieu des plus cruelles convulsions. Mais on ne voyait pas des milliers de guerriers, réunis sous des drapeaux différents, périr en un seul jour, ni la nier orageuse broyer contre les écueils navires et passagers. Kn vain l'Océan soulevait ses (lots irrités, en vain il aplanissait son onde menaçante. La surface riante
de ses eaux tranquilles était un appas incapable d'attirer les hommes dans le piège. C'était alors la disette des vivres qui donnait la mort ; c'est l'abondance qui nous tue aujourd'hui. On s'empoisonnait par ignorance, nous nous empoisonnons à force d'art.
Enfin lorsqu'on eut connu l'usage des cabanes, de la dépouille des bêtes et du feu ; lorsque la femme se fut retirée à part avec l'époux qui s'était joint à elle, lorsque les plaisirs de l'amour eurent été restreints aux douceurs d'un chaste hymen, et que les parents virent aulour d'eux une famille qui faisait partie d'eux-mêmes, l'espèce humaine commença dès lors à s'amollir. Le feu rendit les corps plus sensibles au froid. La voûte des cieux ne fut plus un toit suffisant. Les tendres caresses des enfants adoucirent sans peine le naturel farouche des pères. Alors ceux dont les habitations se touchaient commencèrent à former entre eux des liaisons, convinrent de s'abstenir de l'injustice et de la violence, de protéger réciproquement les femmes et les enfants faisant entendre dès lors môme, par leurs gestes et leurs sons inarticulés, que la pilié est une justice due à la faiblesse. Cependant cet accord ne pouvait pus être général, mais le plus grand nombre et les plus raisonnables observèrent fidèlement les lois établies. Sans cela le genre humain aurait été entièrement détruit, et n'aurait pu se propager de race en race jusqu'à nos jours.
(Livre V.)
La crainte des dieux.
La demeure et le palais des immortels furent placés dans les cieux, parce que c'est là que le soleil et la lune paraissent faire leur révolution j c'est de là que nous viennent le jour et la nuit, et les flambeaux errants qui brillent dans les lénèbres, les feux volants, les nuages, la rosée, les pluies, la neige, les vents, la foudre, la grêle et le tonnerre rapide dont les longs murmures semblent annoncer la vengeance des dieux.
0 hommes infortunés, d'avoir attribué tous ces efforts à la
divinité et de l'avoir armée d'un courroux inflexible ! Que de gémissements il leur en a dès lors coûtés ! Que de plaies ils nous ont faites ! Quelle source de larmes ils ont ouvertes à nos descendants.
La piété ne consiste pas à se tourner souvent, la tôle voilée, devant une pierre, à fréquenter tous les temples, à se prosterner contre terre, à élever ses mains vers les statues des dieux, à inonder les autels du sang des animaux et à entasser vœux sur vœux, mais bien plutôt à regarder tous les événements d'un œil tranquille.
En effet, quand on contemple, au-dessus de sa tète, ces immenses voûtes du monde, et ce firmament parsemé d'étoiles ; quand on réfléchit sur le cours réglé du soleil et de la lune ; alors une inquiétude, que les autres maux de la vie semblaient avoir étouffée, se réveille tout à coup au fond des cœurs; on se demande s'il n'y aurait pas quelque divinité toute puissante qui mût à son gré ces globes éclatants. L'ignorance des causes rend l'esprit perplexe et vacillant. On recherche si le monde a eu une origine, s'il doit avoir une fin, jusqu'à quand il pourra supporter la fatigue continuelle d'un mouvement journalier, ou si, marqué par les dieux du sceau de l'immortalité, il pourra, pendant une infinité de siècles, braver les efforts puissants d'une éternelle durée.
Mais, outre cela, quel est l'homme dont le cœur ne soit pas pénétré de la crainte des dieux, et dont les membres glacés d'effroi ne se traînent, pour ainsi dire, en rampant, lorsque la terre embrasée tremble sous les coups redoublés de la foudre, lorsqu'un murmure épouvantable parcourt tout le firmament? Les peuples et les nations ne sont-ils pas consternés? Et le superbe despote, frappé de crainte, n'embrasse-t-il pas étroitement les statues de ses dieux, tremblant que le moment redoutable ne soit arrivé d'expier toutes ses actions criminelles, tous ses ordres tyranniques? Et quand les vents impétueux, déchaînés sur les flots, balayent devant eux le commandant de la flotte avec ses légions et ses éléphants, ne tâche-t-il pas d'à* paiser la Divinité par ses vœux, et d'obtenir à force de prières des vents plus favorables ? mais en vain. Emporté par un tourbillon violent, il n'en trouva pas moins la mort au milieu des écueils. Tant il est vrai qu'une certaine force secrète se joue
des événements humains, et paraît se plaire à fouler aux pieds la hache et les faisceaux.
Enfin, quand la terre entière vacille sous nos pieds, quand les villes ébranlées s'écroulent ou menacent ruine, est-il surprenant que l'homme, plein de mépris pour sa faiblesse, reconnaisse une puissance supérieure, une force surnaturelle et divine qui règle à son gré l'univers?
(Livre V.)
La peste d'Athènes.
Ce qu'il y avait de plus triste et de plus déplorable dans celte calamité, c'est que les malheureux qui se voyaient la proie de la maladie, se désespéraient comme des criminels condamnés à périr, tombaient dans l'abattement, voyaient toujours la mort devant eux, et mouraient au milieu de ses terreurs. Mais ce qui multipliait surtout les funérailles, c'est que l'avide contagion ne cessait de passer des uns aux autres ; ceux qui évitaient la vue de leurs amis malades par trop d'amour pour la vie et de crainte pour la mort périssaient bientôt, victimes de la même insensibilité, abandonnés de tout le monde, et privés de secours, comme l'animal qui porte la laine et celui qui laboure nos champs : ceux au contraire qui ne craignaient point de s'exposer succombaient à la contagion et à la fatigue que le devoir et les plaintes touchantes de leurs amis mourants les obligeaient de supporter.
C'était là la mort des citoyens les plus vertueux. Après avoir enseveli la foule innombrable de leurs parents, ils retournaient duns leurs demeures, les larmes aux yeux, la douleur dans le cœur, et se mettaient au lit pour y expirer de chagrin.
En un mot, on ne voyait dans ces temps de désastre, que des morts, ou des mourants, ou des infortunés qui les pleuraient. Les gardiens des troupeaux de toute espèce, et le robuste conducteur de la charrue étaient aussi frappés, la contagion les allait chercher jusqu'au fond de leur chaumière, et la pauvreté jointe à la maladie rendait leur mort inévitable. On voyait les cadavres des parents étendus sur ceux de leurs enfants, et les
YARRON. — LUCRÈCE. — CATULLE. 227
enfants rendre les derniers soupirs sur les corps de leurs pères et de leurs mères. La contagion était apportée en grande partie par les habitants de la campagne, qui se rendaient en foule dans la ville, à la première attaque de la maladie. Les lieux publics, les édifices particuliers en étaient remplis, et, ainsi rassemblés, il était plus facile à la mort d'accumuler leurs cadavres. Un grand nombre expirait au milieu des rues; d'autres, après s'être traînés au bord des fontaines publiques, y restaient étendus sans vie, suffoqués par l'excès de l'eau qu'ils avaient bue.
Les chemins étaient couverts de corps langufssants, à peine animés, enveloppés de vils lambeaux, et dont les membres tombaient en pourriture. Leurs os n'étaient revêtus que d'une peau livide, sur laquelle les ulcères et la corruption avaient produit le même efTet que la sépulture sur les cadavres.
La mort avait rempli les édifices sacrés de ses impures dépouilles. Les temples des Dieux étaient jonchés de cadavres. C'était là que les gardes des lieux saints déposaient leurs hôtes. Car pour lors on s'embarrassait peu de la religion et de la divinité. La douleur était le sentiment dominant. Ces cérémonies observées de temps immémorial pour les obsèques n'avaient pas lieu dans la ville. Le trouble et la confusion régnaient partout; et, au milieu de cette consternation générale, chacun inhumait comme il pouvait le corps dont il était chargé.
L'indigence et la nécessité inspirèrent même des violences inouies jusqu'alors. Il y en eut qui placèrent à grands cris, suides bûchers construits pour d'autres, les corps de leurs proches, et qui, après y avoir mis le feu, soutenaient des combats sanglants plutôt que d'abandonner leurs cadavres.
(Livre Vf.)