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CATULLE

Catulle (Quintus Valerius Catullus) est né en 667, à Vérone ; il est mort en 700. 11 appartenait à une de ces familles nobles de province, fort estimées dans leurs

pays et même à Rome. Son père était l'hôte de Jules

César. Conduit de bonne heure à Rome par Manlius, Catulle connut particulièrement Cicéron auquel il adressa un remerciement en vers, sans doute à l'occasion d'un procès où l'orateur plaida pour le poêle, Cornélius Népos. César, Hortensius, et tous les citoyens les plus illustres de ce temps. Il n'exerça aucune fonction publique. Cependant il fit à la suite du prêteur Memmius, celui-là même à qui Lucrèce dédie son poëme, un voyage en Bithynie, sur lequel il comptait pour rétablir sa fortune, Son espérance fut déçue, il en revint aussi pauvre qu'avant « la bourse pleine d'araignées », comme il dit luimême. De plus, il eut la douleur d'y perdre son frère qu'il aimait tendrement et dont la mort lui a inspiré ses plus belles élégies. Il mourut vers l'âge de 33 ans, dans le plein épanouissement du plus aimable génie.

Ses poésies en un seul livre, adressées à Cornélius Népos, se composent de cent seize pièces, placées sans ordre à la suite les unes des autres. On y trouve des épigrammes, des odes, des élégies, des fragments d'épopée, une grande variété de mètres et de sujets. Il est fort probable que ce recueil est incomplet. Pline parle d'un poëme sur les incantations [deincantamentis), qui ne nous est pas parvenu ; quelques auteurs ont attribué à Catulle les deux poèmes de Ciris et du Pervigilium veneris, mais à tort.

Yoilà tout ce que peut nous apprendre sur Catulle l'histoire littéraire. Ajoutons cependant que ses contemporains et toute l'antiquité en faisaient le plus grand cas. Ovide, Tibulle, Martial, lui décernent l'épithète d'homme savant (doctns), éloge qui paraîtrait bizarre, si nous n'en faisions comprendre la signification. Un poëte savant, aux yeux des Latins, était un poëte qui avait su,

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à force d'art et de travail, faire passer dans l'idiome national les beautés des modèles grecs. Catulle a évidemment ce mérite, mais ce serait singulièrement le méconnaître que de borner là sa gloire.

Replaçons-le dans le milieu où il a vécu, milieu social d'abord, milieu littéraire ensuite.

Ce que nous appelons aujourd'hui le monde commençait à exister à Rome. La vie du monde commence le jour où les femmes ne sont plus condamnées à garder la maison, en compagnie de leurs esclaves, vouées aux soins du ménage. Dès le milieu du septième siècle, la matrone est émancipée : elle l'est par la libre possession de sa fortune et par le relâchement de l'ancienne discipline. Elle reçoit et rend des visites. Elle assiste aux spectacles, aux feslins qui se prolongent fort avant dans la nuit. L'été venu, elle va aux bains de mer, à Baïes, escortée de ses amis: ce sont des promenades sur l'eau, des fêles continuelles. Le gros mot d'adultère est abandonné aux juristes ou aux opiniâtres représentants des vieilles mœurs. On peut déjà dire de la société de ce temps-là ce que dira plus tard Tacite : « Corrompre et être corrompu, c'est vivre selon le siècle. » La ville offre aux jeunes gens des amours plus faciles encore : s'ils veulent sortir du monde, ils en trouvent un autre : de belles et brillantes courlisanes tiennent une véritable cour, puis il y a les affranchies, et ce qui vient immédiatement après elles. On peut voir dans le plaidoyer de Cicéron pour Cœlius jusqu'où pouvait aller la licence permise à la jeunesse. Catulle appartient à la fois à l'un et à l'autre monde. Il est l'ami et le compagnon de tous ces jeunes Romains qui, en attendant 1 âge de briguer les honneurs publics, consument leur temps dans

les plaisirs. Réunions joyeuses, festins, parties de débauche, confidences réciproques sur les amours, lectures de vers badins, ou d'épigrammes aiguisées contre un rival ; un mari incommode: voilà les passe-temps de celle société éléganle et dissolue. Les uns disaient adieu à ces folies et se jetaient dans le tourbillon de la vie publique ; les autres y restaient attachés jusqu'à la mort, qui venait plus vite pour eux que pour leurs anciens compagnons. Catulle fut de ces derniers. 11 n'a vécu que pour le plaisir et les vers. Il a chanté ses amours en véritable amant et en véritable poète : sa Lesbie, qui n'était autre que Clodia, la sœur du turbulent Clodius, est immortelle. « Je hais et j'aime, » disait Catulle, victime de plus d'une infidélité qu'il lui fallait bientôt oublier et pardonner. Lesbie avait tant de grâce et d'esprit ! Voyez ce petit tableau d'intérieur : la femme, le mari, l'amant. «Lesbie, « en présence de son mari, me dit une foule de choses « désobligeantes: le sot en ressent la joie la plus vive. « 0 mulet, tu ne comprends donc rien ! si elle m'avait « oublié, si elle se taisait, elle serait guérie de noire « amour ; mais la voilà qui cause, qui bavarde : c'est qu'elle « se souvient ; mieux encore, elle est irritée : donc elle « brûle. » 11 célèbre aussi en bon ami les maîtresses de ses amis. Celle de Varus, qu'il ne nomme pas, indiscrète personne qui demanda un jour au poêle revenant de Bithynie des porteurs pour sa litière, celle de Calvus, Quintilia, celle de Seplimius, Acmè, celles de Cœlius et de Quinlius. Il a aussi des vers charmants pour chanter tes douceurs de l'amitié, et la joie du retour au foyer paternel, après les longues et cruelles déceptions du voyage en Bithynie. Mais ses vers les plus touchants sont ceux que lui inspire la mort de son frère. Le poêle léger

et insouciant a été atteint d'un deuil sérieux, sa blessure est profonde. Un sentiment nouveau, la douleur, et la

douleur sans espoir fait vibrer en son âme une corde inconnue à lui-même. Mais nous ne possédons pas encore riiomme tout entier. Il ne s'est point mêlé aux agitations de la vie publique; mais il n'est point indifférent. C'est un provincial qui ne pardonne point aux grands de Home leur insolence et leur dureté envers les étrangers. Il rappelle par ce côlé Lucilius. S'il n'a pas le souffle puissant du poëte indigné, s'il ne peut composer et soutenir tout un poème satirique, il sait du moins décocher le trait acéré de l'épigramme. La vie privée de César, le spoliateur de la Gaule, de l'Espagne et de la Bretagne, l'élévation aux dignités de la république des viles créatures du grand homme, Catulle a flagellé tous ces désordres en vers rapides mais saisissants. Il n'a pas épargné non plus les ridicules plus innocents de ses ennemis ou de ses rivaux en amour. Sa plaisanterie est sanglante, le plus souvent obscène et intraduisible. Voilà l'homme, et voilà un des côtés du poëte. Ses vers sont une image vivante, ou plutôt une miniature achevée de la société d'alors, c'est la partie la plus originale de son œuvre : ces vers de circonstance nés au jour le jour, expansion des sentiments à mesure qu'ils naissent, ont une saveur particulière. Tout l'art d'Horace ne nous rendra pas cette franche poésie : il lui manque l'élévation et la force créatrice, mais elle a la vérité, la couleur, la vie.

Je suis moins louché, je l'avoue, de l'autre partie de son œuvre, la partie savante, disons mieux la partie artilicielle. Les contemporains et l'âge suivant admiraient surtout le docte Catulle, imitateur achevé des Grecs;

j'aime mieux le Catulle latin. J'ai parlé du milieu moral, voyons le milieu littéraire.

Dans la seconde moitié du septième siècle, Rome posséda un nombre considérable de poètes aujourd'hui perdus et peu regrettables probablement. Tout Romain instruit faisait des vers, et les faisait bien. Cicéron, Varron, César, l'orateur Hortensius, l'orateur Calvus, pour ne parler que des plus connus, en laisaient, c'était une mode. Catulle comptait parmi ses amis un grand nombre de poètes : Hortensius, Calvus, Furius Bibaculus, Yalerius Caton, Lœvïns, Helvius Cinna. Il est le chef et le roi de cette pléiade : il a seul survécu, parce que seul il a joint à la pureté de la forme et à l'élégance de l'expression la passion vraie, qui lait le poète. C'est par là qu'il s'est élevé au-dessus des versificateurs de salon avec lesquels il vivait. Tous procèdent de l'Alexandrinisme. Imitateurs, comme tout vrai Romain doit l'être, ils ne vont pas chercher leur modèle dans la pure antiquité grecque ; ils le prennent tout près d'eux parmi les poêles contemporains ou de l'âge précédent, qui ont vécu en ftgypte. Les poêles alexandrins, sorte de regain du genre grec, avaient compris que les genres sérieux leur étaient interdits : ils n'abordèrent en conséquence ni l'épopée, ni le drame, ni la haute poésie lyrique ; ils se bornèrent aux œuvres de courte haleine ; ils aimaient surtout les compositions mélangées de chant et de récit, la petite épopée héroico-érolique, et l'élégie amoureuse : celle-ci était leur triomphe* La nature du sujet leur permettait des rapprochements ingénieux avec les antiques légendes, et ils étaient fort érudils. Dépourvus d'inspiration élevée, ils excellaient dans les pièces de circonstance, notamment l'épigramme. Ils savaient jeter en passant une allusion «

spirituelle, un trait plaisant ; ils trouvaient des expressions délicates, rares surtout et inintelligibles pour le

commun des lecteurs. C'était une poésie d'érudits et de courtisans. Voilà les modèles qui s'imposèrent aux Romains. Il n'était pas fort difficile de les imiter. Les élégies amoureuses d'Euphorion, qui furent répandues à profusion à Rome vers la fin du septième siècle, firent naître une foule "de contrefaçons en latin : toute la société polie raffola de ces petits poèmes, et s'exerça à en composer de pareils ; on tourna en vers un compliment, un bonjour, une invitation à dîner. 11 se forma des cercles littéraires ; on se réunit pour se communiquer une épigramme, une élégie ; on s'adressa des compliments en vers ; on fit des vers sur une pièce de vers qui avait réussi. Il y eut à Rome à peu près l'équivalent de notre bôtel de Rambouillet. Le joli, le gracieux, le piquant y étaient les qualités requises de tout poète.

Il faut bien le reconnaître cependant : de même que nos précieuses épurèrent la langue, il se fit dans les cercles littéraires de ce temps un travail sérieux sur l'idiome national. La langue des vers manquait absolument de souplesse et de grâce : Lucrèce lui-même, ce puissant génie, en est le plus souvent dépourvu. Catulle et ses contemporains adoucirent les aspérités du vieux langage ; ils créèrent la versification qui, à vrai dire, n'existait pas; ils eurent un sentiment juste et délicat de l'harmonie et du rhythmc. Sans idées, sans inspiration originale, ils mirent leur gloire à lutter contre les grâces infinies et la perfection de forme de leurs modèles grecs. Ce furent d'habiles artistes. Catulle resta leur maître même en ce genre, et il eut de plus sur eux la supériorité du sentiment vrai.

Catulle relève donc des poètes Alexandrins. Ses pièces les plus longues et les plus admirées des faiseurs d'extraits sont des traductions. Tel le poème en quatre cent neuf

vers, intitulé Epilhalame de Pélée et de Thétis, composition héroico-épiquc, où le poète a entassé tous les souvenirs de mythologie qu'il put évoquer : l'expédition des Argonautes, la légende des amours de Thésée et d'Ariane, un chant d'hymen, une prédiction de la naissance d'Achille. Telle encore l'élégie héroïque sur la chevelure de Bérénice, imitation presque littérale de Callimaque l'Alexandrin : tel enfin le poème en vers galliambiques, intitulé Atys, peinture assez éloquente et dramatique du deuil de la déesse qui a perdu son amant et du culte orgiaslique que lui rendent ses ministres. L'épitlialame de Manlius et d'Auruncuieia est à la fois une imitation et une œuvre originale : c'est un remarquable morceau de poésie lyrique ; et le chant nuptial qui suit, en vers hexamètres, est d'une belle venue. Les gracieuses et libres images de l'amour sont tempérées par le sérieux de l'union conjugale : le grec et le romain se sont unis dans celte œuvre. Ce n'est pas assez de dire comme Barthius, « qu'elle est écrite par la main de Vénus et des grâces, » il faut ajouter qu'elle est profondément chaste.

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