III
salluste (C. Sallustius Crispus).
« Que n'a-t-il vécu comme il parlait ! » dit Lactance. Rien de plus pur, de plus austère même que la morale de Salluste, et, si Ton en croit ses contemporains, sa vie en fut le plus audacieux démenti. Né en Sabine, à Armiternum, en 668, d'une famille plébéienne, lié avec les personnages les plus considérables de son temps, notamment avec César, Fambilion le jeta dans le parti populaire. Questeur, puis tribun du peuple, en position d'obtenir les plus hautes dignités de la république, il fut chassé du sénat par les censeurs Appius Claudius Pulcher et L. Calpurnius Pison. Suivant Yarron, cité par Aulu-Gelle, il eût été surpris en adultère par Annius Milon. Déshonoré, il
alla trouver César dans les Gaules, le servit activement dans la guerre civile, fut rétabli par lui sur la liste des sénateurs, et nommé préteur de Numidie : suivant Dion
Cassius, il fut pour cette province un autre Yerrès, et ne dut qu'à la liante protection de César d'être acquitté de l'accusation de concussion. Ce fut le dernier acte de sa vie politique. Retiré dans son domaine de Tibur, ou dans les splendides jardins qu'il possédait dans l'intérieur môme de Rome, il partagea son temps entre l'élude et les plaisirs. 11 mourut en 719. Il est malheureux pour la répulation de Salluste, qu'il ait eu dans l'antiquité tant de détracteurs, et pas un apologiste. Les passions politiques ne suffisent pas à expliquer un tel déchaînement. L e libelle de l'affranchi de Pompée, Lertœus, fut, dit-on, la source de toutes ces calomnies : l'invective contre Salluste, mise sous le nom de Cicéron, n'a aucun caractère authentique ; elle est l'œuvre d'un rhéteur quelconque, aussi bien que la déclamation de Salluste contre Cicéron, dont parle cependant Quintilien; mais le témoignage de Vai ron, celui de Dion Cassius, l'expulsion du Sénat prononcée par des censeurs intègres, cette fortune énorme acquise pendant sa préture, cette accusation de concussion, cette retraite, le jour où César ne peut plus couvrir de sa protection un ami compromis trop souvent : ce sont là de tortes présomptions contre Salluste. L'argument tiré en sa faveur de ses belles dissertations morales pourrait aisément se retourner contre lui. Il a eu parmi les modernes des apologistes ardents et ingénieux, Wieland, Roos, Malte-Brun, 0. Millier, et aussi des adversaires décidés, Lœbel et l'un de ses plus savants éditeurs Gerlach. Si la biographie de Salluste par Asconius nous eût été conservée, nous serions plus à Taise pour trancher
une question qui restera probablement toujours obscure. L'homme n'a pas nui à l'écrivain. Il y en a peu qui aient joui et qui jouissent encore d'une telle réputation. Il la mérite par le choix des sujets, la composition, le style. Son ouvrage le plus considérable ne nous est point parvenu. C'étaient cinq livres d'histoires (Historiarum libri guinçué) adressés à Lucullus, et qui embrassaient une période de douze années, de 675 à 687. Ils étaient précédés d'une introduction sur les mœurs et la constitution romaine, et d'un rapide exposé de la guerre civile entre Marius et Sylla. Quels étaient le plan et la composition de cet ouvrage dont nous ne possédons que quelques fragments dans le genre oratoire, c'est ce qu'il est difficile de déterminer. Le président de Brosses a essayé de le reconstituer, mais son travail, quoique fort remarquable, est le plus souvent conjectural. On sait seulement que Salluste traitait successivement de la guerre de Sertorius en Espagne, de l'expédition de Lucullus contre Mithridate, de la guerre de Sparlacus, et de celle des pirates. Suivant toute probabilité, ces cinq livres ne comprenaient pas toute l'histoire de Rome pendant une période de douze années. Salluste nous apprend en effet qu'il s'est proposé de raconter les événements carptim, et en choisissant ceux qui lui semblaient mériter une attention particulière. Il aimait à circonscrire son sujet pour mieux l'étudier dans toutes les parties : c'est un esprit qui a plus de profondeur que d'étendue.
Son premier ouvrage semble avoir été l'histoire de la conjuration de Calilina [Catilina ou Bellum catilinarium). Il l'écrivit vraisemblablement après sa prélure, vers Tan 708. « En ce moment, dit-il, mon âme com- » mençait à se reposer de bien des misères et de bien
<c des dangers: je n'avais plus ni espérance ni crainte; « entre tous les partis j'étais indépendant. » 11 le croyait peut-être, niais il n'en est rien. On chercherait en vain dans l'histoire de cette crise intérieure le rôle si considérable qu'y a joué Cicéron, consul, armé par le sénat de pleins pouvoirs, salué père de la patrie. Salluste ne mentionne même pas le discours qu'il prononça dans la fameuse délibération sur le châtiment à infliger aux conjurés (IV e Catilinaire). S'il dissimule les services éminents de Cicéron en celte occasion, il ne dit pas un mot du rôle équivoque joué par César, qui était évidemment favorable à la conjuration. Il a donc manqué au premier devoir de l'historien, l'impartialité.
L'élude minutieuse qu'il a laite de Thucydide i:e lui a pas communiqué cet ardenl amour de la vérité qui anime toutes les pages de son modèle. Sa jpremière préoccupation semble être de bien écrire. Esprit peu philosophique, politique médiocre, il ne semble pas avoir compris le caractère de cette conjuration de Calilina, qu'on pourrait appeler un des signes du temps. Jl restreint encore un sujet déjà restreint. 11 taut accepter cette histoire comme un épisode absolument détaché, et alors les remarquables qualités de l'écrivain apparaissent en pleine lumière. La composition est simple, forte cependant. Salluste replace Calilina dans le milieu où il est né et où il s'est dépravé; il montre comment par ses qualités, ses vices et ce charme de séduction qui agit sur Cicéron lui-même, il put réunir et attacher à sa fortune tant d'amis. Les causes générales que l'on retrouve quinze ans plus tard, et sur lesquelles César fonda la révolution, Salluste ne les indique que de la manière la plus vague : il eût craint de ne pas laisser en pleine lumière le héros
de son épisode. La même sobriété, parfois un peu sèche, se retrouve dans le récit: nulle déclamation, aucune digression, si ce n'est peut-être un parallèle tort artificiel et peu sérieux entre César et Caton. Les discours sont d'un art heureux. Ceux qu'il prête à Catilina, plus vagues, composés tout entiers par l'auteur, sont un peu vides. Les deux harangucsde César et de Caton, prononcées dans le sénat, sont d'une venue plus heureuse, celui de Caton surtout. J'y retrouve le disciple de Thucydide: les personnages gardent la physionomie qui leur est propre ; la question en délibération est traitée avec soin, et cependant l'auteur n'est pas absent de son œuvre.
Le second ouvrage de Salluste est intitulé Jugurtha ou Bellum jiigurthimim. Il est bien supérieur au premier. Les événements étaient plus anciens, et par conséquent il était plus facile a l'auteur d'être impartial. De plus le sujet se détachait plus aisément de l'histoire générale de Rome, enfin les événements changeaient souvent de théâtre, l'auteur passait tour à tour de Numidie à Rome, du siège d'une ville au récit d'une séance du sénat. Ajoutez à cela l'avantage inappréciable de connaître parfaitement les lieux où se passaient les faits. Aujourd'hui encore les peintures de Salluste sont vraies : ce peuple dont il a peint les mœurs et le caractère, on le retrouve encore. Mais l'art de l'écrivain n'apparaît nulle part plus achevé que dans le récit même des événements. Après avoir montré la famille du vieux Micipsa, le roi mourant, l'héritage laissé indivis, les sottes impertinences des fils légitimes, il met en scène Jugurtha le bâtard : on voit ce Numide dissimulé, féroce et violent, se débarrassant d'abord d'un des deux princes, manquant l'autre qui va demander protection aux Romains. C'est le premier acte
du drame. La scène change; nous voici à Rome, Adherbal lâche et pleurant aux pieds du sénat ; des émissaires
de Jugurtha semant par derrière l'or et les promesses ; l'impunité du crime se préparant. Je n'achève point cette analyse, tout le monde peut la faire. 11 y a peu de récits aussi habilement composés, aussi sobrement écrits et d'un aussi énergique relief. Les combats, les sièges, sont décrits avec une fidélité et une netteté admirables. Quant aux portraits, ils abondent et sont d'une vérité frappante. Celui de Marius, le rude plébéien qui flagelle la noblesse et enlève le consulat « comme une dépouille », est une belle étude.
A la suite de ces deux ouvrages, figurent dans les éditions de Salluste deux lettres ou discours à César sur Torganisation de la république [de ordinanda republica), et une déclamation contre Cicéron. Ce dernier ouvrage est évidemment apocryphe : il a été fabriqué par quelqu'un de ces tristes rhéteurs du second siècle, qui s'adonnaient au pastiche, dans l'impuissance où ils étaient de rien produire par eux-mêmes. Plusieurs critiques ont admis l'authenticité des discours à César (Vossius, Douza). Le fonds de cette composition est évidemment plus sérieux ; c'est une sorte de programme de la révolution que tenta César et qu'il accomplit en partie: abaissement de la noblesse, extension du droit de cité, unité de l'empire sous un maître. Rien n'autorise à supposer que Salluste ait pu concevoir un tel plan. Cent cinquante ans plus tard, il était très-tacilede l'imaginer. Nous savons de plus que Salluste fut le modèle le plus étudié, imité, copié, dans la période qui s'étend d'Hadrien à Commode. Ses procédés de style se laissent surprendre ; et on s'appliquait alors avec passion à se modeler sur lui.
CÉSAR. — SALLLSTE. 233
Ce style a un grand charme. Il est net, vif, riche en rencontres heureuses ; un certain tour archaïque lui donne une parure originale. La concision et la brièveté
en sont les caractères les plus saillants. Ce sont des qualités de travailleur patient et délicat, il Tétait. Anlu- Gelle, qui le pratiquait beaucoup, bien qu'il lui préférât le vieux Caton, le qualifie assez heureusement en l'appelant subtilissimits brevitatis artifex. C'est un artiste consommé. Il a étudié Thucydide dans les plus intimes détails de sa diction ; il le surpasse en clarté, non en force. La phrase, admirablement construite et dégagée finit toujours heureusement, et par une surprise agréable pour l'esprit ; la pensée n'est pas toujours aussi heureuse ou aussi originale. Ce trait brille, mais n'entre pas. Cet effort vers la concision nuit à l'effet des narrations. Elles n'ont rien d'ample : ce n'est pas ce mouvement lent et régulier de la riche diction de Tite-Live ; on n'est pas entraîné, mais plutôt arrêté par la recherche des détails. C'est un écrivain raffiné. Mais il appartient à cette belle époque, où la langue latine, dégagée et libre d'allures, se plie sans efforts à l'abondance cicéronienne, aussi bien qu'à la rapidité élégante de César. Salluste s'est, lui aussi, créé son style ; il s'est maintenu en étroite relation avec les écrivains du siècle précédent, vrais Romains de mœurs et de langage, et il s'est approprié le tour distingué de l'atlicisme sévère de Thucydide.
EXTRAITS DE SALLUSTE
Portrait de Jugurtha.
A peine entré dans la jeunesse, Jugurtha, doué d'une grande vigueur, d'un beau visage, mais surtout d'un caractère énergique, ne s'abandonna pas aux séductions du luxe et de la mollesse. On le voyait, selon l'usage de la nation, monter à cheval, lancer le javelot, disputer le prix de la course aux jeunes gens de son âge, et les éclipser tous sans rien perdre de leur affection. La chasse occupait une grande partie de son temps ; il était toujours le premier ou un des premiers à frapper le lion et les autres bétes féroces. C'était lui qui en faisait le plus et qui parlait le moins de lui-même. Ce fut d'abord un sujet de joie pour Micipsa qui se flattait que le mérite de Jugurtha contribuerait à la gloire de son règne.
Mais lorsqu'il vit, à côté de sa vieillesse et de l'enfance de ses fils, un prince dans la force de l'âge, qui s'élevait chaque jour déplus en plus, il en fut vivement affecté, et commença à faire de sérieuses réflexions. 11 se représentait avec effroi cette ambition, naturelle à l'homme et impatiente de s'assouvir; il voyait, dans son âge et dans celui de ses enfants, une de ces occasions qui, par l'appât d'une proie facile, entraînent et égarent même les âmes ordinaires; d'ailleurs la faveur des Numides était si fortement prononcée pour Jugurtha qu'il était à craindre qu'une tentative contre les jours de ce prince ne devînt le signal de la sédition ou de la guerre.
Assiégé par tant de difficultés, Micipsa reconnut qu'il ne pouvait ni par force ni par ruse faire périr un homme si populaire; mais voyant en lui un courage bouillant et passionné pour la gloire des armes, il résolut de le lancer dans les périls et de tenter ainsi la fortune. Ayant donc, pendant la guerre
EXTRAITS DE SALLUSTE
contre Numance, envoyé aux Romains un secours de cavalerie et d'infanterie, il le mit à la tête des Numides qu'il fit partir pour l'Espagne, dans l'espérance qu'il y périrait infailliblement, victime de son ardeur guerrière ou de la fureur des ennemis. Mais son attente fut bien trompée par l'événement.
Esprit actif et pénétrant, Jugurtha n'eut pas plutôt reconnu le caractère de P. Scipion, qui commandait alors aux Romains, et la tactique des ennemis, qu'il se signala par sa vigilance infatigable, sa soumission modeste, son audace à marcher audevant des périls ; il eut bientôt acquis une telle réputation, qu'il devint l'idole de notre armée et la terreur des Numantins. 11 avait en effet le rare mérite d'unir la bravoure sur le champ de bataille et la prudence dans les conseils ; qualités dont l'une dégénère ordinairement en timidité, à force de prévoyance, l'autre en témérité à force d'audace.
Aussi le général l'employait-il presque toujours pour les opérations difficiles ; il l'avait mis au nombre de ses amis, et chaque jour il le chérissait davantage comme un homme dont les avis et les entreprises tournaient toujours bien. Joignez-y un cœ u généreux, un esprit plein de finesse, qualités qui l'unirent d'une étroite amitié avec plusieurs Romains.
Vers le même temps, Marius offrant à Utique un sacrifice aux dieux, i'aruspice lui avait annoncé de grandes et merveilleuses destinées, l'engageant à mettre à exécution, sûr de l'appui des dieux, les projets qu'il avait conçus, et à mettre le plus souvent qu'il pourrait sa fortune à l'épreuve : tout devait réussir. Depuis longtemps Marius brûlait d'arriver au consulat. Excepté l'ancienneté de la race, il avait tous les titres pour l'obtenir : l'activité, la probité, une profonde expérience de l'art militaire, une âme ardente à la guerre, modérée dans la vie civile, invincible aux plaisirs et aux richesses, ne respirant que la gloire.
11 était né à Arpinum, où son enfance fut élevée. Dès qu'il fut
(Jugurtha, ch. vi.)
Ambition de Marius. -
en âge de porter les armes, les exereices des camps, et non l'éloquence grecque ou les délicatesses de la ville, lui servirent d'étude; son fane forte s'était promptement développée parmi ces louables pratiques. Aussi, lorsqu'il brigua, en premier lieu, le tribunal militaire, bien que ses traits fussent inconnus à la plupart des citoyens, leurs suflrages unanimes témoignèrent que son nom était assez connu. A partir de celte x magistrature, il s'éleva successivement par tous les degrés, et, dans tous ses emplois, il se comporta de manière à paraîtra digne d'une place plus élevée. Cependant cet homme, jusqu'alors irréprochable, car dans la suite l'ambition le perdit, n'osait demander le consulat. C'est qu'alors encore le peuple se contentait des autres magistratures, tandis que les nobles se transmettaient le consulat de main en main. Tout homme nouveau, quels que fussent sa renommée et l'éclat de ses actions, était à leurs yeux indigne de cet honneur, et pour ainsi dire taché.
Cependant, lorsque Marius vit la réponse de l'aruspice s'accorder si bien avec ses prétentions ambitieuses, il demanda un congé à Métellus, pour aller présenter sa candidature. Le mérite, la gloire, et toutes les belles qualités qui brillaient en Métellus, s'alliaient à une âme dédaigneuse et hautaine, défaut général de la noblesse.
Aussi, frappé d'abord de celte démarche extraordinaire, il en témoigne sa surprise, et, comme par amitié, il conseille à son lieutenant de renoncer à une idée si étrange, de ne pas élever ses vœux au-dessus de sa condition : il ne convenait pas à tous les hommes de prétendre à tout ; il devait se trouver assez satisfait de sa fortune, et ne pas. s'exposer à demander au peuple une chose qui pourrait lui être refusée avec raison. Ces observations et d'autres du même genre n'ébranlant point la résolution de Marius, le consul ajouta que, dès que les a flaires publiques le permettraient, il accéderait à ses vœux.
Et comme Marius ne cessait, par la suite, de réitérer sa demande, on rapporte qu'il lui dit : a Ne te presse pas tant de partir ; il sera assez tôt pour toi de demander le consulat avec mon fils. » Ce jeune homme, qui servait alors en Afrique sous la discipline de son père, était âgé de vingt ans environ.
EXTRAITS DE SALLUSTE
Celte repartie embrasa Marius et d'ardeur pour la dignité qu'il ambitionnait, et de haine contre Métellus.
11 n'écoute plus que la passion et le ressentiment, détestables conseillers; il ne s'interdit aucune démarche, aucun propos qui puisse servir son ambition dans les quartiers d'hiver où il commande; il laisse la discipline se relâcher; vis-à-vis des marchands, fort nombreux à Utique, c'est avec un ton de censeur, et en même temps avec forfanterie qu'il parle de la guerre : qu'on lui confie seulement la moitié de l'armée, et, avant peu de jours, il tiendra Jugurtha dans les fers; c'est à dessein que le général traîne en longueur, parce que le commandement sourit trop à sa vanité, à son orgueil tout royal. Toutes ces insinuations leur paraissaient d'autant mieux fondées, que la durée de la guerre avait compromis leur fortune, et que la chose qu'on désire arrive toujours trop lentement.
Tableau de Rome.
L'habitude de ces luttes entre le parti populaire et la fa ci ion du sénat, ainsi que tous les désordres qui en résultent, avait pris naissance à Rome quelques années auparavant, à la faveur du repos et de l'abondance de ces biens que les hommes préfèrent à tout.
En effet, avant la ruine de Carthage, le peuple et le sénat concouraient, dans un esprit de paix et de modération, au gouvernement de la République ; les citoyens ne rivalisaient entre eux ni d'honneurs ni de pouvoir, la crainte de l'ennemi maintenait l'État dans les bons principes. Mais une fois les esprits libres de cette terreur, la licence et l'orgueil, cortège ordinaire de la prospérité, firent invasion. Ainsi ce repos, qu'ils avaient souhaité dans l'adversité, leur devint, une fois acquis, plus funeste et plus cruel que l'adversité môme. Dès lors la noblesse se fit de sa dignité, le peuple de sa liberté une passion fantasque ; on vit chacun attirer à soi, empiéter, usurper. Ainsi tout fut divisé en deux partis hostiles, entre lesquels la république fut étouffée.
Au reste, la noblesse l'emportait par son concert; le peuple, dont l'action manquait d'ensemble et d'unité, avait, malgré sa multitude, moins de force réelle.
Quelques individus réglaient tout à leur guise, au dedans et au dehors. Trésor public, provinces, magistratures, gloire, triomphes, tout était entre leurs mains ; le peuple gémissait sous le poids du service militaire et de l'indigence.
Le butin fait à la guerre était la proie des généraux et de quelques affidés.
Pendant ce temps les parents et les jeunes enfants des soldats, s'ils avaient quelque puissant voisin, étaient chassés de leurs foyers. Ainsi la domination enfanta une cupidité sans mesure et sans frein, qui envahit, profana, ravagea tout, qui ne respecta rien, n'eut rien de sacré, et finit par se précipiter elle-môme dans l'abîme. En effet, dès qu'il s'éleva du sein de la noblesse des hommes capables de préférer la vraie gloire à une injuste puissance, tout l'État fut ébranlé, et il se fit un déchirement intérieur semblable à ces commotions qui ébranlent la terre.
Après que Tibérius et C. Gracchus,dont les ancêtres, soit dans les guerres puniques, soit dans les autres guerres, avaient tant fait pour l'agrandissement de la république, eurent entrepris de rendre la liberté au peuple et de mettre au jour les crimes des grands, la noblesse, qui tremblait en se sentant coupable, avait fait agir, tantôt les alliés et les Latins, tantôt les chevaliers, que l'espoir de partager avec elle avait détachés du peuple pour traverser les tentatives des Gracques. D'abord Tibérius, tribun du peuple, puis, quelques années plus tard, Caius, héritier de ses desseins, et triumvir pour l'établissement des colonies nouvelles, et avec lui M. Fulvius Flaccus, périrent égorgés. Sans doute l'ardeur de vaincre avait fait sortir les Gracques des bornes de la modération ; mais il vaut mieux succomber avec le droit que de triompher de l'injustice par le crime.
La noblesse, usant arbitrairement de son triomphe, frappa de mort ou d'exil une foule de citoyens, et se prépara par là, pour l'avenir, plus de dangers que de puissance.
Voilà ce qui ruine presque toujours les grands États, quand
EXTRAITS DE SALLUSTE. 259
un parti veut triompher de Vautre à tout prix, et s'acharne sur les vaincus.
Mais si je voulais parler en détail, et selon l'importance de ces sujets, des passions des partis et de l'ensemble de nos mœurs politiques, le temps me manquerait plutôt que la matière.
(Jugurtho, tu)
Portrait de Sylla.
Mais puisque le' nom de ce grand homme s'est présenté à nous, il me parait à propos d'esquisser brièvement son caractère et ses mœurs ; car je ne trouverai ailleurs aucune occasion de parler de Sylla, et Sisenna, le meilleur et le plus exact de ses historiens, ne s'est pas exprimé, selon moi, avec assez d'indépendance. Sylla était donc d'une famille nople et patricienne, mais presque rentrée dans l'obscurité par l'incapacité de ses ancêtres. Il était versé, et également profond, dans les lettres grecques et latines ; son âme était grande ; il avait soif de plaisirs, mais plus encore de gloire. Voluptueux au sein du repos, jamais cependant il ne se laissa détourner de ses devoirs par le plaisir, si ce n'est qu'il aurait pu tenir une conduite plus honorable comme époux. Doué d'éloquence et de souplesse, il se liait aisément, et apportait dans l'art de feindre une profondeur d'esprit incroyable; sa main semait les dons, et surtout l'argent.
Le plus heureux des mortels jusqu'au moment où il triompha de ses concitoyens, sa fortune ne fut jamais supérieure à son génie, et plusieurs ont douté s'il eut plus de mérite ou plus de bonheur. Quant à ce qu'il fit plus tard, je ne sais si j'éprouverais plus de honte ou plus de douleur à en parler.
Étant donc, comme nous l'avons dit plus haut, arrivé en Afrique au camp de Marius avec la cavalerie, il ne tarda pas, bien que novice jusque-là en fait de guerre, à devenir consommé dans cet art. Affable envers les soldats, il ne refusait rien à leurs demandes, et souvent même les prévenait. Lui-
môme il n'aimait pas à recevoir, et montrait à s'acquitter plus
d'empressement qu'on n'en met à payer une dette, il visait plutôt à accroître sans cesse le nombre de ses obligés. Il avait des paroles, tantôt enjouées, tantôt sérieuses pour les moindres de l'armée. Dans les travaux, dans les marches, dans les postes de nuit, il savait se multiplier, et cependant il ne décria jamais tactique trop ordinaire à une basse ambition, ni le consul, ni aucun de ceux qui se distinguaient; seulement, pour le conseil comme pour l'action, il ne souffrait pas que personne passât avant lui, et il voulait passer lui-môme avant la plupart ; par cette conduite, il devint en peu de temps cher à Marius et aux soldats.
vm
Marins an peuple après son élection.
Cependant Marius, porté au consulat, comme nous l'avons dit plus haut, par les vœux ardents du peuple, n'a pas plutôt reçu le commandement de la Numidie, que la haine qu'il portait depuis longtemps à la noblesse se déchaîne partout avec un redoublement d'animosité. Il les attaque, tantôt individuellement, tantôt en corps; il va répétant qu'ils sont vaincus, que son consulat est leur dépouille ; en un mot, il n'a que des paroles pompeuses pour lui-même, amères pour eux.
Cependant les besoins de la guerre l'occupent avant tout : il réclame des renforts pour compléter les légions; il demande des auxiliaires aux rois, aux peuples et aux alliés; il fait appel aux plu9 braves soldats du Latium, qu'il connaissait la plupart par les camps, les autres de réputation; ses obsessions décident môme des hommes libérés du service à partir avec lui. Bien que le sénat lui fût hostile, il n'osait lui rien refuser, il avait même voté avec plaisir les levées supplémentaires, pensant que le peuple n'avait que répugnance pour le service et que Marius perdrait par là soit la ressource sur laquelle il comptait pour la guerre, soit la faveur de la multitude. Mais cet espoir fut trompé, tant la foule montra de passion à suivre Marius. Chacun se voyait déjà rentrant dans ses foyers vain-
EXTRAITS DE SALLUSTE
queur, riche de bulin, et se faisait mille autres illusions du même genre. Un discours de Marius n'avait pas peu contribué
à cet enthousiasme. Lorsqu'il s'agit, après avoir obtenu toutes les demandes, de procéder aux enrôlements, voulant exhorter la multitude, et aussi se livrer à ses attaques ordinaires contre la noblesse, il convoqua une assemblée du peuple, et s'exprima en ces termes :
« Citoyens, je sais que la plupart de vos magistrats n'apportent pas dans l'exercice du pouvoir les qualités qu'ils ont montrées pour l'obtenir. D'abord actifs , humbles et modestes, bientôt ils s'abandonnent à la mollesse et à l'orgueil. Pour moi, je pense tout autrement : car autant la république est au dessus du consulat ou de la préture, autant il convient de mettre à la bien gouverner plus de soin qu'à briguer ses charges. Je n'ignore pas non plus quelle tâche m'impose le bienfait signalé que j'ai reçu de vous : préparer la guerre et ménager le trésor public, contraindre au service des gens à qui l'on ne voudrait pas déplaire, surveiller tout au dedans comme au dehors, et se livrer à ces soins au milieu des jalousies, des traverses et des intrigues, c'est une tâche, citoyens, plus rude qu'on ne pense. Ce n'est pas tout : un autre, s'il vient à faillir, a pour le protéger l'ancienneté de sa race, les exploits de ses ancêtres, le crédit de ses parents et de ses alliés, la multitude de ses clients. Moi je n'ai d'espérances qu'en moi-même; ce n'est que par le mérite et l'intégrité que je peux les soutenir ; car tous les autres appuis sont fragiles. Je comprends encore que tous les regards sont
veulent du bien, parce que lous mes services tendent à l'intérêt public, mais que la noblesse ne cherche qu'une occasion d'attaquer. Je dois donc redoubler d'efforts pour empêcher qu'ils ne vous surprennent, et faire avorter leurs complots. La vie que j'ai menée depuis mon enfance jusqu'à ce jour m a familiarisé avec tous les travaux et tou6 les périls. La conduite que je tenais gratuitement avant vos bienfaits, je n'ai pas l'intention, citoyens, d'y renoncer après en avoir reçu le prix. Ils ont bien de la peine à se contenir dans l'exercice du pouvoir, ceux chez qui l'honnêteté n'a été que le masque de l'ambition.
Mais pour moi, dont toute la vie s'est passée dans les louables travaux, l'habitude de bien faire est devenue une seconde nature. Vous m'avez chargé de la guerre contre Jugur- (ha, et la noblesse en a ressenti une vive douleur. Considérez, je vous en prie, s'il vaudrait mieux abroger ce choix, et choisir parmi cet essaim de nobles, pour le mettre à la tête de cette entreprise ou de toute autre pareille, un homme d'antique lignée, qui puisse montrer beaucoup de portraits de famille comme état de services. Le voyez-vous, dans cette haute mission, ignorant toutes les choses nécessaires, s'agiter, perdre la tête, et prendre pour lui faire la leçon quelque plébéien? Car souvent il arrive que l'homme que vous chargez du commandement a besoin d'en trouver un autre qui le commande.
Et j'en connais, moi, citoyens, qui ne se sont mis qu'après avoir obtenu le consulat, a lire l'histoire de nos ancêtres et les théories militaires des Grecs : c'est faire les choses à rebours ; car si l'action vient après l'élection dans l'ordre du temps, elle doit la précéder, si l'on tient compte de l'exercice et de l'expérience qu'elle suppose. Faites maintenant, citoyens, un parallèle entre ces patriciens superbes, et moi , homme nouveau. Ce qu'ils ont coutume de lire ou d'entendre raconter, moi, je l'ai vu de mes yeux et fait de ma main; ce qu'ils ont appris dans les livres, je l'ai appris aux camps. Maintenant c'est à vous d'examiner lequel vaut le mieux des actions ou des paroles. Ils méprisent en moi l'homme nouveau, je méprise en eux l'homme sans cœur; on peut me reprocher le tort de la fortune, à eux leurs infamies. Et même, selon moi, tous les hommes sont d'une seule et même nature, et c'est le courage seul qui fait la noblesse. Si l'on pouvait demander au père d'Albinus et de Bestia qui, d'eux ou de moi, ils eussent voulu avoir pour fils, ne pensez-vous pas qu'ils répondraient qu'ils eussent préféré être les pères des fils les plus vertueux? Que s'ils ont le droit de me mépriser,* eh bienl qu'ils méprisent de môme leurs ancêtres, en qui la noblesse a commencé, comme en moi, par le mérite. Ils m'envient l'honneur que j'ai reçu; qu'ils m'envient donc aussi mes travaux, mon intégrité, mes périls, puisque c'est à ce prix que je l'ai gagné. Mais, corrompus par l'orgueil
EXTRAITS DE SALLUSTE
ils vivent comme s'ils faisaient fi de vos honneurs, et ils les demandent comme s'ils les avaient mérités.
Qu'ils s'abusent étrangement, lorsqu'ils espèrent à la fois deux choses si incompatibles, la douceur de ne rien faire et les récompenses de la vertu ! Toutes les fois qu'ils prennent la parole, soit dans cette assemblée, soit au sénat, leurs discours roulent d'un bout à l'autre sur le mérite de leurs aïeux ; ils pensent, en rappelant leurs belles actions, se faire valoir eux-mêmes; mais c'est tout le contraire, car plus la conduite de leurs aïeux fut éclatante, plus leur propre nullité est scandaleuse. Oui, il en est ainsi, la gloire des ancêtres est, pour les descendants, comme un flambeau, qui ne laisse dans l'obscurité ni leurs vertus ni leurs vices. Pour moi, citoyens, je suis pauvre de tous ces titres ; mais ce qui vaut beancoup mieux, je peux citer mes propres actions. Maintenant voyez leur injustice, ce qu'ils s'arrogent au nom d'un mérite étranger, ils ne veulent pas que je le tienne du mien, sans doute parce que je n'ai point de portraitsde famille, et que ma noblesse ne fait que commencer; comme s'il ne valait pas mieux fonder soi-même sa noblesse que de dégrader celle qu'on a reçue.
Je n'ignore pas que, s'ils veulent me répondre, ils auront à leur service des phrases éloquentes et bien arrangées. Mais, lorsqu'à l'occasion du bienfait insigne que vous m'avez accordé ils se répandent partout en invectives contre vous et contre moi, je n'ai pas voulu garder le silence, de peur qu'on ne prit ma modération pour un aveu. Pour ce qui me concerne, aucun de leurs discours, si je ne m'abuse, ne saurait m'atteindre : vrai, il ne peut dire que du bien; faux, ma conduite et mon caractère le démentent. Mais puisqu'on attaque votre choix, par lequel vous m'avez confié cet honneur suprême et cette haute mission, réfléchissez-y encore une fois, s'il y a lieu de vous en repentir. Je ne puis pour justifier votre confiance étaler les images, les triomphes ou les consulats de mes ancêtres, mais je pourrais au besoin montrer des lances, un étendard, des colliers d'honneur et autres récompenses militaires, et en outre des cicatrices, toutes par devant. Voilà mes images, voilà ma noblesse : ce n'est pas, comme la leur, un héritage qui m'ait été transmis; c'est le prix de travaux et de périls sans nombre.
Mes paroles ne sont pas arrangées avec art, je m'en soucie médiocrement ; le mérite se révèle assez par lui-même, c'est à eux qu'une éloquence artificieuse csl nécessaire pour farder la honte de leurs actions. Je n'ai jamais étudié les lettres grecques ; je faisais, peu de cas d'une étude qui n'a pas donné plus de vertu à ceux qui la professent. Mais j'ai appris des choses bien plus utiles pour lu République, à frapper l'ennemi, à garder un poste, à ne rien craindre que le déshonneur, à supporter également le froid et le chaud, a coucher sur la dure, à endurer simultanément les privations et les fatigues. Voilà les leçons que j'inspirerai à vos soldats; je n'aurai pas un régime dur pour eux, doux pour moi-même ; je n'exploiterai pas leur peine au profit de ma gloire. Voilà le commandement qui profite et qui convient chez un peuple libre. Car se donner à soi-même du bon temps, pendant qu'on fait peser sur l'armée une discipline de fer, c'est le fait d'un despote et non d'un général. C'est en pratiquant de tels principes que nos ancêtres ont fait leur grandeur et celle de la République. Aujourd'hui la noblesse, s'autorisant de leurs noms, sans chercher elle-même à les imiter, nous méprise, nous leurs émules; elle réclame de nous tou9 les honneurs, non comme une récompense méritée, mais comme un patrimoine.
Mais qu'ils sont aveugles dans leur orgueil ! Leurs ancêtres leur ont laissé tout ce qui peut se transmettre, richesses, images, glorieux souvenirs, mais ils ne leur ont pas laissé la vertu; c'était chose impossible : car la vertu seule n'est pas un présent qu'on puisse donner ou recevoir.
Je ne suis, à leur dire, qu'un homme rustique, qu'un esprit grossier, parce que je m'entends peu à ordonner un festin, parce que je n'ai pas d'histrion à mon service, ni de cuisinier qui ait coûté plus cher qu'un valet de ferme. C'est un aveu, citoyens, que je me plais à faire ; car j'ai appris de mon père et d'autres personnages vénérables que le luxe est fait pour les femmes, et le travail pour les hommes, que l'homme de cœur a plus besoin de gloire que d'argent, et qu'il a pour parure ses armes plutôt qu'un vain attirail*
Eh bien doncl qu'ils passent leur vie à faire ce qui leur plaît tant, ce qu'ils trouvent si doux ; qu'ils se livrent à la boisson, à
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l'amour; qu'ils passent leur vieillesse comme ils ont fait leur jeunesse, au milieu des festins, esclaves de leur ventre et de leurs
plus grossiers appétits; qu'ils nous laissent à nous la sueur, la poussière et toutes les fatigues, puisque nous y trouvons plus de douceur qu'aux repas exquis.
Malheureusement il n'en va point ainsi : après s'être vautrés dans toutes les débauches, ils viennent disputer à la vertu sa récompense. Aussi par une criante injustice, la luxure et l'inertie, ces habitudes si méprisables, ne portent aucun préjudice à ceux qui s'y livrent, et tournent en ruine à la République innocente.
Maintenant que je leur ai fait une réponse mesurée à mon caractère plutôt qu'à leur turpitude, quelques mots sur les affaires de l'État.
Avant tout, citoyens, rassurez-vous au sujet de la Numidie; car tout ce qui a jusqu'à présent fourni des armes à Jugurtha, vous l'avez fait disparaître ; je veux dire, l'avarice, l'impéritie, l'orgueil. Vous avez en Numidie une armée au fait des lieux, mais assurément moins heureuse que brave; car elle a été cruellement décimée, grâce à l'avarice et à l'inexpérience de ses chefs. Vous donc qui êtes en âge de porter les armes, joignez vos efforts aux miens et travaillez pour la République.
Que personne ne voie un sujet de crainte dans le malheur des premières armées, ou dans l'orgueil des généraux. Moi-même je serai là, dans la marche, dans l'action votre guide, et en môme temps le compagnon de vos périls ; je serai pour vous comme pour moi. Et certes, avec l'appui des dieux, la moisson est mûre : à nous la victoire, le butin, l'honneur; si c'étaient des espérances douteuses ou lointaines, il conviendrait encore aux gens de cœur de se dévouer pour la République. Car la lâcheté n'a rendu personne immortel, et aucun père ne souhaite pour ses enfants une vie éternelle, mais bien plutôt une vie digne et honorable.
Citoyens, j'en dirais davantage, si les paroles donnaient du cœur aux lâches; car, pour les braves, je crois en avoir dit assez. »
(Jugurtha, lxxxiv.)
Parallèle de César et de Gaton.
De nos jours il s'est rencontré deux hommes d'un mérite supérieur, quoique d'un caractère opposé, M. Caton et C. César. Puisque l'occasion s'est offerte, il me coûterait de passer leurs noms sous silence ; j'essayerai, dans la mesure de mes forces, de poindre leurs caractères et leurs mœurs.
La naissance, l'âge, l'éloquence, les plaçaient à peu près sur le môme rang ; chez eux, l'élévation du cœur était égale, ainsi que la gloire, mais dans un genre différent. César se montrait grand par ses hienfails et sa munificence, Caton, par l'intégrité de sa vie; l'un s'était fait un nom par sa douceur et son humanité ; chez l'autre, la sévérité ajoutait au respect. Donner, soulager, pardonner, telle fut la gloire de César; n'accorder jamais rien, celle de Caton. Le premier était le refuge des malheureux, l'autre le fléau des méchants; on vantait la facilité de l'un, l'inflexibilité de l'autre. Enfin César s'était fait un système de l'activité et de la vigilance; dévoué aux intérêts de ses amis, il oubliait les siens; il ne refusa jamais une chose qui valût la peine d'être donnée; ce qu'il souhaitait pour lui-même, c'était un grand commandement, une armée, une guerre nouvelle, où son mérite pût éclater. Caton avait au contraire le goût de la modestie, de la décence et surtout de l'austérité. Il ne rivalisait ni d'opulence avec les riches, ni de brigues avec les factieux, mais d'énergie avec les plus fermes, de retenue avec les plus modestes, d'intégrité avec les plus incorruptibles; il aimait mieux être homme de bien que de le paraître : aussi moins il cherchait la gloire, plus elle venait à lui.
(Caliliria, ch. )
Corruption des mœurs à Rome. — Portrait de Catilina.
Mais lorsque la République se fut agrandie par l'activité et la justice, qu'elle eut dompté par la guerre de puissants monar-
EXTRAITS DE SALLUSTE
ques, subjugué par la force des armes des nations sauvages et des peuples considérables ; lorsque Carthage, la rivale de l'empire romain, eut péri de fond en comble, et que toute la terre
et toutes les mers nous furent ouvertes, alors la fortune se mit à sévir et à tout confondre. Ceux qui avaient résisté sans peine aux fatigues, aux dangers, aux épreuves les plus dures et les plus critiques, trouvèrent dans le repos et dans l'opulence, que d'autres peuvent désirer, un fardeau qui les accable. On vit se développer d'abord la soif de l'or, ensuite celle du pouvoir; ce fut là comme la source de tous les maux. En effet l'avarice ruina la bonne foi, la probité, et toutes les autres vertus ; à leur place, elle enseigna l'orgueil, la cruauté, le mépris des dieux, la vénalité sans bornes. L'ambition fit prendre un masque à la plupart des hommes; on eut une pensée cachée au fond du cœur, une autre sur les lèvres; la haine et l'amitié ne furent plus un sentiment, mais un calcul; l'honnCtelé se porta sur le visage, et non dans le cœur.
Ces vices ne s'accrurent d'abord que lentement ; on les réprima de temps en temps, mais lorsque le fléau, semblable à un mal contagieux, eut fait irruption, la face de l'État fut changée, et la domination romaine, auparavant si juste et si pure, devint cruelle et intolérable.
Lucius Catilina, issu d'une illustre famille, avait une grande force d'âme et de corps; mais son esprit était mauvais et pervers. Dès son adolescence, il se complut dans les guerres intestines, le meurtre, les rapines, les discordes civiles, qui furent encore l'exercice de sa jeunesse. Son corps supportait les privations, les veilles, la rigueur du froid avec une incroyable facilité. Esprit audacieux, rusé, plein de souplesse, il savait tout dissimuler et tout feindre; avide du bien d'autrui, prodigue du sien, il était de feu dans ses passions ; assez de faconde, de jugement peu. Son a me exaltée ne nourrissait que des désirs extraordinaires, démesurés, chimériques. Depuis la toute-puissance de Sylla, il brûlait du désir de s'emparer du pouvoir; et pourvu qu'il parvînt à régner, il ne reculait devant aucun moyen pour atteindre ce but. Chaque jour le délabrement de sa fortune et le remords de ses crimes redoublaient la violence de on caractère farouche ; et ce double tourment s'aggravait sans
cesse par la conduite dont je viens de parler. 11 trouvait encore un aiguillon dans la corruption des mœurs publiques, que travaillaient deux vices déplorables et opposés entre eux, le Luxe et la cupidité.
(Catilim, vO
Mort de Catilina.
Ce discours achevé, il attendit quelques instants; puis il ordonna aux trompettes de sonner, et fit descendre son armée en bon ordre sur un terrain uni. Tous les chevaux sont renvoyés, pour que l'égalité du péril redouble l'ardeur du soldat; luimême, mettant pied à terre, il range son année selon la nature des lieux et le nombre des troupes. Comme il occupait une plaine bornée à gauche par les montagnes, à droite par un roc escarpé, il compose son front de bataille de huit cohortes; les autres, en colonnes plus serrées, forment la réserve. 11 en avait tiré et extrait tous les centurions, ainsi que les meilleurs des simples soldats régulièrement armés, pour les faire passer à la première ligne. 11 donne le commandement de la droite à C. Manlius, celui de la gauche à un obscur capitaine de Fésules; lui-même, à la tête des affranchis et des colons, se tient près de cette aigle que Marius, disait-on, avait eue dans son armée pendant la guerre contre les Cimbres. De l'autre côté, C. Antonius, souffrant de la goutte et hors d'état d'assister à la bataille, remet le commandement à son lieutenant L. Pétréius. Celui-ci met en tête les cohortes des vétérans, qu'il avait enrôlées à l'occasion du tumulte ; derrière elles, le reste de l'armée est placé en réserve.
Lui-même, à cheval, parcourt les rangs, appelle ses soldats par leur nom, les exhorte, les conjure de se souvenir qu'ils ont affaire à des brigands mal armés, qu'ils combattent pour leur patrie, leurs enfants, leurs foyers et leurs autels. Militaire vieilli dans les camps, après avoir pendant plus de trente années parcouru avec gloire les grades de tribun, de préfet, de lieutenant, de préteur, il connaissait la plupart de ses hommes,
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et les belles actions de chacun ; en les leur rappelant, il enflammait le courage des soldats.
Toutes ces dispositions prises, Pétréius fait sonner la charge, et ordonne à ses cohortes de s'avancer lentement. L'armée ennemie fait de môme. Quand on se fut assez approché pour que les hommes de trait pussent engager l'action, les deux armées, enseignes déployées, se heurtent avec de grands cris. On laisse de côté les javelots ; c'est l'épée à la main qu'on attaque. Nos vétérans, pleins du souvenir de leur ancienne valeur, luttent corps à corps avec acharnement; les autres soutiennent vaillamment le choc.
On voyait Catilina, avec ses troupes légères, combattre au premier rang, soutenir ceux qui pliaient, faire avancer des troupes fraîches pour remplacer les blessés, pourvoir à tout, payer lui-mOme de sa personne, frapper l'ennemi à coups redoublés, et remplir à la fois les devoirs de brave soldat et de bon général. Pétréius, voyant Catilina résister avec une vigueur à laquelle il ne s'était pas attendu, lance la colonne prétorienne sur le centre des ennemis, les met en désordre, les disperse et les taille en pièces; puis il attaque sur les deux flancs le reste de leur armée. Manlius et le Fésulan tombentdes premiers. Voyant que son armée est en déroute et qu'il reste seul avec un petit nombre de combattants, Catilina, fidèle au souvenir de sa naissance et de son ancienne dignité, se précipite au plus épais de» rangs ennemis, et trouve la mort les armes à la main.