‹ Histoire de la litterature romaineChapitre 30 sur 36 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Cicéron. — L'éloquence avant Cicéron. — Cicéron rhéteur. — Cicéron orateur. — Plaidoyers. — Discours politiques. — La philosophie avant Cicéron. — Cicéron philosophe. — Les lettres de Cicéron. — Les poésies de Cicéron.

Il n'y a pas dans l'histoire de la littérature romaine de plus grand nom que celui de Cicéron. Les contemporains, les générations qui suivirent, le moyen âge, la renaissance et les derniers siècles reconnurent et proclamèrent hautement sa gloire. La critique moderne lui est moins favorable. M. Mommsen en particulier le traite avec une dureté et un mépris aussi injustes que peu convenables. A qui espère-t-on persuader que Cicéron n'est pas un écrivain, mais un pur styliste ? que c'est un journaliste sans idées, un feuilletoniste épuisé? qu'il n'avait ni conviction ni passion, et que par conséquent il ne pouvait être un orateur ; qu'il ne fut qu'un avocat, et un mauvais avocat (1) ? De tels jugements se réfutent par leur violence même. Le grand crime de Cicéron aux yeux de certains critiques modernes, c'est d'être resté fidèle au parti de la liberté. Peutêtre a-t- il compris aussi bien qu'un autre la révolution qui se préparait ; on pourrait en citer plus d'un témoignage tiré de ses écrits ; mais il n'a pu s'y résigner, et en cela, il

(1) Mommsen, liùmische Geschichte, t. III, p. 002 etsuiv.

était du sentiment de Caton, de Brutus, des plus honnêtes gens qu'il y eût alors. C'étaient, dira-t-on, des esprits étroits, exclusifs, bornés. L'empire était utile, nécessaire. On oublie sans doute les épouvantables calamités qui précédèrent l'établissement du pouvoir d'un seul, et qui le firent accepter par épuisement [cuncta discordiis civilibus fessa accepit) ; on oublie surtout ce que furent les successeurs d'Auguste, pour ne voir et n'admirer que le bienêtre relatif des provinces, l'égalité des droits civils et politiques se répandant de plus en plus dans le monde. Mais peut-on exiger des hommes qui vécurent cinquante ans avant ces événements, qui naquirent et moururent pour la liberté telle qu'ils l'entendaient, telle que l'avaient entendue leurs pères, une intelligence, disons mieux, une divination claire des conséquences possibles d'une révolution qui détruisait la vieille Rome, divination que n'avaient peut-être pas ceux-là mêmes qui en furent les auteurs ? 11 faut replacer les hommes dans le milieu où ils ont vécu, et ne leur pas demander des idées qui ne vinrent au monde qu'après eux. Il faut surtout respecter la fidélité aux convictions, et l'honorabilité du caractère. Cicéron commit plus d'une faute, tomba dans plus d'une inconséquence ; mais je ne sache pas qu'on lui ait fait jamais l'injure de le comparer à un César, à un Antoine, à un Octave.

Aussi vainement lui chercherait-on un égal en gloire 1 ittéraire. 11 est au premier rang par le nombre, la variété, l'importance et la perfection des ouvrages. La langue latine n'a pas de représentant plus autorisé. On peut critiquer l'abondance parfois stérile de son style ; il faudrait être bien téméraire pour critiquer sa diction. Si ce n'est pas un génie créateur (et je ne sais si Rome en a produit

Di

un seul), c'est le plus riche, le plus éloquent, le plus clair des vulgarisateurs. Il n'a rien inventé en philosophie; mais il a résumé pour ses contemporains et avec une critique suffisante, les travaux les plus importants de la philosophie grecque : il doit être regardé comme l'introducteur de ces études, fort négligées et méprisées avant lui. Orateur et rhéteur, il a donné des préceptes excellents dans un excellent langage, et des modèles admirables. Épistolographe, il représente presque seul pour nous un genre littéraire d'une importance considérable pour l'histoire. Use proposait d'écrire l'histoire, et il l'eût écrite comme l'aimaient les Romains, en orateur et en moraliste. Il a même été poëte, et non sans gloire au jugement de ses contemporains. Enfin la rhétorique, l'éloquence, la philosophie morale chez les Romains, se réduiraient pour nous à fort peu de chose, si Cicéron n'eût pas existé. A défaut d'autre originalité, c'en est une qui vaut la peine qu'on la signale. Il est à vrai dire le centre où aboutit forcément tout le mouvement littéraire de son temps. De plus, il est depuis Caton, mort quarante-trois ans avant sa naissance, le seul prosateur qui nous permette de juger des progrès de la langue. Que l'on compare le De re rustica aux premiers plaidoyers de Cicéron, et l'on verra quelle transformation avait subie l'idiome national en si peu de temps.

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