CHAPITRE II
Niebuhr et les épopées populaires. — Les premières manifestations de la poésie latine. — Les chants de table. — Les inscriptions funéraires. — Les chants des Salions et des Arvales. — Les vers Fescennins. — Les chants de triomphe. — La Satire. — Le vers Saturnin. — Les monuments de la prose primitive. — La loi des Douze Tables.
Dès Tannée 1738, époque de la publication du livre de Beau fort Sur l'incertitude des cinq premiers siècles de r histoire romaine, l'histoire traditionnelle et légendaire de Rome fut ruinée. Dans les premières années de ce siècle, Niebuhr essaya delà refaire. C'était en 1811, au fort de la grande mêlée des peuples de l'Europe, dans cette surexcitation des nationalités que la guerre avive. Romances espagnoles, ballades écossaisses, irlandaises, chansons des Tyroliens, des Russes, des Serbes, étaient incessamment traduites d'une langue dans une autre. L'Allemagne venait d'exhumer son fameux poème des Nibelungen ; l'audacieuse supercherie de TOssian de Macpherson avait réussi : il y avait un enlhousiasme universel pour les épopées populaires, naïves, jaillissant de l'àme des multitudes. Wolflf avait donné le signal de cette restauration des chants nationaux au profit des peuples par ses fameux Prolégomènes, qui supprimaient la personnalité d'Homère et remplaçaient le poète par le chœur immense des Hellènes.
Ces conceptions un peu aventureuses de la critique nouvelle, Niebuhr les appliqua à l'histoire des premiers siècles de Rome. Deaufort s'était borné à la ruiner dans sa base ; son livre était un monument élevé au scepticisme. Niebuhr reprend ces ruines et avec elles reconstruit l'histoire. Cette histoire n'est à ses yeux autre chose qu'une série d'épopées , transformées plus lard en une suite chronologique d'événements réels. Il existe dans la môme ville deux peuples , deux races bien distinctes, les patriciens et les plébéiens. Les patriciens sont le peuple primitif, le maître légitime de la cité. Ils sont divisés en g entes ou familles, dont les membres sont unis par la loi et des sacrifices communs. Les plébéiens sont la race vaincue, incorporée aux vainqueurs, mais réduite au rôle de vassaux, de clients, n'ayant part ni à la loi ni à la religion. Ces deux peuples, bien que réunis un moment par la constitution de Servius Tullius, restent cependant séparés. Chacun d'eux a son assemblée, ses magistrats, ses intérêts particuliers, son caractère. Les retraites du peuple ne sont autre chose que la séparation de deux races unies, mais non confondues. Telle est d'ailleurs dans le monde antique la constitution de presque tontes les cités. Sparte a ses ilotes, Athènes ses mélœques, Carthage, ses non-citoyens tributaires. Ainsi s'expliquent les divisions sociales, la séparation des magistratures patriciennes et plébéiennes, les révolutions intérieures., l'expulsion des rois, l'exil de Coriolan, etc. L'âme de l'histoire primitive, c'est la coexistence dans les mêmes murs de deux peuples distincts qui plus lard se confondirent.
Quant aux fables mêlées à celte histoire et qui en sont non la substance, mais l'ornement, c'est le peuple ro-
main lui-même qui les a créées. La légende de Romulus est une épopée, celle de l'enlèvement des Sabines en est une autre. La trahison de Tarpeia en est un épisode. — Le règne de Numa est une épopée d'un autre genre, elle est pacifique, comme celle de Romulus élait guerrière. L'élément guerrier éclate dans l'épopée de Tullus Hoslilius et les admirables épisodes des Horaces et des Curiaces. La ruine d'Albe est une Iliade, comme la prise de Troie. L'histoire des derniers rois de Rome n'est ni moins poétique ni moins expressive. Sous Ancus Martius arrive dans la cité le Lucumon étrusque, chef de celte famille des Tarquins, odieux représentants de la caste oppressive. C'est lui qui plonge le peuple dans les carrières, qui construit les égouts, les aqueducs, h cirque. Il est assassiné. Le peuple prend un roi tiré de ses rangs, c'est l'esclave Servius Tullius. Ici les événements revêtent une couleur toute poétique. Les deux filles de Servius, l'une bonne, l'autre criminelle, sont unies aux deux Tarquins, l'un honnête, l'autre scélérat. La femme vertueuse, le mari honnête sont assassinés, et les deux meurtriers s'unissent. Tullie fait passer son char sur le corps de son père. Les divers épisodes de l'histoire de l'expulsion des rois, la mort de Lucrèce, la folie de Brutus, l'emblème du bâton grossier rempli d'or, le baiser à la terre, la conspiration des fils du vengeur du peuple, Iloratius Codés, Scévoîa, Clélie, fragments d'une vaste épopée, dont le dénoûment suprême est la victoire du lac Régille, à laquelle prennent part Castor et Pollux montés sur des chevaux éclatants de blancheur, et qui viennent baigner leur corps poudreux dans la fontaine du Juturne.
Or ces épopées sont l'œuvre du peuple romain. En
vain Ton s'obstine à le représenter comme dépourvu d'imagination et d'invention. C'est lui qui a fait son histoire, vaste composition poétique.
Mais, quand et comment se constituèrent ces chants nationaux ? L'incendie de Rome par les Gaulois anéantit presque tous les documents authentiques. Il ne resta plus des trois siècles et demi qui avaient précédé que le souvenir vague de grands événements accomplis. Or ce vague des souvenirs est éminemment propre à frapper les imaginations et à les féconder. Les faits dominants survivent seuls ; la fantaisie populaire groupe autour de ces faits les épisodes ; elle crée le merveilleux et le confond avec le réel. L'histoire authentique faisait défaut , le peuple la remplaça par la légende. Ainsi avaient fait les rapsodes du cycle thébain et du cycle troyen. Mais l'épopée romaine eut un caractère particulier. Comme ce peuple était divisé en deux nations, patriciens et plébéiens, vainqueurs et vaincus, la grande épopée nationale se forma de deux chœurs distincts : le chant patricien et le chant plébéien. Le génie populaire créa les légendes où révisait le souvenir des luttes et des triomphes de la plèbe : le génie patricien créa le reste. Ainsi le cinquième siècle de Rome est le véritable âge d'or de la littérature latine. A cette époque seulement s'est développé le génie profond et puissant de ce peuple. Il a refait son histoire détruite dans ses monuments authentiques, et il l'a refaite à la façon des légendes, par une inspiration énergique, en suppléant, en agrandissant, en personnifiant. Il n'a pu le faire plus tôt, car l'histoire existait ; il n'a pu le faire plus tard, car Rome fut mise en contact avec la Grèce et devint grecque. La poésie nationale fut dédaignée en présence des grâces maniérées
de l'hellénisme. L'élément patricien, c'est-à-dire l'élément oppressif, domina seul, et livra Rome à l'étranger. Les Métellus et les Scipions sont les représentants de cette révolution antinationale qui détruisit la première et splendide éclosion du véritable génie romain. L'instrument, ce fut un étranger, le Calabrais Ennius, poète de commande aux gages des grandes familles, qui substitua aux éclatantes couleurs des épopées primitives les froides contrefaçons des poèmes grecs, et créa ainsi cette école d'imitation bâtarde qui a formé les Horace, les Virgile, les Properce, et tout le troupeau servile de ceux qui se traînèrent sur leurs traces.
Rien ne sourit plus à l'imagination que cette hypothèse d'une immense épopée populaire; rien ne s'accorde moins avec la réalité.
Et d'abord il n'en est pas resté le moindre fragment : aucun grammairien, aucun archéologue n'en cite un seul vers, n'en rappelle un seul mot ; aucun d'eux ne semble en soupçonner l'existence. Et cependant presque tous rappellent ou mentionnent les monuments les plus anciens de la poésie primitive, tels que le chant des prêtres Saliens et celui des frères Arvales. Mais un argument, plus grave encore que celui du silence de tous les auteurs, est tiré du caractère même du peuple romain et de son existence pendant les quatre premiers siècles de son histoire. Vainement chercherait-on en lui quelques-uns des traits propres aux nations poétiques. Ressemble-t-il à ces Ioniens qu'une vie facile sous un ciel radieux, dans un pays fortuné, provoque à l'expansion du chant? Est-ce au milieu des infécondes plaines de Rome ou sur les coteaux arides de la Sabine, que l'on placerait quelques-uns de ces rapsodes qui parcouraient t. i. s
les cilés et les bourgs de la Grèce, qui trouvaient dans chaque île, dans chaque ville, une tradition nationale, une légende locale, à Lemnos, celle de Philoclète, à Les-
bos, celle des Argonautes, en Crète, celle de Minos, à Salami ne, celle d'Ajax et de Teucer, à Ithaque, celle d'Ulysse, dans le Péloponnèse, celle des Atrides, à Thèbes, celle des Labdacides, dans la Thessalie, le berceau île tous ces personnages poétiques, Orphée, Musée, Linos, Thauiyris? Le pays est ingrat, pauvre, malsain; la peste et la famine le désolent régulièrement. — Pas de rapsodes voyageurs faisant en tous lieux leur moisson de belles légendes; mais des hommes opiniâtres, courbés sur la charrue, ne quittant le noyau que pour prendre la lance, se défendre contre le voisin pillard, ou le piller à leur tour. Rude et difficile est leur existence : combats incessants, contre le sol d'abord (il faut labourer des cailloux, dit le vieux Caton), contre les bandes armées qui menacent le territoire, contre les oppresseurs du dedans, les patriciens et les usuriers. Le Romain laboure, se bat et plaide. Il réclame l'égalité des droits civils et politiques, l'égalité des mariages, l'abolition des dettes. Rien dans sa vie qui rappelle de près ou de loin les nations poétiques et créatrices, les Hellènes, les Burgondes, les Scandinaves, les Outlaws de l'Angleterre, les compagnons de Pélage, les Bretons d'Arthur, les Francs de Charlemagne. Interrogez la langue : elle du moins doit avoir conservé le souvenir de ces épopées antiques : aèdes, rapsodes, scaldes, bardes, trouvères, peu importe le nom, tous les pays où a fleuri la poésie ont un mot pour désigner cet être à part, qui est l'âme chantante de la nation. Le mot poëte, poeta, n'est que du sixième siècle, et c'est un mot
grec. Il n'y a qu'un mot pour exprimer l'infinie variété des produits de l'inspiration poétique, carmen. La loi des Douze Tables désigne ainsi les vers injurieux. Les prosateurs, Tite-Live et Cicéron, l'emploient dans le sens de texte [Lex horrendi carminis erat leges Duodecim Tabularum, carmen necessarium). Enfin, dans ce pays où s'est développée la longue série des épopées nationales, le poète sera un être à part, estimé, honoré, vénéré. Loin de là : à peine commence-t-il à apparaître, il est méprisé et honni. Les institutions, les mœurs, les fêtes publiques, religieuses ou patriotiques auront du moins gardé la trace de ce penchant poétique commun à tout un peuple. Il y aura dans le Latium comme en Grèce des concours de poésie. Loin de là : les jeux, les fêtes ont un caractère exclusivement guerrier; et le peuple, à toutes les époques de son histoire, a toujours préféré à la représentation des tragédies et des comédies les danses d'ours et de saltimbanques, les exhibitions du grand triomphe, et enfin les combats de gladiateurs. Ses plaisirs sont violents; ses spectacles favoris sont ceux où se déploient l'adresse et la force du corps. La guerre et le travail : voilà où s'épuise toute son activité. Il conquiert, recule la grosse borne de son territoire, organise la cité, fonde le Droit, réglemente la religion. Voilà ses arts à lui : Hœ tibi erimt artes... Comment transformer en un chœur d'aèdes le peuple le plus essentiellement positif et calculateur qu'il y eût jamais (1) ?
(1) Voirie remarquable travail de Quinet, De l'histoire de la poésie, à qui j'emprunte les principaux traits de ce tableau*
Il faut bien le reconnaître, cependant, Niebuhr invoquait à l'appui de son opinion l'autorité de deux ou trois textes. Le premier est tiré de Cicéron. « Que n'existent- ils encore ces vers dont parle Caton dans ses Origines! Ces vers qui bien des siècles avant lui étaient chantés dans les festins par chaque convive pour célébrer la gloire des grands hommes! »(Brutus, 19).
Dans deux autres passages (TuscuL, IV, 2; de Orat., III, 51), il reproduit la même idée. Horace rappelle en poète cet usage antique :
Virtute functos, more patrum, duces
Lydis rcmixto carminé tibiis
Canemus. (Carm.,IV, 15.)
Valère Maxime (II, I, x) fait allusion au même fait, et Varron, cité par Nonnius (assa voce) également, avec certaines variantes.
Ainsi le fondement de cette hypothèse d'épopées populaires repose sur un ancien usage qui n'existait déjà plus au temps de Caton, et suivant lequel chaque convive chantait à son tour les exploits des hommes illustres. Ces chanteurs étaient, d'après les témoignages différents des auteurs, tantôt des vieillards, tantôt des jeunes gens. Quels étaient ces chants? C'était seulement dans des festins solennels de commémoration ou de funérailles qu'ils retentissaient. On peut donc les considérer comme une sorte d'adieu rhylhmique envoyé au mort par chacun des convives. En effet, suivant le texte de la loi des Douze Tables, la coupe passait de main en main, et chacun, en la recevant, devait sur un rhythme consacré
dire quelques phrases en l'honneur du défunt. Dans les funérailles qui précédaient le festin, se déployaient tout le faste et l'orgueil des patriciens ; les décorations funèbres les plus splendides rappelaient non-seulement l'illustration du mort, mais celle de la famille ; l'éloge était prononcé sur la place publique. Le festin suivait ; et les chants des convives n'étaient autre chose que le résumé rapide et concis du discours prononcé devant le peuple. C'est là un usage essentiellement romain et surtout essentiellement patricien; seuls les patriciens avaient un père, seuls ils avaient des ancêtres, seuls ils pouvaient les célébrer en public et dans l'intérieur de leur maison. La loi des Douze Tables ne laisse aucun doute à cet égard : « honoratorum virorum landes in concione memorentur. » Quant au citoyen, qui avait vécu et était mort plébéien, ce luxe lui était interdit : ses funérailles étaient silencieuses (tacita funera). C'est donc singulièrement exagérer la portée de quelques textes, qui même ne s'accordent pas, que de transformer en épopées populaires, et par conséquent plébéiennes, un usage ou plutôt un privilège essentiellement patricien.
Que si Ton se demande quel était le caractère de ces chants laudalifs, les inscriptions tumulaires des Scipions peuvent en donner une idée. Bien que d'une époque fort postérieure aux origines proprement dites de la littérature latine, elles expriment dans leur brièveté hautaine le langage probable de ces premiers bégayements de l'orgueil patricien.
Yoici celle de L. Cornélius Scipion, consul en 456.
Cornélius Lu ci us Scipio Barba tus
Gnaivod pâtre prognatus, fortis vir sapiensque
Quojua forma virtuti parisuma fuit, Consol, censor, aidilis quei fuit apud vos Taurasia'm) Cesauna(m) Samnio(m) cepit, Subigit omnem Loucana(m) opsldesque abdoucit.
La seconde est celle de L. Scipion, fils de Scipion Barbatus, consul en 494.
Honc oino(m) ploirume consentant R (omai) Duonoru(m) opturao(m) fuisse viro(m) Luciom Scipione(m). Filios Barbati, Consol, censor, aidilis hic fuet a(pud vos) Hec cepit Corsica m] Aleria(m)que urbe'm) Dedet tempestatibus aede(m) merito.
La troisième est celle du second fils de Cn. Scipion Hispalus, consul en 578, et qui mourut jeune. On remarquera dans les antithèses simples, mais éloquentes, une intention littéraire, qui ne se découvre pas dans les précédentes inscriptions.
Magna(m) sapientia(m) multasque virtutes
i£tate quom parva posidet hoc saxum,
Quoiei vita(m) defecit non bonus, honore
Is hic situs, quei nunquam victus est virtute.
Annos gnatus viginti is terreis mandatus ;
Ne quairatis honore(m) quei minus sit mandatus (I).
Il faut joindre enfin à ces monuments presque informes de la littérature primitive le chant laudatif qui accompagnait le cortège funèbre, et auquel s'unissaient les accords de la flûte. On rappelait nœnia funebris. Aucun modèle de ce genre de poésie ne nous a été conservé : nous savons seulement qu'elle était chantée par les parents du mort. Plus tard on chargea des
(!) Consulter, pour toute cette partie, l'ouvrage spécial de M. Egger Latinisermonis veiusti reliquiœ.
pleureuses à gage de ce soin (prœficœ). Après la mort d'Auguste, le sénat ordonna que la nénie funèbre en son honneur serait chantée par les jeunes garçons et les jeunes filles des premières familles. Caligula se fit chanter de son vivant sa nénie laudative. Mais ici encore, comme pour Féloge funèbre et le chant de table, les patriciens seuls jouissaient de ce privilège. Il est donc impossible de découvrir dans aucun des usages de la Rome primitive la moindre trace d'une inspiration populaire, créatrice de vastes épopées.
§ ÏÏL
Il ne faut pas la chercher non plus dans les vestiges inintelligibles qui nous ont été conservés des litanies chantées avec accompagnement de danses et de flûte par les prêtres Saliens et les frères Arvales. Comme l'a fort bien montré M. Mommsen, dans ces fêtes religieuses la danse et la musique étaient le principal, les paroles étaient l'accessoire. Il en sera de même au vi e siècle. La mimique scénique passe avant le texte même du drame ; l'acteur avant le poète. A toutes les époques, le côté sensible et matériel de l'art dominera. Autant qu'on en peut juger par les restes de cette poésie barbare, ces chants religieux n'étaient qu'une simple invocation aux dieux, où se mêlaient des commandements pour l'ordre de la cérémonie, adressés aux prêtres et à la foule. C'est ainsi du moins que les interprètent les plus récents archéologues (1). Nous ne possédons aucun
(l) Voici d'après H. Mommsen le texte et la traduction du chant des frères Arvales :
Enos, Lases, juvate.
Neve lue rue, Marmar, sins incurrere in pleores 1
monument des antiques prédictions des devins et parmi eux du célèbre Marcius, dont le nom était resté dans
la mémoire des hommes : ces interprètes de la divinité, dont ils entendaient la voix dans les solitudes murmurantes des forêts, ces faiseurs d'incantations magiques destinées à conjurer les mauvais sorts, les vents, la pluie, à faire passer les semences d'un champ dans un autre, étaient contemporains des premiers âges du Latium. Chez tous les peuples, le spectacle des choses extérieures, la contemplation et l'effroi des phénomènes de la nature, ont provoqué les premières expansions du génie poétique : mais l'élan inspiré, la couleur, la vie ont manqué aux chanteurs de l'Italie. La légende même n'a pu faire, pour eux, ce qu'elle a fait chez les Grecs pour les Orphée, les Musée, les Linus.
Semunis alternis advocapit conctos !
Enos, Marmor, juvato !
Triumpe !
Ce qui signifie :
{Aux Dieux) :
« Mars, Mars ne laisse pas tomber la mort et la ruinesur la foule!.. » « Sois rassasié, féroce Mars!... »
{A un prêtre) :
• Saute sur le seuil 1 Debout 1 frappe ! >
(A tous) :
•Vous d'abord, vous ensuite, invoqueztous les Semones (Dieux lares) 1
(Au Dieu) :
« Toi, Mars ! Mars I viens-nous en aide ! •
(A tous) :
<■ Sautez ! sautez 1 sautez !
Satur fu, fere Mars !
Limen sali 1 Sta ! berber !
Lares, venez â notre aide !
§ IV
C'est que tout autre est le génie de la race latine. Le Grec anime, personnifie, divinise tout ce qu'il voit, tout ce qu'il pense, tout ce qu'il sent ; le Latin reste dans l'abstraction. Le Grec est prompt à l'enthousiasme ; il revêt de belles formes les objets et les idées : le Latin est railleur comme tous les esprits positifs. Il a le génie de la mimique, de la farce. Aussi les plus anciens monuments de poésie italique populaire dont il soit fait mention, ce sont des vers satiriques. Tels étaient, on n'en peut douter, les vers fescennins, les chants de triomphe, les satires proprement dites, et les premiers essais de comédie, les farces Atellanes. Ce penchant à la raillerie a créé les vieux mots succmere, occentare, pipulus, obvagidatio ; c'est encore lui qui a donné naissance à ces innombrables sobriquets, destinés à rappeler soit un vice habituel, soit une difformité physique, comme Nasica, Cornutus, Capito, Bestia, Verres, Bibulus, Dentatus, etc. Un article de la loi des Douze Tables punissait de mort tout auteur de vers injurieux. Cette grosse gaieté bouffonne devint plus tard l'urbanité ; mais la satire demeura le genre vraiment national, et Quintilien a raison de dire : Satira tota nostra est.
Les vers Fescennins ne sont pas originaires de Fescennie, ville d'Étrurie , pas plus que cœrimonia n'est dérivé de Cœré. C'est un des plus anciens genres de poésie, et de poésie tout à fait nationale. Yoici, d'après Horace, quelle en est l'origine probable (1).
« Les Romains d'autrefois , laboureurs , hommes
(I) Epist. Il, i, 139.
2fl LITTÉRATURE ROMAINE.
énergiques, riches de peu, après avoir rentré la moisson,
accordaient dans un jour de fête quelque relâche à leur corps et à leur âme qui supportait dans l'espoir de la fin de rudes travaux. En compagnie de leurs aides, de leurs enfants, de leur femme fidèle, ils apaisaient la Terre par le sacriûce d'un porc; Silvain, en lui offrant du lait; en présentant des fleurs et du vin au Génie qui préside à nos courts instants. C'est de cet usage que naquit la licence de la poésie fescennine, qui dans des vers alternés jetait des sarcasmes rustiques. »
D'ahord ces plaisanteries enjouées furent bien accueillies de tous, mais les railleries devinrent envenimées, les plus honnêtes familles furent attaquées ouvertement; alors fut portée la loi qui interdisait de marquer qui que ce fût d'un vers injurieux [malo carminé). Virgile parle aussi de ces antiques laboureurs d'Àusonie, qui s'égayent en des vers sans mesure et un rire sans frein :
Versibus incomptis ludunt risuque soluto.
Presque tous les chants primitifs ont la même origine, ils sont nés dans la joie des fêtes, à l'occasion de la moisson ou des vendanges. Mais en Italie ils ont ce caractère particulier de licence satirique. 11 fauty joindre l'idée superstitieuse qui a donné leur nom aux vers fescennins. Il y avait en Italie un Dieu Fascinus, dont la statue était placée sur le char du triomphateur. L'esclave public, qui tenait audessus de la tête de celui-ci la couronne d'or massif, lui criait de temps en temps : «Retourne-loi, Imperator, et regarde Fascinus, afin que ce Dieu conjure la fortune qui se plaît à châtier la gloire. » Ce dieu Fascinus était la divinité qui conjurait les mauvais sorts. Delà son importance chez un peuple de laboureurs qui croyaient aux in-
cantations magiques, aux sorts qui faisaient passer la semence d'un champ dans un autre. La loi des Douze Tables punissait de mort celui qui avait enchanté les fruits de la terre (qui fruges excantassit) : Virgile a conservé le souvenir de cette antique superstition, quand il parle de ce mauvais œil qui fascine les agneaux à la mamelle et les fait dépérir. Quant à ces vers alternés, dont parle Horace, c'est un usage que nous retrouvons dans toutes les fêtes de l'ancien culte. Aux Lupercales, la troupe se divisait en deux bandes: l'une, celle des brebis; l'autre, celle du loup; aux fêtes de la moisson, il y avait aussi un double chœur : l'un chantait les louanges de Pan, de Silvain, de Faune, de Silène ; le second répondait par des vers où étaient rappelés en termes grossiers et licencieux le souvenir des mésaventures amoureuses de ces dieux à demi ridicules. Après avoir célébré et raillé les dieux, on raillait les hommes. C'était un échange de quolibets salés. Ovide fait allusion à ces anciens usages lorsqu'il dit:
Plebs venit ac vh ides passim disjectaperherbas
Potat et accumbit cum pare quisque sua.
Inde jocl veteres, obscœnaque dicta canunlur (t).
Mais c'était surtout dans les réjouissances qui suivaient les noces que la verve de ces improvisations licencieuses se donnait pleine carrière. C'est là que ce malin dieu Fascinus jouait un grand rôle, surtout quand l'âge des époux n'élait pas assorti, qu'une vieille femme épousait un jeune homme. Peu à peu les vers fescennins ne furent autre chose que des épithalames; mais, jusque dans les derniers temps de Rome, ils conservèrent le privilège
(1) Ovide, Fast., III, M5-C95; 11,655; VI, 407.
Digitiz
antique de la verve sans frein. — Claudien célèbre, en poète de cour, le mariage d'Honorius et de Marie, mais il nous apprend que le chœur populaire fait entendre à la porte du palais des chants d'un caractère bien plus libre :
Permissisque jocis turba licentior, Exultet tetricis libéra legibus.
Ce même caractère satirique et licencieux se retrouve dans une des institutions les plus imposantes de Rome, la cérémonie du triomphe. Le vainqueur, porté sur un char magnifique précédé du butin et des prisonniers, s'avançait entre deux haies de soldats, et montait au Capitole pour y rendre grâces aux dieux. Les soldats se divisaient en deux chœurs qui se répondaient : les uns chantaient les louanges du vainqueur, les autres lui lançaient au visage une foule d'invectives et de sarcasmes. Les Cincinnatus, les Camille, les Potitius, subirent ces explosions de la verve soldatesque (carminé triumphali solennibus jocis jocos militares allernis inconditi versus militari licentia jactati) (i).
Nous retrouvons encore ici comme dans les vers fescennins ce double chœur, ces chants alternés et satiriques. Théocrite offre plusieurs exemples de ces joutes de quolibets, Virgile en a reproduit un faible spécimen dans son églogue troisième; Horace est resté plus fidèle à la tradition nationale dans sa peinture du combat d'invectives entre les deux bouffons Sarmentus et Messius (2). Nous ne possédons aucun spécimen des chœurs satiriques chantés au triomphe de Cincinnatus et de Camille ; mais il est facile de s'en faire une idée en lisant ceux qui saluè-
(1) Tit. LiV., VU, 10, 38 ; IV, 20j X, 30; XXVIII, 9 ; XXIX, 7.
(2) Sa/., I, 6.
rent César. Ils sont inintelligibles, si l'on ne les divise en un double chœur :
Gallias Caesar subegit — Nicomedes Caesarem.
— Ecce Caesar nunc triumphat qui subegit Galiiam,
— Nicomedes non triumphat qui subegit Cœsarem. —
Ces antithèses rapides, ces rapprochements qu'un mol fait jaillir, sont éminemment propres à l'esprit romain. Suétone est plein de ces sarcasmes préparés par un éloge et d'autant plus pénétrants. Les empereurs en furent plus d'une fois atteints et percés profondément. C'est au théâtre surtout que se conserva la vieille liberté ; nous en retrouverons plus d'un exemple.
La Satire proprement dite appartient aussi à cette période primitive. Aucun monument ne s'en est conservé, mais les poëtes de l'époque immédiatement postérieure, Nœvius, Ennius et Lucilius lui-même, ont reproduit la forme et jusqu'à un certain point le caractère de leurs devanciers anonymes. La Satire a la môme origine que les vers Fescennins. Dans les fêtes appelées Liberalia, qui avaient lieu au printemps, on présentait aux dieux qui protégeaient les travaux des laboureurs un vaste bassin rempli des prémices de toutes les productions de la terre. Ce bassin élsut appelé lanx Satura, d'un mot osque qui signifie pot-pourri. Puis commençaient les chants joyeux et railleurs accompagnés du son des instruments et de danses. C'étaient des contes licencieux, des plaisanteries salées, des équivoques grossières. On y tournait surtout en ridicule certains personnages comme les vieillards amoureux, les vieilles femmes éhontées, les débauchés. En même temps les assistants se faisaient des masques avec des écorces d'arbre pour effrayer les passants :
Oraque corticibuB sumunt horrenda cavatis.
on suspendait aux arbres des mannequins de Bacchus, et des chœurs de paysans ivres échangeaient des invectives grossières. C'est dans des circonstances analogues que naquirent la tragédie et la comédie chez les Grecs : mais les deux peuples qui devaient à leur origine commune une religion identique dans le fond et des (êtes à peu près semblables développèrent sous d'autres cieux des qualités différentes. Des chœurs dithyrambiques et ithyphalliques Eschyle et Aristophane formèrent le drame et la comédie. Dans le Latium, les expansions de la gaieté populaire ne produisirent aucune œuvre d'art.
11 n'en sortit même pas une métrique quelconque, si rudimentaire qu'elle fût. Tous ces chants populaires avaient, pour expression uniforme, non un vers régulier, mais un nombre, sans mesure fixe, appelé saturnin, qu'Horace qualifie de horridus. Le saturnin variait dans ses dimensions ; il était de trois et de sept pieds : la cadence seule coupait les syllabes, composées en général d'une succession redoublée de trochées unis à des ïambes, et par là assez bien choisis pour rendre les saillies des ripostes. C'est dans ce mètre qu'étaient composés les antiques chants religieux, les prédictions des devins. Le Saturnin s'appelait aussi Faunien : Ennius y fait allusion dans ces vers :
Scripiere alii rem Versihus quos olira fauni vatesque canebant, Quum neque musarum scopulos quisquam superarat, Née dicti studiosus erat.
Les chants de table, de funérailles, de triomphe, les inscriptions tumulaires étaient aussi en vers saturnins.
De cette poésie primitive les débris sont rares et de peu d'importance. Si l'on en a parlé ici, c'est qu'il était
nécessaire de constater l'impuissance native de la race Latine à concevoir et à rendre sous une forme harmonieuse et colorée les idées et les sentiments qui ranimaient. Remarquons de plus que ces ébauches grossières d'œuvres poétiques ont presque toutes le même caractère : un penchant à la raillerie. Le Romain est le citoyen sérieux par excellence ; mais s'il cesse de l'être, s'il accorde à son corps et à son esprit toujours tendus quelque n;pos,s'il s'égaye en un mot, sa gaieté n'a rien de délicat ; c'est une brusque détente, une explosion grossière. Rien de plus contraire que celte disposition d'esprit à l'essor de la grande poésie.
Sauf quelques restes de la loi des Douze Tables, il n'est rien parvenu jusqu'à nous des monuments de la prose primitive. La tradition seule s'en est conservée. Ces monuments étaient déposés dans les temples, et ils ont péri dans l'incendie de la ville par les Gaulois. Nous nous bornons à en donner un simple catalogue.
Les Lois royales [Reges Regiœ) remontaient aux premiers temps de Rome.
Le droit Papirien (Jiis Papirianum).
Les livres du roi Numa [Libri Numœ Pompilii) découverts seulement en 573, et fort probablement supposés, furent condamnés au teu par le Sénat (1).
Les actes officiels des principaux magistrats religieux ou politiques, et qu'on désignait sous le noms de Libri Lin-
(l)Tit.Liv.,XL, 29; Piutarch., Numa, XXII; PiIn.,0M. na/.,XIII,13.
tei, Libri pontificales, Commentarii pontificum, Libri augurâtes, Libri prœtorum, Tabula? censoriœ: tous monuments d'une importance capitale pour l'histoire, mais nuls pour la littérature.
Les grandes Annales [Annales M aximt), chronique de Rome, sèche énumération des faits les plus dignes de mémoire (1).
Les traités conclus avec les Latins et les Carthaginois^). Horace se moque des archéologues qui se piquaient de les comprendre.
Les éloges funèbres et les généalogies des principales familles, documents précieux pour l'histoire, mais altérés par la vanilé et le mensonge (3).
Enfin un certain nombre de lois publiées pendant le quatrième et le cinquième siècle ; mais dont nous ne connaissons que les dispositions, le texte s'en étant perdu.
Les lois des Douze Tables, promulguées en 302 et 304. C'est le fondement du droit civil et privé. Suivant une tradition qui n'a plus cours aujourd'hui, ces lois auraient été empruntées à la Grèce. Un certain Hermodore aurait traduit pour les députés romains la constitution de Solon, qui serait devenue le modèle de celle de Rome. C'est une œuvre essentiellement romaine. Nous ne les possédons pas dans toute leur intégrité, le texte lui-même a été modifié, dépouillé en partie de sa couleur archaïque : mais, telles qu'elles sont, les lois des Douze Tables renferment des renseignements précieux sur les mœurs, les idées, les croyances, l'agriculture et les arts du quatrième siècle. Hlles furent de bonne heure commentées, interprétées
(1) Quintil., X, 2, 7; Cicer., Orat. 11, 12; Tit. Liv., II, 19.
(2) Dio Hal.,IV, 58.
(3) Aul. Gel., XIII, 19.
par les jurisconsultes, et restèrent jusque dans les derniers temps de l'empire la source première du droit. La rédaction en est sentencieuse, propre à se graver facilement dans l'esprit : une sorte d'apophlhegme moral et comminatoire. La diction en est dure, heurtée, tranchante. Bien qu'on en apprît encore le texte par cœur vers le milieu du septième siècle, Cicéron déclare que les lois des Douze Tables, les livres des Pontifes, et tous ces anciens monuments de la vieille langue n'offrent plus guère d'intérêt qu'à l'archéologue. Qu'on en juge par ces deux textes :
« Si membrum rupit, ni eu m eo pascit, taiio esto. —
Si nox furtum factum sit, si Un occLit, jure cajsusesto. »