ÉLOQUENCE
Parlons d'abord de l'éloquence avant Cicéron. L'éloquence est le genre national par excellence, c'est celui de tous qui exige le moins d'invention et le plus de
force. L'orateur en effet n'est point obligé de créer la matière de ses discours : ce sont les faits qui la lui donnent. Eloqueniia veluti flamma materia alitur. L'art ne vient qu'après ; c'est la mise en œuvre des matériaux. Sans eux, il n'est rien qu'un vain exercice de déclamation; et son plus beau triompbe, c'est de dissimuler sous les misérables splendeurs de la forme la pauvreté du fond.
L'histoire de l'éloquence se divise donc naturellement en trois périodes. Dans la première, l'éloquence possède déjà tous les éléments nécessaires ; mais la langue est encore informe, et l'art est inconnu. Dans la seconde, la matière la plus riche et la plus variée est offerte à l'éloquence, et de plus tous les préceptes, toutes les ressources de l'art sont connus et possédés par les orateurs. Dans la troisième, l'art seul subsiste ; les faits, source première de l'éloquence, ont disparu. Elle est pacifiée, c'est-à-dire éteinte. La première période comprend les premiers siècles de Rome jusqu'à la dictature de Sylla. C'est en effet vers cette époque que la rhétorique commence à être enseignée sérieusement à Rome. La seconde s'étend de la dictature de Sylla au principal d'Auguste. La troisième va de l'établissement de l'empire au cinquième siècle après Jésus-Christ.
La première période offrait à l'éloquence les sujets les plus beaux et les plus variés. Laissons de côté l'époque à demi fabuleuse des rois. L'établissement de la république, qui appelait tous les citoyens à prendre part aux affaires de l'État, dut provoquer chez un grand nombre d'entre eux l'éclosion des premiers germes de l'éloquence. Bru lus ne prononça pas devant le peuple les harangues incendiaires et savantes que lui prête Titc-Li ve ; il parla cepen-
dant, il sut faire parler le cadavre de Lucrèce, il souleva
les passions de la multitude, et fonda la liberté (1). Si l'on en croit Tite-Live, son collègue Valérius Publicola prononça devant le peuple assemblé l'éloge funèbre de ce grand homme (2), usage qui se continua sans interruption jusque dans les dernières années de l'Empire. A peine le peuple est-il délivré de la tyrannie de Tarquin, la grande lutte entre les patriciens et les plébéiens commence. Ceux-ci doivent conquérir lentement et l'un après l'autre tous les droits que s'est réservés la classe privilégiée. Il n'est pas une seule de ces conquêtes qui n'occasionne des troubles et des orages dans l'État. La tradition a conservé le souvenir de l'ingénieuse éloquence de Ménénius Agrippa. Qu'il ait ou non développé devant le peuple étonné le fameux apologue des membres et de l'estomac, il n'importe. Il parla, persuada, rétablit la concorde entre les deux ordres. L'établissement du tribunat créa des orateurs populaires. Inquiets, soupçonneux, toujours sur la brèche pour combattre les prétentions de la noblesse, réclamer l'égalité, poursuivre devant les tribunaux les chefs du patriciat, proposer et défendre des lois nouvelles, les tribuns étaient orateurs et sans doute éloquents. Quelle flamme dans les discours que leur prête Tite-Live ! Avec moins d'emportement, mais plus de majesté, les sénateurs délibéraient dans la curie sur les grands intérêts de la République. Le vieil Appius Claudius aveugle se faisait conduire parmi eux pour combattre le projet d'une paix ignominieuse avec Pyrrhus. Son discours prononcé l'an 474 existait encore du temps de Cicéron. Plutarque en a probablement reproduit les
(1) Voir Cicérou, Brutus, de Claris oratoribus, c. M.
(2) Tite-Live, II, 7.
principaux arguments (1). Importance des intérêts en jeu, élévation des sentiments, sincérité, enthousiasme,
passion, les hommes qui jetaient alors les bases de la puissance romaine, possédaient toutes les conditions nécessaires à la véritable éloquence ; mais la langue leur faisait défaut, l'art leur était inconnu.
Le premier auquel Cicéron décerne, sur la foi d'Ennius, le titre d'éloquent, est M. Cornélius Célhégus, qui fut consul en 550 : Suavi/oquentiore, suadœque medulla, dit le vieux poète. 11 eut pour questeur l'homme le plus remarquable de cette époque, le fameux M. Porcins Calon. Nous en avons déjà parlé.
Caton meurt en 605. La civilisation grecque, qu'il avait fini par accepter, pénètre la société romaine. On écrit l'histoire, on prononce des plaidoyers en grec; le Cilicien Cratès, de Malles, enseigne la grammaire ; des philosophes et des rhéteurs ouvrent des écoles; la langue commence à acquérir de la souplesse : elle avait déjà l'énergie et le relief. Quant aux événements, cette matière première de l'éloquence, aucune époque n'en vit jamais de plus importants. La première moitié du septième siècle vit la ruine de Carthage, de Corinthe et de Numance, la soumission de la Macédoine, la réduction de la Grèce, de l'Asie et de l'Afrique en provinces romaines. A l'intérieur, les misères du peuple et de l'Italie, la spoliation des petits propriétaires, l'extension menaçante des domaines de quelques particuliers, provoquent les lois agraires des Gracques. Les déprédations des gouverneurs de provinces donnent naissance à la loi Calpurnia derepetundis. Les religions étrangères, celles de l'Orient
(1) Plutarch. Vita Pyrrhi, c. 19.
surtout, se glissent à Rome, et, bien que proscrites, s'y maintiennent. Enfin la sanglante rivalité de Marius et
de SyUa, c'est-à-dire la lutte entre la noblesse et le peuple, va éclater. Ces conquêtes, ces orages intérieurs, ces luttes ardentes suscitent un nombre considérable d'hommes remarquables, presque tous éloquents. Ils sont les prédécesseurs de Cicéron, et Ton peut voir dans le Brutus le portrait qu'il a tracé de chacun d eux. C'est à peine si quelques fragments sans importance de leurs discours nous ont été conservés. Je ne ferai pas, d'après Cicéron, l'énumération de leurs noms et de leurs qualités que nous ne pouvons apprécier ; mais je ne puis cependant passer sous silence les deux fils de Sempronius Gracchus et de Cornélie. Ils consacrèrent à une révolution impossible un courage et une éloquence admirables. Tibérius, l'aîné, avait, dit Plutarque, plus de douceur et deséduction ; il excellait à remuer les cœurs par la pitié. Sa diction était pure et travaillée avec le plus grand soin. Son frère Caius était plus violent et pathétique : son éloquence emportait. Un joueur de flûte placé derrière lui en modérait les éclats (i). L'historien grec traduit sans doute du discours original le fragment qui suit d'une harangue de Tibérius. «Les hôtes sauvages qui habitent l'Italie ont leurs tanières et leurs repaires où elles peuvent se retirer et dormir; et ceux qui combattent et versent leur sang pour l'Italie n'y ont à eux que l'air et la lumière. Sans maison, sans asile, ils errent de tous côtés avec leurs femmes et leurs enfants. Ils mentent, les généraux qui sur le champ de bataille les exhortent à combattre pour défendre leurs tombeaux et leurs temples. En est-il un seul
(l)Plutarch. Vita Tib. Gracch., c.2.
dans un si grand nombre qui ait un autel domestique
et un tombeau où reposent ses ancêtres ? C'est pour entretenir le luxe et l'opulence d'autrui qu'ils se battent et meurent. On les appelle les maîtres du monde ; et ils n'ont pas en propriété une motte de terre ! » Cicéron admire surtout Caius Gracchus : « Yoici enfin, dit-il, un homme doué du plus beau génie, passionné pour l'étude, et formé dès l'enfance par de savantes leçons; c'est Caius Gracchus... Personne n'a jamais eu une éloquence plus riche et plus abondante... Peut-être, s'il eût vécu, n'eûtil jamais trouvé personne qui l'égalât. Ses expressions sont nobles, ses pensées solides, l'ensemble de sa composition imposant. 11 n'a pu mettre la dernière main à ses ouvrages. Plusieurs sont d'admirables ébauches, qui seraient devenues des chefs-d'œuvre. Oui, si un orateur mérite d'être lu par la jeunesse, c'est Caius Gracchus (1). » Son rapide passage à celte tribune où montèrent, où périrent tant de grands orateurs, laissa dans l'imagination des Romains une impression ineffaçable. Trois cents ans plus tard, on lisait et commentait encore dans les écoles des rhéteurs les brûlantes harangues du jeune tribun (2). Àulu-Gelle nous en a conservé quelques fragments d'une rare énergie, et d'un bon sens aiguisé et sarcastique qui emporte la pièce (3). Yoici un épisode du discours de legibus a se promulgatis. 11 est intéressant pour l'histoire des mœurs de cette époque. « Le consul vint dernièrement à Teanum Sidicinum : sa femme lui dit qu'elle désirait se boigner dans les bains des hommes. Onjdonne l'ordre au questeur de Sidicinua., M. Marius,
(1) Brut. y 33.
(2) Voir Meycr, Fragm. orat.^ p. HCct sqq.
(3) Auf.Geii. XV, 12 ; XI, 10; X, 3.
de faire sortir des bains tous ceux qui s'y lavent. L'épouse du consul se plaint à son mari de ce que les bains ne lui
ont pas été livrés sur-le-champ, de ce qu'ils n'étaient pas propres. En conséquence un poteau est planté dans le forum, et là on amène M. Marius, le personnage le plus noble de la cité. On lui enlève ses vêtemenls, on le frappe de verges. Les habitants de Calés, apprenant cela, ordonnent par un édit que nul ne se présentât pour se baigner quand un magistrat romain serait dans la ville. A Férentum, notre préteur fit saisir pour le même motif les deux questeurs ; l'un se jeta la tête la première du haut d'un mur ; l'autre fut arrêté et frappé de verges. Je vais vous montrer par un seul exemple jusqu'où vont l'insolence et les cruels caprices de ces jeunes gens. Il y a quelques années, on envoya en Asie un tout jeune homme comme lieutenant. 11 était porté en litière. Un bouvier de Vénusium le rencontre, et ne sachant qui se faisait porter ainsi, demande en plaisantant : Est-ce un mort que vous portez là ? Il l'entendit, fit arrêter la litière, et avec les bâtons qui la supportaient fit frapper le bouvier jusqu'à ce qu'il rendît l'âme (1). » Les derniers accents de cette éloquence passionnée retentissent encore jusqu'à nous. C'est peu de jours avant sa mort peut-être que Caius s'écriait : « Malheureux, où irai-je? où porterai-je mes pas ? Est-ce au Capitole? Mais il est inondé du sang de mon frère ! Est-ce dans ma maison? Mais j'y trouverai ma mère abattue et se lamentant ! »
(1) Rapprocher de cette narration le fragment de Caton contre L. Quintius Flamininus. Tit-Liv., 39-42.
(2) Cicéron cite ainsi : In Capitoliumne ? at fratris sanguine redundat. Quint ilien : In Capilolium ? ad fratris sanguinem? Ellipse d'une rare énergie.
Tous les contemporains des Gracques étaient orateurs. Jamais un aussi grand nombre d'hommes remarquables
no prirent une part plus directe aux affaires publiques. Il n'y avait pas encore à cette époque d'Epicuriens oisifs ou indifférents. Le sénat, le forum, les tribunaux étaient des champs de bataille toujours ouverts, où l'on se disputait les honneurs, l'influence, le crédit. Il fallait à chaque instant monter à la tribune pour rendre compte de sa conduite, accuser un ennemi, défendre un ami. L'éloquence était une arme, et dans cette orageuse mêlée des passions et des intérêts, quiconque était désarmé, était ✓ anéanti. Mais l'étude et l'exercice n'avaient pas encore
fourni aux orateurs toutes les ressources de l'art de bien dire. Vifs, énergiques et pressants, ils manquaient de souplesse, d'abondance et d'harmonie. Horridi et impoliti, et rudes, et informes, comme dit Tacite (1). Parmi les prédécesseurs immédiats de Cicéron, trois ou quatre seulement possédaient d'une manière encore bien incomplète quelques-unes des qualités qu'il devait porter à un si haut degré. Tels étaient Lépidus et Crassus ; le premier remarquable par « une douceur toute grecque, l'harmonie de ses périodes, et les habiles combinaisons de son style (2) ; le second, par une rare pureté de langage. Enfin Crassus et Antoine, que Cicéron appelle « nos plus grands orateurs, et les véritables rivaux des Grecs. » Le premier mourut en 661 , Cicéron avait quatorze ans ; le second en 6G6, Cicéron avait dix-neuf ans. Antoine n'écrivit jamais un seul de ses discours, afin, disait-il, que si on lui jetait jamais à la face un mot compromettant, il pût nier
(l ) Dialog., c. 18.
(2) Lenitas i lia Grœcurum et verborum comprohonsio, etiani artifei ul ita dicam stylus.
l'avoir prononce (1). De cet orateur il ne reste donc non que le témoignage de l'admiration juvénile on intéressée de Cicéron. Habileté de composition, choix et arrangement des preuves, diction brillante et figurée, action riche, variée et vive (2), il avait presque tous les mérites. Cependant sa voix manquait de sonorité, et son langage, sans être incorrect, n'était pas un modèle d'élégance. Crassus au contraire s'exprimait avec une rare pureté : il avait une gravité noble tempérée par une plaisanterie fine et ingénieuse, un remarquable talent pour définir et développer les principes du droit naturel. On disait de lui : qu'il était le plus habile jurisconsulte d'entre les orateurs, et Scévola le plus grand orateur d'entre les jurisconsultes (3).
Cicéron et ses contemporains.
Cicéron plaida sa première cause sous la dictature de Sylla, il prononça ou composa sa dernière Fhilippique sous le triumvirat d'Octave, Antoine et Lépide. Cette période de quarante années est la plus orageuse de l'histoire de Rome. Les conspirations contre la liberté sont à l'ordre du jour. Ce ne sont plus seulement les deux grands partis du peuple et des nobles qui se disputent le pouvoir ; des citoyens rêvent pour eux-mêmes la domination absolue. Pompée n'ose s'en emparer, Catilina l'essaye et succombe, César y réussit. Les horribles guerres qui suivent , les pactes monstrueux qui se concluent , se dé-
(1) Cicér., Pvo Cluent., 50.
(1) C'est lui qui, en plaidant pour Aquilius accusé de concussion, saisit son client, arracha sa tunique, et montra aux juges les cicatrices glorieuses dont sa poitrine était couverte.
(3) Voir Cicéron, Brutus, 37, 38, 39 et 40.
nouent enfin par le triomphe définitif du plus habile ; la forme du gouvernement est changée. Mais de telles révolutions, suivies d'une tranquillité morne qui n'est au fond que de l'épuisement, sont le stimulant le plu 3 énergique de l'éloquence. Les passions politiques violemment surexcitées donnent aux moindres événements une couleur particulière. Il y a des conspirateurs dans le sénat, il y en a au lorum, aux comices, devant les tribunaux, à la tête des armées. Ce n'est plus la culpabilité ou l'innocence que les avocals et les juges examinent ; c'est la position politique de l'accusé. Parmi les nombreux plaidoyers de Cicéron, trois ou quatre à peine sont exclusivement judiciaires. Il accuse ou défend suivant l'intérêt du parti auquel il appartient dans le moment. Ajoutez à cela les émeutes de la place publique, soulevées souvent par des hommes qui aiment le désordre pour luimême, comme Clodius; les tentatives de révolution sociale d'un Rullus, les dramatiques et rapides péripéties d'une guerre civile qui détruit l'un après l'autre et ceux qui la font et la liberté ; et vous n'aurez qu'une idée encore bien imparfaite de l'agitation téconde de cette époque. Que de fois Cicéron déplore les calamités dont il est témoin, ce silence momentané du forum et du sénat et des tribunaux ! Mais s'il lui avait été donné de voir le prineipat du sanguinaire Octave, les délibérations paisibles du sénat, la bonne tenue des comices, et l'édifiante sagesse des tribunaux ; s'il avait vu enfin cette pacification de l'éloquence qui était a mort même de toute vie publique, il eût redemandé pour sa patrie des Calilina, des Clodius et même des Antoine.
De telles époques sont donc éminemment favorables à Téloquence. Le désordre, les rivalités ardentes, lanar-
chic elle-même, lui sont des stimulants. Que sera-ce, si la langue, enfin assouplie, rapide et sonore, se trouve toute
prêle pour le combat? L'étude patiente des modèles grecs, des exercices continuels dans l'un et l'autre idiome, la fréquentation des écoles d'Athènes et de Rhodes ; l'usage assidu de la déclamation, celui des traductions, cette lutte si fortifiante avec un modèle, et par-dessus tout l'ambition, l'amour de la gloire, la certitude de réussir ; tous les éléments les plus favorables à l'éclosion des grands talents et au perfectionnement des ressources naturelles se trouvent ici réunis. Il faut lire dans le Brutus le détail des études de Cicéron (t). Quel orateur de nos jours serait capable d'une application aussi obstinée ? Qu'on se reporte ensuite à ce portrait de l'orateur achevé, qu'on analyse tous les dons naturels, toutes les connaissances acquises que Cicéron exigeait du l'homme appelé à parler en public, et l'on comprendra peut-être ce que pouvait être l'éloquence chez des hommes qui s'en faisaient une si haute idée, et qui la cultivaient avec une telle passion.
Presque tous les hommes politiques de cette époque furent des orateurs remarquables : Hortensius, Cicéron, Licinius Calvus, Marcus Brutus, Marais Cœlius, Pompée, Sulpicius Ru fus, César, Caton, Clodius, et d'autres encore parurent avec éclat aux tribunaux, au forum, dans le sénat. Mais plusieurs d'entre eux ne songèrent point à revoir et à publier des discours souvent improvisés au hasard du moment et de l'inspiration : les autres prirent ce soin, mais le temps a dévoré leurs œuvres. Qu'importait aux contemporains d'un Dioctétien l'éloquence d'un Hortensius ou d'un Caton? Cicéron seul a survécu : il
U) Voir ch. 89, 90, 91,92.
écrivait et publiait tous ses discours, même ceux qu'il n'avait pas prononcés, comme les Verrines. C'est donc lui qui résume pour nous toute cette période, et même toute l'éloquence romaine. Disons un mot cependant de quelques-uns de ses contemporains.
A leur tête se place Q. Hortenshis Ortalus, rival et ami de Cicéron : de sept ans plus âgé que lui (né en 640), mort six ans avant lui (704), on l'appelait le roi du barreau (rex causarum). Il obtint Tune après l'autre toutes les dignités de la République. Il ne paraît pas avoir eu un caractère parfaitement honorable : avocat, il recevait des présents, et Cicéron lui reprocha en face d'avoir acheté des juges. Souvent opposés l'un à l'autre, comme dans le procès de Verrès, souvent aussi unis pour plaider la même cause ; tous deux membres du collège des augures, et dans les dernières années de leur vie, très-étroitement attachés l'un à l'autre, ils étaient reconnus de tous comme les deux premiers orateurs de leur temps. Cicéron semble avoir jugé Hortensius avec une entière sincérité. 11 ne dissimule aucun de ses mérites, et sans trop y insister signale ses défauts. Hortensius était doué d'une mémoire prodigieuse ; il n'écrivait jamais ses discours, ne prenait jamais de notes sur les discours de ses adversaires, et n'en oubliait pas un mot. Il avait un remarquable talent d'exposition et savait surtout résumer d'une façon lumineuse ses arguments et ceux de la partie adverse. Sa diction était noble et élégante, souvent un peu diffuse : c'était ce qu'on appelait alors un Asiatique. Son action était surtout admirable. Aussi plaisait-il plus quand on l'écoulait qu'à la lecture. C'est ce qui explique la perte de ses ouvrages (1). Si Ton en croit Quintilien, Hortensius avait
(l) Voir les derniers et admirables chapitres du Brutus.
composé un traité oratoire sous le titre de Loci communes. Sa fille Hortensia prononça en public un plaidoyer
lort remarquable contre un triliut imposé aux matrones par les triumvirs. Elle obtint gain de cause (1).
Après Hortensius, on cite C. Licinius Calvus, qui disputa à Cicéron le premier rang et mourut à trente ans; Servhis Snlpicius Ru fus, jurisconsulte et orateur fort remarquable ; Pompée, orateur plein de gravité, mais froid ; C. Curio, dont Lucain a dit : Audax venali comitatur Curio lingua; Caton dU tique, que Salluste place sur la même ligne que César; M. Junius Brutus, le meurtrier du dictateur, et enGn César lui-même, dont Cicéron disait : « J'estime que de tous les orateurs, c'est lui qui s'exprime avec le plus d'élégance. » Suivant Quintilieo, lui seul était capable de disputer à Cicéron le premier rang. Mais son âme voulait une autre gloire.
Cicéron fut avant tout un orateur. « Oui, je l'avoue, dit-il, je suis entièrement adonné à de telles études. Que d'autres en rougissent, s'il leur plaît ; mais pourquoi en rougirais-je, moi qui depuis tant d'années n'ai refusé à personne le secours de mon éloquence, moi que ni le repos, ni le plaisir, ni le sommeil même n'ont détourné ou arrêté dans cette carrière ? » Et ailleurs : « Tous les services que j'ai rendus à la République, si je lui en ai rendu, c'est ù ces maîtres, c'est à ces études que je le dois : ce soiiteux qui m'ont formé, préparé, armé pour la patrie. » Tout ce qu'il dit, tout ce qu'il écrit a la couleur oratoire, c'est à l'éloquence qu'il dut tous ses succès et tous ses revers, ce fut son éloquence qui le tua.
Je glisserai rapidement sur les événements qui compo-
(l) V. Alaximus, VUlj Appian., Bel. civil., IV.
sent sa vie politique. L'homme d'Etat on lui était médiocre. D'abord favori, puis dupe et enfin viclime des grands ambitieux de son temps, il ne sut rien deviner, ni rien empêcher.
Cicéron(M. Tallius Cicero) est né a Arpinum, Trille municipale du Latium et patrie de Marius, le 3 janvier 648 (an 106 avant Jésus-Christ). Sa famille, qui appartenait à Tordre équestre, était obscure. 11 fut élevé à Rome avec son frère Quintus, et reçut les leçons du poète Archias. Enfant, et tout jeune homme, il fit des vers ; mais sa véritable vocation le porta de bonne heure vers l'éloquence. Les grands orateurs d'alors étaient Licinius Crassus, Marcus Anlonius, jEmilius Scaurus; les plus célèbres jurisconsultes étaient les deux Sccvola, l'un augure, l'autre grand pontife. Cicéron s'attacha à ces hommes illustres, les prit pour patrons et pour guides, les accompagnant au forum, se formant sous leur discipline à la connaissance du droit, à l'art de bien dire, à la pratique du barreau. Comme tous les jeunes Romains de son temps, il porta les armes et servit dans la guerre sociale sous le père de Pompée. 11 débuta au barreau à vingt-huit ans, sous la dictature de Sylla. Trois ans après, il entrait dans la vie publique, et était nommé questeur à Lilybée (677). Les excellents souvenirs qu'il laissa dans ce pays, décidèrent les Siciliens à s'adresser à lui pour accuser le préteur Verres. Il le fit avec une grande véhémence. Il était alors l'adversaire fougueux de la no-
blesse, contre laquelle d'ailleurs commençait la réaction
provoquée par Sylla. « Je ne suis pas, dit-il, dans sa péroraison, un de ces hommes que les faveurs du peuple romain viennent trouver pendant leur sommeil. » Il sera du parti de Caton, l'ennemi acharné de la noblesse, du parti de Fimbria et de Marius, ces grands révolutionnaires. Il faut en Gnir avec la domination des nobles (1). Le chef de cette réaction était Pompée. C'est par lui que Cicéron obtint successivement Pédilité et la préture. Il paya sa dette en appuyant la loi Manilia qui déférait à Pompée des pouvoirs extraordinaires. Une fusion s'opéra bientôt entre les diverses fractions qui composaient le parti aristocratique. Cicéron fut agréé par les chefs de la noblesse, et porté au consulat. Le démocrate disparaît. Il combat et fait échouer la loi agraire que propose le tribun Rullus; mais il a de flatteuses paroles pour cette plèbe qu'il retient à Rome et qu'il eut mieux valu envoyer dans des colonies. Il fait l'éloge des Gracques, qu'il représente ailleurs comme des citoyens criminels, justement massacrés. Consul, il sauve Rome menacée par Calilina, il est salué du titre glorieux de Père de la patrie. 11 eût dû mourir alors. Bientôt après se forme la première ligue entre Pompée, César et Crassus ; Cicéron est tenu à l'écart, abandonné par Pompée, sacrifié au tribun Clodius, exilé. Son âme perd toute énergie. Il ne peut comprendre ce brusque revirement, la perte de toute influence et de tout crédit. Rappelé l'année suivante, il courtise à la fois César et Pompée, qui déjà s'observent avec défiance. 11 demande en faveur du premier la prolongation du gouvernement
(1^ In Ver rem, act II.
des Gaules; pour complaire au second, il défend en justice des hommes méprisés et coupables, Yatinius, Gabinius, etc. On se débarrasse de lui en l'envoyant comme proconsul en Cilicie. Quand il revient à Rome, César envahit l'Italie et passe le Rubicon ; Cicéron se range du parti de Pompée, mais sans espérance et sans illusion. Le triomphe de César le relègue de plus en plus dans l'ombre. La conspiration se forme contre le dictateur; Cicéron en est exclu. Le meurtre commis, il l'approuve : il espère ressaisir la direction des affaires; mais Brutus et Cassius ne tiennent aucun compte de ses conseils; il voit Antoine régner sur le peuple et faire corifirmiT par le Sénat les actes de César. Il se jette du côté d'Octave, croyant trouver chez ce jeune homme docilité et reconnaissance. 11 ne trouve qu'hypocrisie et lâcheté. Son ami Brutus lui reproche ses complaisances pour l'héritier de César ; celui-ci se rapproche d'Antoine, défait avec lui les meurlriers de César, et livre Cicéron à la vengeance du triumvir. Sa tête et ses mains furent coupées et attachées à la tribune aux harangues (710). Il avait soixante-trois ans. Ce n'était pas une mort prématurée, dit Tite-Live, que je trouve un peu sec envers un si grand homme. L'historien ne craint pas d'ajouter ces mois qui sont une calomnie ou une lâche flatterie à l'adresse d'Auguste. « De tous les malheurs qui fondirent sur lui, il ne supporta en homme que la mort. Et à bien estimer les choses, cette mort paraîtra moins injuste; car le vainqueur ne le traita pas autrement qu'il ne l'eût traité lui-même s'il avait vaincu. » Toute la vie de Cicéron proteste contre celte supposition. 11 était ennemi de toute violence. Bien qu'armé de pouvoirs illimités, il ne put se décider à ordonner le sup-
plice des complices de Catilina dont le crime était manifeste. Ce fut le sénat qui les eondamna par la voix de Caton. Tite-Live termine ainsi : « Il faudrait pour célébrer en détail ses mérites être un autre Cicéron. » Allusion cruelle à cet amour de la gloire qui chez ce grand homme dégénérait souvent en vanité.
Ajoutons à celte rapide biographie quelques détails sur sa vie privée. Il fut marié deux fois. De sa première femme Térentia il eut un fils, Marcus, et une fille, la fameuse Tullia, qu'il a tant pleurée. Il ne vécut pas longtemps avec sa seconde femme Publilia, qu'il avait épousée parce qu'elle était riche, et qu'il répudia parce qu'elle s'était réjouie de la mort de Tullia. Tous les historiens ont loué la noblesse de son caractère, la douceur et la bûreté de son commerce, sa fidélité dans l'amitié. D'un esprit mordant et caustique, qui saisissait et perçait à jour les ridicules et les vices, il était cependant dépourvu de toute méchanceté. Il possédait une fortune assez considérable, de nombreuses maisons de campagne dans lesquelles il avait réuni des livres, des statues, des objets d'art. C'est là qu'il se consolait par l'étude ou avec quelques amis, de son éloignemenl des affaires. C'est là qu'il composa la plupart de ses traités philosophiques. On ne \ eut lire sans être ému les nobles et touchantes préfaces de ces ouvrages, fruit d'une solitude forcée et d'un repos auquel il ne pouvait se résigner. Octave, devenu empereur, surprit un jour un de ses petits-fils lisant un livre de Cicéron : le jeune homme embarrassé voulut le cacher sous sa toge ; mais César le prit, l'examina et le rendit en disant : a C'était un homme éloquent, mon fils, et qui aimait bien sa patrie. » .Mot profond et qui résume toute cette vie : éloquence
et patriotisme. Les fautes, les faiblesses, les défaillances
s'expliquent par cette imagination et cette sensibilité si vives cbez l'orateur. 11 se trompa souvent, hésita, flotta irrésolu ; mais ce ne furent jamais les suggestions de l'intérêt personnel qui le portèrent ici ou là. Il crut toujours servir la cause de la liberté et des lois. Il n'était pas toujours tacile de la distinguer parmi ces brusques et soudains revirements des hommes et des choses. Son ami Pomponius Atticus resta prudemment en dehors de ces luttes des partis, et réussit à plaire à tout le monde. Une aussi égoïste inditrérence ne pouvait convenir à l'âme généreuse de Cicéron. ^ v ^^.
Lorsque Cicéron parut au forum, les Romains n'avaient pas encore un seul maître qui enseignât en latin les règles de l'art de bien dire. A la fin du sixième siècle le sénat avait expulsé de Rome les philosophes et les rhéteurs grecs; l'an 662 (Cicéron avait alors quatorze ans) il interdit à des rhéteurs latins qui avaient ouvert des écoles, de donner des leçons à la jeunesse (1). Cependant, quatre ans plus tard, (666) Plotius Gallus enseignait à Rome la rhétorique, et JElius Stilo Prœconinus, de Lanuvium, compta Cicéron parmi ses élèves. Octacilius Pilitus, l'affranchi de Pompée, ouvrit aussi une école d'éloquence, ainsi que Epidius, qui fut le maître du triumvir Antoine. Mais c'est surtout dans les écoles de la Grèce que Cicéron alla chercher le véritable enseignement de l'éloquence. Il comprit en même temps que l'art de bien dire n'était rien, si l'on n'y joignait une in-
(1) Aul. Gel., XV, II ;Sueton., de Ciar. R'iet., I. T. I. 19
slruclion solide et étendue, si surtout on ne donnait
pour base à l'éloquence la philosophie (1). Ainsi en même temps qu'il étudiait la jurisprudence sous les deux Scé\ola, la rhétorique dans les écoles et au forum, il suivait les leçons de deux philosophes grecs que les malheurs de leur patrie avaient forcés de se réfugier à Home. C'étaient l'épicurien Phèdre et l'académicien Philon ; ce lut ensuite le stoïcien Diodote qui vécut pendant de longues années et mourut dans sa maison. En Grèce, il suivit les leçons d'Antiochus d'Ascalon ; en Asie, celles de Xénoclès, de Dionysius, d'Apollonius Molon et de Posidonius. De plus, afin de féconder la théorie par la pratique, il ne passait pas un seul jour sans déclamer soit en latin soit en grec. Ce ne fut qu'après cette longue et laborieuse préparation qu'il parut enfin à la tribune et y remporta, dans L'affaire de Sextus Hoscius, son premier triomphe. Mais jamais il n'interrompit les exercices auxquels il se livrait pour nourrir et développer son éloquem e. Agé de quarante ans, il assistait aux leçons du rhéteur Guiphon, et étudiait sous les grands comédiens yEsopus et Roscius le geste et la déclamation. Pour donner a son style plus de souplesse et de force, il s'exerçait à traduire les QEconomicjues de Xénophon, plusieurs dialogues de Platon, les deux harangues d'iEschine et de Démosthènes sur la Couronne. Enfin il ne passait pas un seul jour sans plaider. «. Diem scito esse nullum, quo die non dicam pro reo. » La nature l'avait fait éloquent, l'art et le travail tirent de lui le premier des orateurs.
(l) Fateor me ornlorcm, si modo sim, aut eliam quicunque sim, non exrhetorum oiïleinis, sed ex Academis spatiis exstitisse, [De Orat.,
ni, lu.)
§ IV