‹ Histoire de la litterature romaineChapitre 32 sur 36 · OUVRAGES DE RHÉTORIQUE · texte numérisé non relu

OUVRAGES DE RHÉTORIQUE

Il est aussi le premier des rhéteurs latins.

Gardons-nous de le comparer à Platon, et surtout h Aristote. Bien que dans certaines parties de ses traités sur Fart oratoire, il imite visiblement ces deux grands modèles il leur est intérieur. À vrai dire, il semble relever plutôt des rhéteurs grecs qu suivirent, et composèrent dans un temps où la grande éloquence avait disparu, des recueils de préceptes et de recettes sur les moyens de persuader. Mais Cicéron est un Romain qui parle à des Romains de l'art qu'ils préféraient à tous les autres : il mêle aux souvenirs de ses études les observations personnelles qu'il doit à son expérience ; moins philosophe que Platon et Aristote, il se propose surtout d'être utile. Par là il se rattache à l'école du vieux Caton, qui avait composé un manuel sur l'art oratoire, à l'usage de son fils et de ses contemporains. C'est l'orateur romain que Cicéron s'applique à former ; ce n'est pas l'art oratoire qu'il étudie dans ses principes, sa nature, son but. Un seul de ses traités, F Orateur, a un caractère général, et rappelle la fameuse théorie platonicienne des idées ; mais l'énuraération des procédés techniques y tient encore trop de place ; et l'on voit trop que c'est toujours l'éloquence à Rome et non l'éloquence en général que l'auteur a en vue. Voilà ce qu'il ne faut jamais oublier quand on étudie un auteur latin quel qu'il soit, et Cicéron en particulier.

Son premier ouvrage est intitulé : Rhetorica, sive de Inventione rhetorica libri duo. Il fut composé vers l'an 666; Cicéron était âgé de vingt ans. Des quatre livres

qu'il comprenait ou devait comprendre, deux seulement nous sont parvenus. C'est sans doute à ce premier essai qu'il fait allusion lorsqu'il dit : « Quœ pueris aut adoles-

centulis nobis ex commentariolis nostris inchoata ac rudia exciderunt (i). » On dirait les rédactions d'un bon élève après la leçon du maîlre.

Certains passages ont une analogie frappante avec un autre traité de rhétorique qui figure dans toutes les éditions de Cicéron et qui n'est pas de lui. C'est l'ouvrage intitulé Libri quatuor rhetoricorum ad C. Herennium et connu sous le nom de Rhétorique à Hérennius, Il n'y fait jamais la moindre allusion ; et peut-êlre n'a-t-on songé à le lui attribuer qu'à cause de certaines ressemblances de détail avec les deux livres de V Invention. Les commentateurs et les critiques ont attribué à bien des auteurs la Rhétorique à Bérennius. Les uns ont nommé Q. Cornificius, un des correspondants de Cicéron, dont Quintilien fait mention; les deux Manuce, Muret, Sigonius, Turnèbe sont de cet avis. Vossius veut que ce soit Cornificms le fils, et non le père ; d'autres nomment Laurea Tullius, Tiron, l'affranchi de Cicéron, Marcus, son fils ; ou bien le rhéteur Gallion, ou encore Viryinius Ru fus. Quelques-uns avouent franchement qu'ils ne savent à quoi s'en tenir sur celte question. Une dernière hypothèse, peut-être plus vraisemblable que les autres, attribue cet ouvrage au rhéteur 3/. Antonius Gnipho, dont Cicéron fut le disciple, et qui était de huit années plus âgé que lui. Ainsi s'expliqueraient les analogies de détail entre les deux traités. Cicéron, tout jeune homme, eût emprunté au premier, au seul traité de rhétorique écrit en

(l) De Oral., I, 2.

latin quelques développements ou la matière de ses développements. Mais il resterait toujours un passage bien difficile à expliquer, si Cicéron n'est pas l'auteur de cette rhétorique et s'il ne l'a pas composée étant déjà l'époux de Térentia (1). M. Leclerc, dans sa savante dissertation sur cet ouvrage, se prononce pour l'authenticité.

Ces deux premiers ouvrages ne sont guère que des manuels. Les trois livres sur l'orateur [De oratore libri très), dédiés à son frère Quintus, ont un tout autre caractère. Ils furent composés l'an 699 de Rome. Cicéron avait alors cinquante ou cinquante et un ans. Il était dans toute la force de son talent et dans tout l'éclat de sa gloire. Nul à Rome n'avait plus d'autorité que lui pour donner les préceptes d'un art dans lequel il était passé maître. C'est donc en son propre nom qu'il parle; il ne répète plus une leçon apprise. Bien plus, il affiche le plus profond et le moins généreux mépris pour ces misérables rhéteurs grecs qui chantent aux oreilles de vieux préceptes rebattus, et prétendent enseigner un art qu'ils n'ont jamais exercé. Passage curieux, car il nous indique bien le caractère de l'ouvrage. C'est un livre pratique. Qu'eût répondu Cicéron, si on lui eût fait observer que Platon et Aristote n'avaient point été orateurs? Leur eût-il refusé toute autorité, comme à ces pauvres docteurs grecs qui enseignaient ce qu'ils avaient appris dans les livres? Il faut donc avoir soi-même pratiqué l'art de parler en public pour en donner des leçons : ajoutons, afin de donner à l'ouvrage son vrai caractère : il faut avoir été orateur distingué à Rome pour parler de l'éloquence à des Romains. C'est en effet à ses concitoyens et à ses contemporains que s'adresse Cicéron. Il

(1) Jtoef. adHeren.,\, 20.

veut que son ouvrage leur soit utile [arbitrer Lentulo tuo non inutiles fore) y et l'orateur qu'il veut former .

c'est l'orateur romain (prœsertim in nostra republica).

Il y avait encore deux écoles en présence au moment oùCicéron débuta aubarreau : l'une qui prétendait renfermer l'orateur dans son art, afin qu'il y fût plus habile, et par un exercice continuel, acquit toutes les qualités indispensables ; c'était la vieille école, celle de Caton, l'ennemi de toute étude surperflue. L'autre exigeait de l'orateur les connaissances les plus étendues et les plus variées : c'était celle de la génération nouvelle, formée sur le modèle de Scipion,de Lélius et de leurs amis : elle devait triompher avec les progrès incessants de l'hellénisme. Cicéron en fut le plus complet représentant. Dans le premier livre de Y Orateur, il met en présence les deux systèmes ; l'un est exposé par l'orateur Autonius, l'autre par Crassus. Il est visible que Cicéron donne gain de cause au dernier. L'orateur, dit Crassus, doit non-seulement étudier la rhétorique, mais la philosophie, la politique, l'histoire, la jurisprudence et d'autres sciences. La philosophie surtout lui est indispensable. Telles sont les études préparatoires que Cicéron exige de l'orateur. Dans le second livre, il traite un sujet plus spécial : Y invention et la disposition ; dans le troisième, de Yélocution et de Y action.

V Orateur est écrit sous la forme du dialogue : les interlocuteurs sont Q. MuciusScévola, augure, Crassus, son gendre, Antonius, c'est-à-dire le plusillustre jurisconsulte et les deux plus célèbres orateurs de leur temps. Le lieu de la scène est à Tusculum en 662. Dans le second livre, Scévola est remplacé par Catulus et C. Julius Cœsar Strabo. « J'ai écrit à la façon d'Arislote , mais comme il m'a plu, dit Cicéron, trois livres de dis-

sertation et de dialogues sur l'orateur. Cela ne ressemble en rien aux préceptes vulgaires : c'est un résumé de toute la méthode oratoire des anciens, et particulièrement d'Àristote et d'Isocrate. » C'était un des ouvrages qu'il aimait le mieux ; mais y en avait-il qu'il aimât peu ?

Huit ans plus tard (en 707), il écrivit Brutus ou des Orateurs illustres [Brutus sive de Claris Oratoribus). C'est une histoire critique de l'éloquence chez les Romains, précédée d'une introduction sur l'éloquence chez les Grecs. Cicéron composa cet ouvrage environ un an après la bataille de Pharsale, dans les loisirs forcés que la ruine de la liberté lui créa. Les premières pages et les dernières sont empreintes d'un profond sentiment de tristesse et de découragement. Hortensius venait de mourir, et Cicéron ne peut le plaindre : qu'eût-il vu en effet s'il avait vécu ? Le silence du forum, l'oppression et la violence. Brutus, au contraire, se voit brusquement arrêté dans sa carrière par les misères du temps. Enfin Cicéron lui-même ne peut trouver pour son éloquence blanchissante d'autre asile que le travail solitaire. Voilà sous quelles impressions il composa le Brutus. C'est un retour mélancolique vers les temps heureux où l'éloquence libre et toute-puissante régnait au forum, au sénat, dans les tribunaux. Bien qu'il ne puisse guère y avoir d'unité dans un tel ouvrage, le sentiment qui domine Cicéron imprime cependant'à cette énumération des orateurs romains une couleur particulière. Il montre les premiers bégaiements de l'éloquence, ses progrès, son riche épanouissement vers le milieu du septième siècle. Elle est enfin parvenue à un point où, toutes les ressources de l'art étant connues,lesplusbeaux sujets offerts àl'orateur,Rome

pouvait, devait espérer enlever aux Grecs en ce genre la gloire de la supériorité. Toutes ces espérances sont brutalement détruites par le triomphe de la violence et de l'illégalité. Cet ouvrage est pour nous d'un prix inestimable. Sans lui que saurions-nous des prédécesseurs de Cicéron ?

V Orateur (Orator), adressé à Brutus, suivit de près le traité des Orateurs illustres : il fut composé vraisemblablement dans cette même année 707. Cicéron lui donne parfois un second titre, de optimo génère dicendi. C'est le plus philosophique de ses ouvrages sur l'art oratoire. Bien qu'il se propose toujours un but pratique, bien qu'il enseigne et dogmatise, il est préoccupé surtout de dessiner la figure de l'orateur idéal : de là, l'étendue et la variété des connaissances qu'il exige de lui. L'orateur parfait ne doit rien ignorer, il doit surtout être profondément versé dans la philosophie, qui est le plus sûr fondement de l'éloquence. Il doit pouvoir prendre, suivant les sujets, tous les tons et tous les styles ; être tour à tour simple, tempéré, sublime, posséder au plus haut degré le talent de l'invention, celui de la disposition, de l'élocution et de l'action. Cicéron accorde à l'élocution la place la plus importante; il va même jusqu'à renfermer en elle toute l'éloquence : c'est une théorie qui lui est particulière, et qui ne fut pas admise généralement par ses contemporains et par la postérité. Mais on comprend que Cicéron ait été amené à penser ainsi : il était le créateur et le plus parfait modèle de la langue oratoire ; il avait donné à la prose l'harmonie, le nombre, l'abondance ; souvent même la forme chez lui prévaut sur le fond. C'est un artiste admirable qui étale avec complaisance l'habiulté dont il est doué. Il y a donc un certain excès sur ce point.

Ses deux derniers ouvrages de rhétorique sont beaucoup moins importants. Ce sont les Topiques (Topica) et les Partitions oratoires (De partitione oratoria dialogus) . Le premier est adressé au jurisconsulte Trébatius, qui le lui avait demandé. Cicéron le composa en quelques jours, pendant une traversée de Vélia à Rhégium, sans aucun secours de livres. C'est un résumé des Topiques d'Aristote. Les anciens entendaient par Topique Fart de trouver des arguments sur toutes sortes de questions. Les lieux, xoTcot, en sont la source. Cicéron écrivit les Topiques en 709, un an avant sa mort.

Le dialogue sur les Partitions oratoires, fut écrit pour son fils, on en ignore la date. C'estun manuel de rhétorique élémentaire. Quelques critiques l'ont jugé indigne de Cicéron ; mais le témoignage de Quintilien q U i e n fait plusieurs fois mention ne permet pas de le déclarer apocryphe^ „

Il laut ajouter à ces ouvrages une sorte de préface à la traduction des deux discours de Démosthène et d'Eschine sur La couronne, et qui porte le titre : du meilleur genre d'éloquence (de optimo génère oratorum). C'est un manifeste sur l'atticisme ; nous y reviendrons.

Page 1