‹ Histoire de la litterature romaineChapitre 8 sur 36 · LIVIUS ANDRONICUS. — N^VIUS. — ENNIUS · texte numérisé non relu

LIVIUS ANDRONICUS. — N^VIUS. — ENNIUS

vers qu'une jactance de poëte. Naevius avait écrit des tragédies, des comédies, des satires, et un poëme héroïque en sept livres : la Guerre punique (la première). De tout cela à peine quelques vers, cités par les grammairiens, nous sont parvenus. Ses tragédies étaient pour Ja plupart empruntées 911 théâtre gren, comme celles de Livius et d'Ennius ; cependant deux d'entre elles étaient nationales (fabulœ togatœ prœtextatœ) ; l'une avait pour titre Bomulus, l'autre C/aslidium, nom d'un bourg de la Gaule, livré par trahison à Ànnibal, événement contemporain. Ses comédies, si l'on en juge par les litres, sont aussi des imitations du théâtre grec. Quant à son épopée nationale, je m'élonne qu'elle ait servi de base à l'hypothèse de Niebuhr. Les premiers livres en effet étaient consacrés à l'histoire d'Knée, après la prise de Troie, fable d'origine toute grecque, adoptée plus tard par Rome, il est vrai, mais qu'un vieux et vrai poëte romain eût ignorée alors ou repoussée avec mépris. L'argument tiré de la métrique informe de Nœvius qui en était resté au vers saturnin, ne prouve rien, si ce n'est que l'hexamètre lui était inconnu. Peut-être est-ce à lui et à ses devanciers qu'Ennius faisait allusion dans ces vers :

■ C'est ainsi que chantaient jadis les Faunes et les devins, alors que nul n'avait encore gravi les rochers des Muses (c'est-à-dire les difficultés du mètre) et ne s'appliquait avec amour au beau langiige. ■

Quoi qu'il en soit de toutes ces hypothèses, voilà les origines de la littérature romaine. Elle est absolument imitatrice, traductrice avec Livius Àndronicus ; un peu plus indépendante avec Naevius, mais sans s'affranchir de l'imitalion hellénique, elle demeure encore informe,

incertaine de la voie où elle s'engagera. Ce fut Ennius qui lui imprima définitivement la direction qu'elle devait suivre.

C'est sur Ennius (1) que sont tombées toutes les colères de Niebuhr. Ennius, c'est l'étranger, le Grec, courtisan et vain, qui arrête brusquement l'éclosion de la littérature nationale et fait partout dominer l'hellénisme : ainsi que je l'ai montré, cette accusation n'a aucune portée, car elle repose sur une hypothèse inadmissible, à savoir, qu'il y avait eu à Rome avant Ennius une puissante végétation de poésie nationale. Ennius n'a rien détruit, et son œuvre, qui fut considérable, n'a excité parmi ses contemporains et dans la postérité que la reconnaissance et l'admiration.

11 est né en Catabre, àRudies, vers 514 ou 515. Il fut soldat pendant la première partie de sa vie, connut Scipion l'Africain et Caton qui, après sa questure, l'amena de Sardaigne à Rome (550). Sa vie est toute romaine; de bonne heure il a reçu le droit de cité, et il s'écrie avec orgueil : « Je suis romain, moi qui fus jadis habitant de Rudies. »

Nos sumu'Romani qui fuimusante Rudini.

Il vit dans la société des plus nobles familles de Rome ; c'est un client, un ami qu'on se dispute. M. Fulvius Nobilior l'emmène en Grèce avec lui, malgré les observations de Caton le Censeur. Les Scipions font placer sa statue parmi les monuments de la famille Cornélia. Jamais

(1) Bnnianœ poesis reliquiœ. Vahlen ; Leipsick, 1854.

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adoption rie fut plus complète. Lui-même se compose son épitaphe et s'adresse ainsi à ses concitoyens : « Contem- « plez, mes concitoyens, l'image du vieil Ennius : c'est lui « qui a chanté les grands exploits de vos pères : »

Aspicite, o cives, senis Ennii imagini'formam : Hic vestrum panxit maxuma facta patrum.

Tous les auteurs postérieurs saluent en lui le Père de la poésie latine. « C'est lui qui le premier, dit Lucrèce, a « cueilli sur l'IIélicon une belle couronne. » Cicéron n'en parle qu'avec une sorte de pieuse admiration ; Virgile l'étudié, l'imite, lui emprunte des vers entiers, comme celui qu'il consacre à Fabius Cunctator :

Unus homo nobis cunctando restituit rem.

Horace et Sénèque semblent les seuls écrivains qui aient essayé d'entamer cette vieille gloire nationale. La perfection des œuvres du siècle d'Auguste ne fait pas oublier le grand précurseur; l'élégant et ralfîné Ovide lui rend pleine justice : Ennius, dit-il, génie puissant, poète sans art :

Ennius ingenio maximus, arte rudis.

Dans le siècle suivant, quand des érudits comme Fronton, Aulu-Gelle et autres se reportent aux plus anciens monuments de la littérature latine, c'est Ennius et Caton qu'ils invoquent comme autorités. L'empereur Hadrien préférait Ennius à Virgile. Du temps d'Aulu-Gelle, des rapsodes prenant le nom (TEnnianistes déclament les vers du vieux poète au théâtre. On pourrait multiplier ces témoignages, mais à quoi bon ? Il est plus intéressant de rechercher quel a été le caractère de la poésie d'Fnnius, en quoi il a imité les Grecs, et comment cependant il est

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resté romain. Qu'on ne s'y trompe pas : il s'agit ici de la voie où va s'engnger la poésie latine; il serait tout aussi injuste de lui dénier toute originalité que de prétendre qu'elle a tout tiré de son propre fonds.

La grande composition poétique d'Ennius, celle qui a fait de lui un Homère latin, ce sont les Annales, en dixhuit livres. Naevius, son prédécesseur, avait raconté en sept livres non la première guerre punique seulement, mais l'histoire légendaire de Rome jusqu'à l'année 500 environ. Ennius compose son poème dans un temps où l'histoire traditionnelle des premiers siècles de Rome est définitivement constituée. Il raconte lui aussi la prise de Troie, l'arrivée d'Énée en Italie, ses guerres, éléments héroïques et nationaux de la légende : car si les Grecs en ont imaginé une partie, depuis longtemps la légende elle-même est devenue romaine. Le mariage d'Énée avec une fille du Latium, Procas, Numitor, Amulius, Rhéa Sylvia, Romulus et Rémus, tous ces événements fabuleux, mais acceptés, forment la matière du premier livre. Le savant éditeur d'Ennius, Vahlen, a essayé l'analyse des livres suivants avec beaucoup de sagacité : ce n'est pas ici le lieu de revoir son travail dans les détails. Ce qui importe, c'est de constater l'originalité absolue de l'œuvre d'Ennius. Ce poète, qui prétendait posséder l'âme d'Homère, qui imposa, dit-on, l'hellénisme à ses contemporains, produit cependant une œuvre toute romaine, et même toute barbare. D'abord il choisit un sujet national. Ensuite, il adopte la forme imaginée par les prosateurs de son temps et du temps qui précède, la forme des Annales. Il ne se préoccupe point de l'unité de sujet ; il suit les événements, mettant en lumière les plus glorieux : il s'arrête même dans son récit, et consacre un livre tout

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entier à la glorificalion d'un ami, d'un protecteur illustre : le XI e livre est dédié à Flamininus, le XII e à Fabius, le XV e à Fulvius Nobilior. C'est là une composition rud i me n taire, qui ne doit rien à l'art, qui est donc toute romaine. L'esprit qui anime l'œuvre est essentiellement romain. Les moindres vers qui nous ont été conservés sont tout vibrants de patriotisme indompté. C'est Ennius qui a résumé dans un seul vers le génie de la vieille Rome :

Moribus antiquis res slat romana vi risque.

C'est lui qui a tracé le portrait de cette belle et sérieuse amitié du patricien et du plébéien, unis par les liens religieux du patronat. Enlin l'enthousiasme guerrier de ce contemporain d'Annibal éclate à chaque instant dans un langage barbare, mais puissant, qui rappelle l'ardente inspiration d'Eschyle. C'est à lui que Lucrèce emprunte les traits les plus expressifs de ses rapides descriptions de batailles.

Donc cette partie de son œuvre est absolument originale ; et l'on ne saurait trop en déplorer la perte. 11 y en a une autre, et celle-là semble autoriser jusqu'à un certain point les regrets de Niebuhr.

Ennius s'est à peu près exercé dans tous les genres. C'est un poète tragique, comique, satirique, didactique, c'est encore un philosophe. Dans toute cette partie de son œuvre, c'est encore un Romain, mais un Romain qui veut initier ses contemporains aux diverses productions du génie grec. Ses tragédies sont des imitations, presque des traductions des poètes grecs. Nous avons vu que Livius Andronicus et Naevius n'avaient pas fait autre chose. Le héâtre à Rome ne fut jamais à aucune époque pure-

ment national : la gravité romaine se fût difficilement résignée à être exposée aux regards de la foule, etd'ailleurs les histrions étaient ou des esclaves ou des affranchis,

toujours des ( très de vile condition : comment supporter la vue de ees gens sous le costume d'un consul ou d'un dictateur? C'est donc à la Grèce que l'on emprunta les sujets des drames : on restreignit les chants du chœur, on modifia cet tnins détails de la fable ; on présenta certains faits sous un autre jour; mais, en somme, la tragédie romaine resta grecque par une foule de côtés. Le plus important de tous, ce fut l'esprit philosophique dont elle était animée. Le modèle auquel Ennius et ses successeurs Rattachèrent de piéférence, c'est Euripide. On sait de quelles hardiesses philosophiques et religieuses étaient remplies les pièces du poëte grec. Ennius semble avoir goûté de préférence cette partie de l'œuvre de son modèle. On entendit sur une scène romaine une MénaKppé philosophe déclamant contre l'existence des dieux, ou attaquant dans sa base l'institu ion du mariage ; un Télamon invoquant l'existence du mal pour démontrer l'impuissance «les dieux. Ajoutez à ces tirades irréligieuses des plaisanteries fort vives sur les devins et les astrologues, plaisanteries qui tombaient directement sur les augures.

Ennius ne s'arrêta point là. Il se fit le traducteur et l'introducteur à Rome d'Épicharme et d'Évhémère. Il enseigna aux Romains, d'après ses modèles, que Jupiter est tour à tour l'air personnifié ou un ancien roi dont la reconnaissance des mortels a fait un dieu. L'auteur a vu son tombeau en Crète, avec cette inscription : ZANRPONOT (id est latine, Jupiter Saturni). C'est donc à Ennius qu'il faut faire remonter le scepticisme religieux

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qui sera l'âme de la société romaine, cent ans plus tard. Bien que Cicéron n'admette pas le point de vue étroit auquel se place Évhémère, on ne voit que trop dans ses traités de la Nature des Dieux et de la Divination, qu'un travail sérieux de critique religieuse s'est fait dans les esprits, et que les vieilles croyances nationales ont été de bonne heure battues en brèche.

Ennius écrivit aussi des Satires (six livres). Il ne nous en a été conservé que des fragments sans aucune importance. Nous savons seulement, par Aulu-Gelle, qu'il avait traduit en vers le bel apologue Ésopique dont la Fontaine a fait sa fable de V Alouette, ses Petits et le Maître oTun champ. Il est fort probable qu'Ennius avait renoncé à la vieille forme de la satire nationale, dont j'ai parlé plus haut. De ce côté encore ce serait donc un novateur, il aurait frayé la voie à Lucilius.

Enfin il traduisit du grec, d'Archestralos de Géla un poëme gastronomique, les Friandises ('HSu^ye'ctxa).

Tel est ce personnage intéressant : nous sommes réduits à deviner pour ainsi dire le caractère de ses œuvres ; car nous ne possédons de lui que des fragments d'une médiocre étendue, mais on ne peut s'y méprendre. Si Ennius a fait à la Grèce des emprunts considérables, il a cependant gravé sur ses productions l'empreinte de son propre génie et du génie romain. On la retrouve jusque dans les moindres vers cités par les grammairiens. 11 n'a aucune idée de l'atticisme, et on ignore encore à Rome l'urbanité. D'autant plus efficace fut l'influence du vieux poète : il laisse de côté les grâces molles du génie grec, et les remplace par l'énergique élan du Romain de ce temps-là. Sa pensée se grave tout d'abord dans l'esprit : u Salut, dit-il, ô poêle Ennius, toi qui verses aux

mortels jusqu'au fond de la moelle des vers de flamme ! »

Enni poeta, salve, qui mortalibus Versus propiuas flamoieos medullitus.

Écrivain rude, mais puissant, il a tiré de l'idiome latin des ressources inattendues. 11 a banni définitivement l'horrible mètre Saturnin dont l'impuissance était bien constatée ; il a donné droit de cité à l'hexamètre, rudimentaire encore et fruste, mais vivace et perfectible ; il a même essayé de reproduire les formes métriques de la poésie grecque. Enfin il a préparé les esprits de ses contemporains à l'intelligence de cette civilisation hellénique, qui après lui prit possession de Rome.

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