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DE LA

CARACTÈBES GÉNÉRAUX DE LA LANGUE LATINE. — DES MOTS COMPOSÉS. — DÉCLINAISONS ; CONJUGAISONS. — QUALITÉS PARTICULIÈRES DE LA LANGUE LATINE. — ORIGINES DE LA LANGUE LATINE. — • LONGUE ENFANCE DE LA LANGUE LATINE.

Caraetères sénéranx de la langue latine.

La langue latine , telle que nous la connaissons par les monuments de la littérature classique , est manifestement la sœur ou la fille de cette belle langue grecque dont nous avons essayé ailleurs d'énumérer les qualités et d'esquisser la physionomie. Non-seulement une foule de mots latins sont des mots grecs, mais il y a, entre les deux langues, parfaite analogie de syntaxe, de constructions, de dérivations , de désinences. Les ingénieuses remarques d'Ottfried Mûller sur l'organisme vivant des mots dans les idiomes des anciens peuples, et sur la beauté extérieure de la phrase antique, ne sont guère moins vraies du latin qu'elles ne le sont du grec; et, bien que le grec l'emporte par la richesse, par la variété , par Télégance et la grâce , on peut dire que les Romains aussi avaient, pour traduire la pensée, pour la mettre en relief, pour l'exprimer dans toute son énergie, un des plus admirables instruments dont se soient jamais servis les hommes.

La plupart des ressources que la langue grecque prodiguait aux écrivains, on les trouvait aussi dans la langue

latine , mais en suffisance seulement , opulentes et non surabondantes. Quelques simples observations feront comprendre cette différence de degré , entre deux choses d'ailleurs si prodigieusement semblables. La langue grecque, comme une plante vivace et féconde, avait été cultivée, à la fois ou successivement, sur des sols de nature très-diverse, mais toujours avec succès, par des populations diverses d'esprit, d'institutions et de mœurs. De là des dialectes nombreux, ayant chacun ses vertus propres, et dont plusieurs se maintinrent jusqu'au bout dans le domaine littéraire qu'ils avaient d'abord conquis par des chefs-d'œuvre. L'épopée ne chantait pas dans le même dialecte que la poésie lyrique; la poésie lyrique nuançait elle-même son idiome d'après le ton où elle voulait se monter, et suivant le mode musical qui devait régler ses parties. Le dialecte attique évinça, il est vrai, tous les dialectes qui avaient eu des prosateurs, et il devint la langue commune de la prose ; mais sa victoire sur l'ionien fut tardive et contestée, et le beau dialecte d'Hérodote et d'Hippocrate reparut plus d'une fois encore, et dans des livres considérables, longtemps après que Thucydide et Platon eurent désappris à l'histoire et à la philosophie la langue qu'elles avaient si bien parlée. Le latin, au contraire, n'avait point de dialectes. Il est bien question de je ne sais quelle langue rustique, qui différait de celle de Rome ; mais cette langue est pour nous comme si elle n'avait jamais été : elle a péri tout entière avec ceux qui la parlaient ; elle n'a jamais servi qu'à de vulgaires usages, et la Muse ne l'a pas connue. La langue latine n'était que la langue d'une ville et de ses faubourgs ; mais cette ville était née pour commander aux nations, et un petit canton du Latium finit par embrasser le monde. Rome imposa aux peuples vaincus ses lois, son administration et sa langue. C'est par la conquête que la langue latine devint la langue de l'Italie , des Gaules , de l'Afrique, de l'Espagne. Certes, il y avait des différences, et peut-être d'assez considérables, entre le latin de Mutine, de Lugdunum ou de Corduba, et le latin de Rome ; mais le latin de Rome fut et demeura toujours la règle suprême. Les écrivains nés hors de Rome venaient se former à Rome ; ou

du moins ils travaillaient de tous leurs efforts à se rapprocher des modèles ; à dissimuler, si je puis dire , leur provenance, et à se défaire de tous les provincialismes. Quelquesuns, et des mieux doués, n y parvenaient pas complètement, même après un séjour prolongé dans la grande ville; et les délicats s'offensaient des plus imperceptibles senteurs qui rappelaient leur terroir natal. En veut-on un exemple? Tite Live, cet admirable prosateur, était de Patavi, autrement dit P^idoue : on pourrait hardiment défier tous les critiques de noter la moindre nuance de provincialisme dans sa diction ; et pourtant nous savons que des contemporains, et qui s'y connaissaient, lui reprochèrent sa patavinité.

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Les Grecs formaient avec une facilité merveilleuse les mots composés. Les radicaux se soudaient sans résistance les uns aux autres , pour fournir sans cesse par ces alliances des produits nouveaux. Un seul radical, à Taide des prépositions et des terminaisons diverses, pouvait revêtir successivement toute sorte de figures , et engendrer un nombre incalculable de mots. Les mots latins étaient d'une nature infiniment plus réfractaire : leurs radicaux avaient besoin de s*user, pour ainsi dire, les uns contre les autres , de se briser, de se contracter, avant de s'unir; et, dans le tout composé, on ne distinguait pas toujours à la vue les parties composantes. Les écrivains qui essayèrent, à plusieurs reprises, de transporter dans la langue latine tous les procédés de composition en usage chez les Grecs , n'échouèrent guère moins que ceux qui firent , au xvi* siècle , la même tentative sur notre idiome : les mots qu'ils forgeaient n'obtinrent point droit de cité ; et les grammairiens seuls les notent en passant^ à titre de curiosités bizarres. Les lois qui réglaient Temploi des afilxes et des suffixes n'avaient ni la même simplicité ni la même universalité dans le latin que dans le grec: l'usage interdisait une foule de combinaisons que semblait autoriser l'analogie; et ses capricieux hasards jetaient mille perturbations dans Téconomie générale de la nomenclature.

CflAPITRE I

uéelInalsoiiB ; coiiJiisal«on«.

Il suffit de porter le regard sur le tableau des déclinaisons du substantif et de Tadjectif, en grec et en latin , pour voir de quel côté est l'avantage. L'absence de l'article, dans le latin, est une cause perpétuelle d'obscurités et d'amphibologies. Elle privait d'ailleurs l'écrivain des ressources les plus précieuses : il est très-difficile d'employer substantivement l'adjectif ou le participe latin ; et l'on peut affirmer qu'il est impossible, malgré certains exemples, ou plutôt à raison même de ces exemples, d'employer substantivement, en latin , les infinitifs du verbe , et de créer aucun de ces termes expressifs qu'on rencontre à chaque pas dans la phrase grecque, et qui ne font pas môme défaut à notre langue, tels que le boire, le mangery le dormir, etc. L'absence du nombre duel en latin n'a pas d'aussi graves conséquences : les Grecs ne faisaient pas de ce nombre un trèsgrand usage; mais enfin ils s'en servaient à l'occasion, et c'était là , pour le tissu du discours , comme un fil de plus qui en augmentait la variété et l'éclat.

Quant au verbe latin, il ne saurait soutenir aucune comparaison avec le verbe grec. Non-seulement le verbe grec possède tout ce que .possède le verbe latin, et sous une forme plus complète et plus régulière, mais il a en propre une foule de richesses : ainsi la voix moyenne, qui exprime l'action réfléchie; ainsi les aoristes divers des trois voix, qui donnent, à tous les modes, la première nuance du passé; ainsi le mode de l'optatif dans les trois voix, et presque à tous les temps; ainsi plusieurs impératifs distincts; ainsi encore je ne sais combien d^nfinitifs et de participes, dont les^érondifs latins, les supins et tout l'appareil des temps composés sont bien loin de fournir l'équivalent.

Je n'épuise pas, tant s'en faut, ces considérations. Mais j'en ai dit assez pour le dessein que je me propose. On conçoit donc sans peine que les écrivains latins, et surtout les philosophes, se soient dépités souvent des imperfections de la langue nationale, et qu'ils l'aient taxée d'indigence. Qu'ils auraient célébré, au contraire, son opulence et ses

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vertus, s'ils avaient eu en regard, non point le divin idiome de Platon, de Sophocle et d^Homère, mais nos jargons modernes, si incomplets et si barbares, si péniblement élevés à la dignité littéraire, et qui semblent toujours prêts à retomber dans cette confusion et dans ce néant dont les tirèrent jadis quelques immortels génies! Ce qui manquait à la langue écrite ou parlée, ils pouvaient presque toujours se le procurer sans beaucoup d'efforts, surtout s'il ne s'agissait que d'appellations nouvelles. La langue grecque était là, disposée à toutes les complaisances; et le terme nécessaire était bientôt trouvé. Il suffisait simplement qu'on le transcrivît en lettres latines, et qu'on lui fît revêtir les couleurs de l'idiome adoptif. « Tout mot nouveau et né d'hier fera fortune, dit Horace, pourvu qu'il tombe d'une source grecque, et qu'on Tait dérivé avec précaution. » Les tours de la phrase grecque se naturalisaient moins aisément dans le latin : que de conquêtes pourtant ont faites en ce genre non pas seulement Ënnius, Plante ou Térence, mais Lucrèce, mais Catulle, mais Cicéron, mais tous les écrivains qui avaient à cœur d'ajouter quelque chose à l'héritage un peu indigent légué par les anciens âges !

4||aalltés particulières de la lang^ue latine.

Il y avait plus d'un point, toutefois, par où la langue latine se relevait fièrement, et pouvait soutenir la comparaison avec un réel avantage. Elle savait dire autant de choses en moins de mots. Elle l'emporte par la concision et l'énei^ie. Thucydide, dans la littérature grecque, est une exception. Depuis Caton jusqu'à Tacite, la qualité dominante, chez les écrivains de Rome, c'est une aptitude admirable à serrer et à concentrer la pensée. Le préteur, sur son tribunal, rédigeait ses arrêts avec un laconisme expressif qui eût fait envie à Lycurgue. Les textes de lois romaines sont des modèles admirables de style mâle et sévère. Mais ^ c'est surtout dans les monuments épigraphiques que la langue latine se montre avec un caractère particulier de force et de grandeur. Les Romains seuls ont su écrire en prose sur le marbre. Leurs inscriptions sont dans une façon

grandiose et magistrale qui révèle la main du peuple roi. Les Grecs excellaient dans Tépigramme, c'est-à-dire dans l'inscription versifiée ; mais eux aussi, comme ces modernes dont se moque Joseph de Maistre, ils condamnaient souvent la pierre à bavarder, quand ils lui faisaient dire autre chose que des vers. Un simple édile de Rome en aurait remontré, en fait de style lapidaire, à Thucydide lui-même. Je ne parle pas de nos langues , ni de ces choses plates et vul« gaires qu'il nous plaît de nommer des inscriptions. Une dédicace, une épitaphe, l'expression d'un fait historique, une énumération de titres ou de dignités, il n'en fallait pas davantage à un Romain pour déployer aux yeux les plus rares qualités du prosateur : la nature des mots, leur choix exquis, leur harmonieuse disposition, l'élégance des tours, tout enfin, dans l'inscription latine, jusqu'aux ellipses consacrées, jusqu'aux archaïsmes même, servait à relever la pensée, à la faire rayonner d'une vive splendeur; et, de la pierre où on l'avait fixée, elle s'élançait, comme dit de Maistre, dans la mémoire de tous les hommes.

« La Muse a donné aux Grecs de parler en arrondissant la bouche. » S'il était permis de traduire ainsi littéralement la fameuse expression d'Horace, et si nous ne savions que le poëte pensait à l'éloquence incomparable de Démosthène, et non point seulement à la plénitude de la période oratoire des Grecs et à la sonorité de leur débit, nous serions en droit de dire qu'Horace s'est trompé, et que c'est aux Romains surtout que devrait s'appliquer un tel éloge. La langue latine, bien plus encore que la grecque, mérite le nom de langue oratoire. C'est même là une des causes qui ont fait échouer tant de Romains dans des genres littéraires où il s'agissait d'autre chose que de mots retentissants et d'amples périodes. Les mots latins semblent se ranger d'eux-mêmes pour former ce circuit, comme disaient les Romains, qui ^ enveloppe à la fois et la pensée principale et ses corollaires. Quant à la sonorité, rien ne leur manquait pour qu'elle fût complète; et, si l'oreille n'était pas toujours charmée par la variété des tons, du moins n'avait-elle rien à désirer pour leur puissance et leur volume. Je doute qu'il soit possible

d'imaginer quelque chose de plus noble et de plus majestueux qu'un Romain parlant bien sa langue devant des Romains assemblés. C'est par ce caractère éminent de no* blesse et de majesté que la langue latine était digne de la fortune que lui firent les armes de Rome; c'est par là aussi qu'elle a été digne de devenir la langue de TËglise, et d'étendre son empire au delà de ces Garamantes et de ces Indiens vainement promis au joug romain par le poète, et jusque sur des peuples que Rome n'avait pas connus.

Origines de la langue latine.

Parmi les mots latins dont l'étymologie grecque est incontestable, il y en a, et c'est le plus grand nombre, qui ne sont entrés que fort tard dans la langue, et qui ne doivent pas compter parmi ses éléments originels. Dès que les Romains commencèrent à se trouver en contact avec les populations helléniques de l'Italie méridionale, ils subirent, bon gré, mal gré, l'ascendant d'une civilisation supérieure : des besoins nouveaux, de nouvelles idées les forcèrent à de continuels emprunts; et les importations littéraires, philosophiques et grammaticales, ne cessèrent plus un instant, durant les longs siècles qui s'écoulèrent jusqu'à la disparition du peuple romain. Mais, à côté de ces mots plus ou moins raffinés, et qui supposent une culture intellectuelle tout autrement parfaite que celle des Romains des premiers âges, il y a une foule d'autres mots, non moins'grecs au fond, qui durent exister de toute antiquité dans l'idiome des habitants du Latium. Les termes qui expriment les relations de famille, les usages les plus simples de l'agriculture, de la guerre ou du commerce, ne sont pas de ceux qui s'introduisent à un certain jour, ou que les nations se résignent à échanger contre d'autres, même plus caractéristiques ou plus élégants. Il serait un peu plus qu'étrange que les noms de père , de mère et de fils * ne fussent devenus ce qu'ils sont dans la langue latine, que

1. Père : gr. icanip, lat. pater; mère : gr. [iijTifjp ou ndtijp, lat. mater; fils : gr. /.'iç, lat. filius (la lettre /'du latin représente l'aspiration du grec).

plusieurs siècles après Romulus. A qui fera-t-on croire que les Romains aient eu besoin d'apprendre des Grecs d'Italie ou de Grèce, à désigner la charrue, le labourage, une terre en culture, un rat, une pomme, un pourceau*, etc.; à se servir de telle ou telle préposition, de presque tous les noms de nombre, des pronoms personnels et possessifs, et de tous ces signes de la pensée dont aucun idiome ne fiît jamais dépourvu? C'est donc un fait acquis à Thistoire, et indépendamment de toutes les traditions recueillies par les écrivains antiques, que le Latium reçut* à une époque dont la date ne saurait être fixée, des populations congénères de celles qui occupaient la Grèce; et il n'est guère douteux que ces immigrations helléniques ne se soient plus d'une fois répétées. Par conséquent, la race la plus admirablement douée, la race intelligente entre toutes a eu aussi le privilège de fournir les principaux rudiments de ce qui devait être un jour le peuple romain. La langue que parlaient les Latins primitifs semble avoir eu la plus étroite parenté avec les dialectes archaïques du grec, et particulièrement avec le dialecte éolien ; parenté dont les traces manifestes subsistent encore dans certaines formes et dans certaines terminaisons des mots de la langue latine.

Mais ces populations helléniques, ou du moins sorties de la même race que les Hellènes, ne possédaient pas seules le Latium entier. Elles avaient, dans leur voisinage, des nations puissantes, telles que les Sabins, les Osques, les Étrusques, qui n'avaient rien de commun avec la Grèce, ou, si l'on veut, dont les idiomes avaient perdu, avec le temps, tout ce qu'ils avaient apporté peut-être de la grande source commune. La langue grecque, tout en conservant ses caractères fondamentaux, dut s'altérer promptement dans un pays si mêlé, et où se remuaient à la fois toutes les civilisations et toutes les barbaries. Ce serait une bien vaine entreprise de chercher à déterminer pour combien de parties entrèrent, dans la fusion d'où sortit le latin, tels et tels éléments autres que l'élément hellénique. Ce qui est cer-

1. Charrue : gr. «poTpov, lat. aratrum; labourer : gr. ôpow, lat. aro ; champ ; gr. âvpôçf âYpoO> lat. ogeTy agri. Ces exemples suffisent.

tain, c'est que les Sabins durent contribuer pour la plus forte part, puisqu'ils se confondirent en un seul peuple avec les Romains, dès le jour presque de la fondation de Rome. Les Osques aussi durent fournir beaucoup, car les inscriptions osques s'expliquent à peu près, à l'aide des analogies qu'on aperçoit entre les mots osques et les mots latins. On sait d'ailleurs que les Romains faisaient représenter des jeux scéniques osques, et dans la langue osque, et que cet usage se maintint pendant des siècles. Il fallait bien que les spectateurs y comprissent quelque chose, pour y trouver un suffisant plaisir. Quant aux Étrusques, et surtout quant aux peuples d'origine germaine ou celtique, avec lesquels les Romains eurent aussi affaire, tout ce qu'on peut dire, c'est qu'ils durent n'être pas sans influence sur leurs voisins. On sait, il est vrai, que tel mot latin, le mot histrio par exemple, est d'origine étrusque ; mais la langue étrusque, malgré son alphabet, diffère absolument et du grec et du latin, puisque nul n'a pu jusqu'à présent déchiffer une seule ligne de ce que les Étrusques nous ont laissé. Au reste, il nous suffit que les Étrusques .aient été les initiateurs religieux des Romains, et qu'ils leur aient enseigné quelquesuns de leurs arts, pour que nous soyons en droit d'affirmer qu'ils leur ont transmis une portion de leur vocabulaire, encore que les termes latins n'aient pas leurs analogues dans ce qu'on a retrouvé déjà des monuments épigraphiques de cette mystérieuse nation.

Iione^ue enfance de la langue latine.

La langue grecque proprement dite , pure de tout alliage et de toutes scories, parlée par un peuple uniquement passionné pour le beau, nous apparaît, dès le x* siècle avant notre ère, brillante de toutes les perfections poétiques, et dans un éclat qu'elle-même ne put jamais éclipser, alors même que chantaient Eschyle et Pindare. Le grec du Latium, au contraire, alla se corrompant sans cesse et se faisant de jour en jour plus grossier et plus barbare. Quand Rome eut une existence assurée, une civilisation nouvelle commença de poindre au sein de ce ténébreux chaos. Mais quel progrès lent et pé-

nible ! et comme le peuple romain semble peu fait, durant ces longs siècles, pour d'autres triomphes que ceux des armes ! Quelle rusticité dans les mœurs ! quelle indigence littéraire ! Cependant la langue latine se débrouilla peu à peu ; et elle avait déjà une physionomie moins barbare, au temps de Pyrrhus, quand elle et la langue grecque se trouvèrent en présence. Malgré des traits de famille manifestes, elles eurent grand 'peine à se reconnaître. La Grèce la première revendi-< qua pour ses fils ces Romains que la fortune des armes faisait ses maîtres ; et Rome, malgré sa morgue, fut réduite à la fin à confesser que cette prétention était fondée. Elle fit plus encore : elle travailla , avec une persévérante énergie , à détruire en elle-même tout ce qui rappelait trop vivement ses rudesses antiques. Il resta toujours, comme dit Horace, des traces de rusticité : Tesprit des Romains n*acquit jamais cette aptitude universelle qui caractérisait Tesprit des Grecs ; et ridiome latin n'atteignit point à cette perfection où il aspirait, et qu'avaient réalisée, d'une façon diverse, trois ou quatre au moins des dialectes de la langue incomparable. Mais du moins, grâce à la victoire des vaincus sur les vainqueurs, Rome eut une langue digne de ce nom; et la littérature latine prit cette place qu'elle n'a pas encore perdue, la première au-dessous du trône majestueux d'où règne sur le monde la littérature qui compte parmi ses œuvres Y Iliade^ YOdyssée, YOrestie, YOEdipe-Roi, les Muses d'Hérodote, le Banquet de Platon.

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