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SIÈCLES DE ROME

ILLUSION DE QUELQUES CONTEMPORAINS D'AUGUSTE. — CBANT DES FRÈRES ARTALES. — CHANTS SALIENS. — LOIS ROYALES ; LOIS DES DOUZE TABLES.

— INSCRIPTION FUNÉRAIRE DE SGIPION BARBATUS. — PRÉDICTIONS DE MARCIDS. — ÉLOQUENCE MILITAIRE. — ÉLOQUENCE POLITIQUE. -—HISTOIRE.

— CHANTS FESCENNINS. — SATIRES TRIOMPHALES. — LES PRÉTENDUES ÉPOPÉES PRIMITIVES DE ROME, — THÉÂTRE. — CONCLUSION.

llluMloii de quelques eontemporaln» d^ii.usii»le«

Il y avait, au siècle d'Auguste, certains dédaigneux qui prenaient en pitié les travaux littéraires de leurs contemporains, et qui n'estimaient pas qu'Horace ou Virgile, que Tibulle ou Properce, méritassent un seul regard. A les en-tendre, les vieur auteurs, au contraire, n'avaient produit que chefs-d'œuvre. Leur admiration rétrospective ne s'en tenait pas à célébrer les vertus plus ou moins réelles des écrivains fameux d'autrefois : tout ce qui subsistait encore des premiers monuments de la langue, chants religieux, textes de lois, traités de paix entre Rome et les peuples voi-* sins, annales historiques rédigées par les pontifes, recueils de prédictions, en un mot tous les débris de ce qui n'avait pas même été une littérature, voilà ce qu'ils prisaient audessus de toutes choses, ce qu'ils vantaient sans réserve. C'était là le beau, le merveilleux, le sublime. Que venaiton leur parler de ces écrivains vulgaires, qui rêvaient d'Homère, de Thucydide et de Pindare, et qui croyaient que Rome pouvait encore ajouter aux trésors de son génie? Les Muses n'avaient-elles donc pas chanté jadis sur le mont Albain?

Il faut dire que jamais fantaisie archéologique ne fut moins justifiée que celle dont se moque Horace dans VÉpitre à Auguste, Nos amateurs.de vieilleries ont déterré quelque-' fois, dans le fatras littéraire du moyen âge, autre chode de mauvaises rimes ou de la prose barbare ; et ces trouvailles heureuses sont suffisantes pour tenir en haleine un enthou*

siasme d'ailleurs assez facile à satisfaire. Mais Rome n'avait rien eu, dans les cinq premiers siècles, qui ressemblât ni à nos fabliaux, ni à nos chroniques, ni surtout, quoi qu'on en ait dit, à nos épopées chevaleresques. On va voir que l'imagination faisait, peu s*en faut, tous les frais des merveilles découvertes par quelques-uns dans les déserts incultes et stériles du vieux monde romain.

Chant des frères Arvales.

Le chant des frères Arvales était sans doute de ceux qui avaient surtout don de leur plaire. Horace n'en dit rien, mais on est en* droit de le croire : c'est le plus ancien ; il est du temps de Romulus, ou, si l'on veut, il est contemporain des premières institutions religieuses de Rome. Les frères Arvales étaient un collège de douze prêtres dont on attribuait la fondation à Romulus. Chaque année, au retour du printemps, ces prêtres faisaient une procession à travers la campagnes pour obtenir des dieux une récolte abondante. Ils menaient devant eux une truie pleine, et ils chantaient une prière dont les paroles n'ont pas dû subir beaucoup d'altération depuis le jour où, pour la première fois, elles furent prononcées. Cette prière se compose de cinq phrases distinctes, chacune répétée trois fois, et d'un mot exclamatif cinq fois répété, qui forme la conclusion. La première phrase n'a rien d'obscur; elle signifie : « Lares, soyez-nous en aide ! » L'exclamation de la fin signifie : « Triomphe! » Toute la partie intermédiaire, sauf un mot ici ou là, est absolument inintelligible. On a pourtant essayé de traduire en entier le chant des frères Arvales. Mais rien de plus divers que les résultats obtenus par Lanzi, par M. Hermann et par d'autres. Les érudits sont aussi peu d'accord sur la manière de mesurer ces vers, que sur la manière de les entendre. La seule chose probable, c'est que la prière, dont l'objet se devine aisément, est en vers, et en vers saturniens de longueur indéterminée, où on ne distingue d'autre signe prosodique que la fréquence de l'ïambe

1. Le nom de frères Arvales vient de là : arvum,en latin, c'est la terre labourée.

et du trochée. Du reste, le seul caractère poétique du chant des frères Arvales, c'est la triple répétition de chaque phrase ou de chaque vers, et la répétition quintuple de Texclamation finale.

11 n'est pas trop téméraire d'affirmer que les Romains du temps d'Horace n'étaient pas en état plus que nous d'interpréter ces litanies, ni de les scander, ni par conséquent d'y apercevoir aucun mérite, poétique ou autre, sinon celui qu'il leur plaisait d'y supposer. Nous savons, par d'assurés témoignages, que nul homme d'alors -ne comprenait la moindre phrase des chants saliens , postérieurs par la date au chant des frères Ârvales, ou du moins datant du même siècle.

Chants saliens.

Les Saliens étaient des prêtres du dieu Mars, institués, diton, par le roi Numa, et à qui était confiée la garde des anciles ou bohcliers sacrés. « Us doivent leur nom , dit Plutarque dans la Vie de Numa, à ces sauts qu'ils font lorsqu'au mois de mars ils portent en procession les boucliers sacrés dans les rues de Rome, vêtus d'une tunique de pourpre, de larges baudriers d'airain, un casque d'airain sur la tête, et faisant retentir les boucliers en les frappant du plat de leurs courtes épées. » Nous ne possédons que quelques fragments de l'hymne ou des hymnes qu'ils chantaient durant la cérémonie. Non-seulement il est impossible de déterminer quel était l'objet de ces prières, mais il n'y a pas un seul mot, dans tout ce qu'en citent Yarron et d'autres auteurs, dont il soit permis d'affirmer qu'il signifie réellement telle ou telle chose. Quant à la manière de couper et de scander les vers, Cicéron, Varron, Horace, n'en savaient pas plus que nous : ils sentaient bien, comme nous, un certain rhythme sous ces paroles; mais en quoi ce rhythme consistait, c'est ce qu'ils ne se sont pas hasardés de dire.

Yoilà ce qu'étaient les poésies religieuses des Romains des premiers temps; et il est douteux que celles qui ne nous sont point parvenues fussent beaucoup plus dignes de

compter parmi les œuvres de la Muse. Si les Latins n'avaient jamais connu les Grecs, nous n'aurions pas le Chant sé^ culaire.

JjOÎm royales^ lois des Douze Tables.

Il y avait peut-être, dans le Droit papirien, c'est-à-dire dans le recueil des lois royales compilé par un certain Papirius, contemporain de Tarquin le Superbe, des choses qui se recommandaient par le mérite de la pensée ou de l'expression. On a quelque raison de le conjecturer, puisqu'on sait combien de tout temps les Romains excellèrent dans l'art de rédiger les formules de commandement. Mais c'est à peine s'il reste quelques mots du recueil de Papirius. On doit croire d'ailleurs que le texte de ces lois antiques n'était pas beaucoup plus intelligible, pour les Romains du siècle d'Auguste, que le chant des frères Ârvales ou les chants saliens. Polybe nous dit que ce n'est pas sans bien cher* cher qu'il a fini par trouver un Romain capable de lui expliquer le sens des premiers traités de commerce entre Rome et Carthage. Or, ces traités sont postérieurs à l'époque des rois ; et le latin qu'on parlait du temps de Polybe différait beaucoup moins de la langue primitive que le latin qu'on parlait au siècle d'Auguste. Là encore les amateurs d'anciennes merveilles n'admiraient guère que pour admirer.

Je n'en dirai pas autant de l'enthousiasme dont était l'objet l'œuvre des décemvirs. Le latin des Douze Tables est du latin intelligible ; et l'on trouve déjà, dans ce qui reste de ces lois fameuses, quelques-unes de ces qualités de style qui étaient les qualités mêmes du caractère romain, la gravité, le laconisme, l'énergie. La définition de la loi est toute pratique, et n'a rien d'abstrait : «Ce que le peuple aura ordonné en dernier lieu, que ce soit la loi. » L'égalité de tous les citoyens devant la loi n'est pas moins catégoriquement définie : « Qu'on ne prétende point de privilèges. » Mais c'est surtout dans les dispositions relatives à la propriété, que les expressions sont d'une netteté et d'une vigueur vraiment admirables. Contre le détenteur étranger, le droit restait tou-

'irs ouvert; la loi disait : « Contre l'ennemi, éternelle re-

vendication. » On ne saurait donc dénier à ces tables qui défendaient de pécher, comme dit Horace, certains mérites littéraires , et d'un ordre assez élevé ; quelque grands toutefois qu'on les suppose, les œuvres législatives des siècles suivants en avaient de plus grands encore. Les Douze Tables n'étaient que des essais informes et grossiers, auprès de ces plébiscites et de ces sénatus-consultes qui furent rendus durant les époques florissantes de la langue. C'est au temps des guerres puniques, c'est-à-dire quand les plus rétifs euxmêmes commençaient à se laisser entraîner par la passion des choses littéraires, que la loi a commencé à parler dans toute sa majesté cette langue impérative, qui est la plus belle gloire de Rome. Il n'y a rien, dans tout le code des décem* virs, qui se puisse comparer aux quatre mots qui suivent les considérants du décret rendu contre les philosophes et les rhéteurs, en l'an 161 avant notre ère : uii Romœ neessent. Je cite les mots eux-mêmes : la traduction française « qu'ils ne fussent point à Rome, » ou telle autre qu'on voudra, n'en saurait reproduire ïii la plénitude, ni la mâle beauté, ni la foudroyante énergie.

Inscription funéraire de Seiplen Barbntns.

Horace ne dit pas que les anciennes inscriptions gravées sur des monuments publics ou sur des tombeaux, fussent au nombre de ces choses qu'admiraient si vivement les amis exclusifs du temps passé. Mais ces panégyriques des héros d'autrefois, ces annales parlantes de tant de grandeurs et de triomphes, flattaient beaucoup trop la vanité nationale, pour qu'on ne cherchât pas à y trouver et les qualités littéraires qui y étaient, et surtout celles qui n'y étaient pas. Nul doute d'ailleurs que les Romains n'aient réussi, presque dès le premier jour, dans ce genre borné et sévère. Mais nous en sommes réduits, pour ce qui concerne les quatre premiers siècles de Rome, à de simples conjectures. La plus ancienne de toutes les inscriptions latines connues est de la première moitié du troisième siècle avant notre ère. C'est celle du tombeau de Scipion Barbatus. Cette inscription est belle, mais non pas de cette beauté qu'y ont voulu voir ceux

qui rappellent une nénie, un poème funèbre. Elle est claire, concise, bien tournée, élégante, si ce terme plaît mieux : elle a du trait, du caractère, mais rien, ou à peu près, qui sente ni le poème ni la poésie. Ceux qui prétendent qu'elle est en vers n*ont pas encore pu dire comment il fallait s'y prendre pour mesurer ces vers. Les seuls mots où Ton pourrait reconnaître quelque intention poétique , sont ceux qui terminent rénumération des honneurs dont ce Scipion avait été revêtu : apud vos. Cette expression chez vous est certainement remarquable à une telle place ; et Tidée de s'adresser ainsi aux Romains pour les intéressser au souvenir de Barbatus, dénote, dans le rédacteur de Tinscription, une tournure d'esprit qui n'avait rien de vulgaire. En somme, cette liste de noms propres, de qualités morales, de titres politiques et de victoires, n'appartient que pour une très- Êiible part au domaine des choses littéraires. Ajoutons que cette prétendue nénie est fort courte , et qu'indépendamment de toute autre considération, il faut plus que de la bonne volonté pour élever à la dignité de poëme funèbre cinq lignes gravées sur un tombeau.

Prédie(l«ns de Hareliu.

Les deux prédictions attribuées au devin Marcius sont tout ce qui subsiste aujourd'hui de ces volumes surannés, où quelques-uns, suivant Horace, trouvaient toutes les perfections poétiques. Les noms mêmes des antiques devins ont péri la plupart avec leurs œuvres. Il est possible que plusieurs de ces hommes n'aient pas été dénués de tout talent ; il est possible que certaines pièces des recueils divinatoires témoignassent d'une véritable inspiration ; mais ce qui ne pouvait manquer d'abonder, dans de pareils livres, c'était l'étrange, c'était surtout l'obscur, et même l'inintelligible.

On ne sait pas en quel temps vivait précisément le devin Marcius. On sait seulement qu'il avait vécu avant la deuxième guerre punique. À propos d'une de ses prédictions, retrouvée après la bataille de Cannes, Tite Live se borne à dire : « Ce devin Marcius avait été illustre. » On peut admettre, à la ri-

gueur, que Marcius était un poète distingué ; mais , quant à le démontrer, ce serait chose assez difficile. La prédiction qu'a rapportée Macrobe, en vertu de laquelle on institua les jeux Apoilinaires , et qu'on autorisait du nom de Marcius, fut rédigée dans le sénat, selon toute apparence, longtemps après la mort du devin, et par la main d'un homme qui s'inquiétait beaucoup plus de Futilité politique de cet acte, que de beau style et de poésie. Sauf deux ou trois mots un peu au-dessus du ton habituel de la prose , toute la soi-disant prédiction ressemble infiniment à un décret législatif ou à un règlement d'administration publique. On ne sent pas même, dans la phrase, cette cadence, ce nombre caché, qui est à peu près tout ce qu'il nous est donné de saisir aujourd'hui du mètre saturnien des premiers temps. Si ce sont là des vers, Dieu seul le peut savoir: en tous cas, ce n'est pas de la poésie; ou, si Ton veut, c'est de la poésie digne d'une époque où nul encore, pour parler comme Ennius, n'avait franchi les rochers des Muses.

L'autre prédiction est plus belle, mais non pas plus authentique. Si elle était authentique, Marcius serait le plus étonnant prophète qu'il y ait eu au monde. 11 annonce d'avance le désastre de Cannes, non pas vaguement, comme un malheur à craindre, comme une chose que ceci ou cela peut conjurer, mais clairement, sans ambages, et avec les indications géographiques les plus précises. On ne retrouva la prédiction qu'après l'événement. C'était un peu tard pour réparer tant de pertes ; mais assez tôt pour faire valoir d'autres prédictions du devin Marcius, dont on se proposait de tirer utile parti. L'auteur ou le rédacteur de la pièce avait du moins une sorte de verve, et il savait où puiser pour donner à son style plus de richesse et d'éclat. Tite Live, qui rapporte cette prédiction, l'a donnée, comme il le dit lui-même, à peu près dans ses termes textuels : «Romain, fils de Troie , évite le fleuve Canna ; garde que les étrangers ne te forcent à engager la bataille dans le champ de Diomède. Mais tu ne m'en croiras point, jusqu'à ce que tu aies rempli de ton sang les campagnes; jusqu'à ce que des mil-

tiers des tiens soient tués, et que le fleuve les emporte dans la vaste mer, loin de la terre féconde en moissons ; jusqu'à ce que ta chair soit la pâture des poissons, des oiseaux, des bêtes féroces qui habitent la terre. Car c'est ainsi que m'a parlé Jupiter. » Ce n*est plus là cette poésie des devins et des faunes, que méprisait Ennius : je sens, à travers les mots latins, comme un premier souffle de la Grèce. Ce champ de Diomède n'est pas une expression qu'un Romain eût trouvée de lui-même ; et il ne faut pas avoir beaucoup lu Homère, pour être en état de reconnaître, dans la prédiction, les images et les épithètes qu'a fournies le chantre d'Ulysse et d'Achille.

Ainsi, avec les chants attribués au devin Marcius, nous voilà déjà hors des siècles où Rome, abandonnée à son génie, n'avait souci que d'assurer son existence, en réduisant peu à peu sous son joug les peuples qui devaient l'aider plus tard à faire la conquête du monde. Est-ce à dire qu'il n'y ait rien eu, dans ces longs siècles, que ce que nous font deviner les tristes reliques du vieil idiome latiiâ? Est-ce à dire qu'aucune espèce de littérature n'aurait pu sortir des essais tentés durant cette immense période? Rome n'at-elle pas eu des orateurs avant Caton et les Gracques? N'at-elle pas eu des historiens avant Fabius Pictor? N'y a-t-il aucun genre de poésie ait les Romains aient réussi sans avoir besoin de ipattres? Ce sont là des questions que le lecteur se pose sans doute, et que nous devons chercher à résoudre.

Kloquence n&llltalre.

Non, l'éloquence n'est pas née avec Caton ou avec les Gracques. Elle est vieille à Rome, non pas comme Rome même , mais comme la république. Le talent de la parole, dans un pays libre , est le premier et le plus nécessaire de tous les talents. Il y aurait quelque impertinence à prétendre que tant d'hommes fameux dans l'histoire, que tous ces consuls, ces généraux, ces triomphateurs, avaient eu besoin d'autre chose que de leur caractère, de leurs passions, de leur patriotisme, pour s'élever quelquefois jusqu'à la véri-

table éloquence. Un homme de cœur, commandant à des Romains, et ayant l'ennemi en face, ne pouvait ni rester muet) ni faire entendre de vulgaires paroles. Nui doute que, si nous possédions le recueil des harangues militaires de Camille, ou de tel autre héros des vieux âges , il n'y eût là des choses aussi belles, pour le moins, aussi grandes et aussi frappantes que celles qu'ils débitent dans les livres, grâce au génie dés historiens. Mais l'éloquence militaire n'a rien ou presque rien à voir avec les perfectionnements de la langue et de la littérature. Tout peuple guerrier la possède, ou peut la posséder, et dans toute sa plénitude. Elle est de ces choses qui sont ou ne sont pas , qui n'admettent guère le plus et le moins, et où un barbare, Hermann ou Gallawg, n'est pas moins propre à exceller que Sylla, que Pompée , que César même. Quelques mots sortis de l'âme, quelques accents énergiques, un grand air de visage, un geste animé qui traduise ce que la langue est souvent impuissante à rendre : que faut-il de plus pour entratner les esprits et pour allumer les courages ; et qu'est-il besoin de l'étude des lettres pour sentir impérieusement ce qu'exige le devoir dans de pressantes conjonctures, et pour pousser, au nom de tous, le cri qui part spontanément de tous les cœurs?

• lÉloquence polUIfliiie.

Cicéron revendique avec raison le titre d'hommes élo« quents pour quelques-uns des fondateurs de la liberté de Rome. Il est impossible que les grandes révolutions qui ont rempli presque toute l'existence du peuple romain, depuis l'expulsion de^ rois jusqu'au temps de Pyrrhus, n'aient pas eu leur plus actif agent dans l'éloquence, c'est-à-dire dans la parole exprimant avec énergie les besoins , les intérêts , les passions, ou du peuple entier, ou d'une caste privilégiée. Mais cette éloquence n'était guère moins bornée que 1 éloquence militaire même. Les orateurs songeaient encore plus à l'action qu'à la parole. Au bout de leurs discours, il y avait la bataille ; non pas ces mêlées sanglantes comme nous en avons trop vu, mais ces grandes résolutions par lesquelles un parti constatait sa puissance et son audace,

et qui aboutissaient presque toujours , après une lutte de décrets, d'interprétations législatives, jamais de bras armés, à la victoire plus ou moins durable du plus fort et du plus habile. Peut-on môme appeler des discours ces actes où la voix n'entrait que pour la moindre part , où l'art n'entrait pour rien, et où l'orateur n'était, si j'ose m'exprimer ainsi, que l'instrument de la nécessité? Solon ou Pisistrate, s'adressant à des hommes nourris de la lecture des poètes, et qui savaient par cœur les vers d'Homère, avaient besoin de déployer toutes les ressources d'un art consommé ; de charmer l'oreille non moins que de convaincre l'esprit : leurs discours devaient avoir et une ampleur suffisante pour embrasser les plus vastes questions , et cette grâce des tours, cette fraîcheur des images, ce choix heureux des termes, cette harmonie enfin de l'ensemble et des parties, sans quoi nul n'aurait pu se flatter, dans le Pnyx , de commander un seul instant le silence à de spirituels mais dédaigneux auditeurs. Les Romains du Forum, les Pères même du sénat n'avaient pas besoin qu'on fit tant de frais pour leur plaire. Il fallut Caton, il fallut les Gracques, et d'autres encore, pour les rendre difficiles. Un mot énergique, une plaisanterie suffisamment assaisonnée, un commentaire littéral et rigoureux de la loi, voilà tout ce qu'exigeait le goût un peu grossier des vieux Romains. Je sais que Ménénius Agrippa se servit un jour, ou passe pour s'être servi, d'une forme de discours qui suppose tout à la fois et chez l'orateur une certaine culture littéraire, et chez ceux qui l'écoutent une certaine finesse d'esprit. Mais qui voudrait soutenir que Ménénius conta réellement, sur le mont Sacré, V^pologue des membres et de l'estomac ? La bonne nouvelle qu'il apportait aux plébéiens n'avait pas même besoin de ce commentaire. Du reste, Ménénius eut peu d'imitateurs, si tant est qu'il ait laissé aucun exemple oratoire digne d'imitation. Voyez ce qu'était encore l'éloquence politique au temps même de Pyrrhus. Plusieurs hommes, en ce temps-là, ont été éloquents, et, entre tous^ Appius Claudius l'Aveugle. Le discours qu'il prononça dans le sénat, à propos du traité proposé par Pyrrhus, ne fut autre chose qu'une vive explosion

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de patriotisme et de colère. Ce n*est pas dans Plutarque qu'il faut aller chercher même le simple sens de ses paroles. Plutarque le fait parler beaucoup trop bien, c'est-à-dire fort mal, et en homme qui possède à fond son histoire grecque et sa géographie de la Grèce. Le véritable Àppius s'inquiétait assez peu, j'imagine, et de la supériorité des Macédoniens sur les Chaoniens et les Molosses, et de la grandeur relative de ces doryphores d'Alexandre, devenus des rois puissants, et des antécédents de ce Pyrrhus dont il s'agissait d'arrêter l'invasion présente. Grâce à deux vers d'Ennius et à d'autres témoignages, nous savons ce qui fut dit dans cette solennelle journée. Tout le discours du vieil aveugle se résumait en quelques mots : « Vous étiez sages autrefois, vous voilà devenus des insensés! Point d'accord tant que l'ennemi est sur nos terres. Que Pyrrhus sorte de l'Italie ; et l'on verra ensuite à traiter avec lui. » Croit -on qu'Appius ait eu besoin d'expliquer longuement sa pensée ; d'en déduire, selon les règles, tous les motifs et tous les considérants? Le discours que lui prête Plutarque est bien court; mais le discours qu'il a réellement prononcé fut peutêtre plus bref encore. Les paroles d'Appius ne furent que la hache qui trancha la question pendante. La rhétorique, même la moins sophistiquée, n'avait ici nulle affaire. C'est le cas, ou jamais, de répéter qu'une seule parole, un seul signe, d'un homme qui , par sa vertu, a mérité la confiance publique, a plus d'effet qu'une accumulation de longues périodes. Ce qui était vrai de l'éloquence de Phocion, ne l'est pas moins de celle qu'on ne saurait contester au vieux et indomptable Appius.

Rome connaissait donc l'éloquence avant d'avoir entendu les noms d'Eschine et de Démosthène. Mais elle n'eut des orateurs qu'après s'être initiée aux arts de la Grèce. C'est quand tout cédait, bon gré mal gré, à l'ascendant de la nation vaincue, que les rostres du Forum commencèrent à rivahser avec la tribune du Pnyx, et que les tribunaux euxmêmes retentirent d'accents solennels et dignes d'avoir des échos dans la postérité. Caton définissait l'orateur un homme de bien habile dans l'art de la parole. Appius l'A-

â2 (iHÂPItRE tt.

veugle n'était pas un orateur, si Ton songe à tout ce qu'emporte le mot habile, de science profonde, de ressources toujours prêtes, de qualités littéraires ; si Ton songe surtout à ce que fut Caton , un des orateurs les plus complets que Rome ait jamais eus , le plus grand peut-être des orateurs romains avant le grand Cicéron.

Il y avait des livres d'histoire, à Rome, dès les temps les plus reculés , mais qui n'avaient rien de commun ni avec Thucydide, ni surtout avec les Muses d'Hérodote. Le grand pontife inscrivait sur un tableau blanc tous les événements pubUcs dignes de quelque mention. Ce tableau était exposé dans la maison du grand pontife , et tous en pouvaient prendre connaissance. Chaque année on faisait des recueils de ce qui y avait été inscrit, et ces recueils étaient soigneusement conservés. Les auteurs désignent ces monuments sous les noms divers de Grandes annales, de Livres des pontifes, de Commentaires des pontifes, etc. De pareils ouvrages n'étaient et ne pouvaient être que des matériaux pour servir à l'histoire. Les pontifes n'avaient nul besoin d'être des écrivains: il leur suffisait, comme dit Cicéron^ de n'être point menteurs. Encore Caton leur reprochait-il d'avoir trop souvent rempli leurs livres de faits insignifiants, et d'avoir omis les grandes choses. Au reste , on n'avait guère, au temps des premiers historiens latins, que ceux de ces livres qui étaient postérieurs à la prise de Rome par les Gaulois : presque tous les autres avaient péri dans l'incendie de la ville.

Chante ffeseennliui*

Il y avait aussi quelque chose qu'on pouvait à la rigueur prendre pour de la poésie, et qui était né spontanément sur le sol du Latium, et des mœurs mêmes des premiers Ro* mains. «< Les laboureurs d'autrefois, dit Horace S ces hommes robustes et heureux à peu de frais, quand ils avaient serré leurs blés, délassaient par des fêtes leur corps et aussi

t. Épitres, livre II, i, yers 139 et saivants.

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leur âme, que soutenait dans les épreuves Tespoir du résultat. Avec les compagnons de leurs travaux, leurs enfants, leur fidèle épouse, ils offraient un porc à la Terre, à Silvaiu du lait, des fleurs et du vin au Génie qui nous avertit de la brièveté de notre existence. La licence fescennine^ née dans ces fêtes, répandit en vers dialogues ses sarcasmes rustiques; et cet usage se perpétua d'année en année. Ce ne fut d'abord qu'un aimable et gai passe-temps; mais bientôt le badinage devint cruel, se tourna en une vraie fureur, et assaillit, menaçant, impuni, les plus honorables maisons. Ceux qu'avait atteints la dent cruelle éclatèrent en plain* tes; ceux qu'elle respectait encore s'émurent du danger commun. Enfin une loi fut portée', qui défendait, sous peine de châtiment, d'attaquer personne par des chants difËËimatoires. On changea de manière de peur du bâton : on dut se borner à bien dire et à plaire. » Ainsi les Romains avaient des poètes satiriques bien des années avant Lucilius, avant Névius même. Le témoignage d'Horace n'est point suspect. Nul homme n'eut jamais moins que lui la superstition des choses du temps passé. Il est douteux pourtant qu'aucun de ces poètes ait véritablement excellé dans l'art de bien dire et de plaire. Ils ont pu ne pas manquer d'esprit; mais cet esprit ne se distinguait pas infiniment, je crois, ni par la finesse, ni par le bon goût. Les Romains, même dans les siècles les plus cultivés, n'étaient pas fort difficiles en fait de plaisanteries. Des boufibnneries et des jeux de mots en vers saturniens, c'est-à-dire en vers qui étaient à peine des vers, voilà tout ce qu'étaient les chants fescennins, jusqu'au moment où parurent de vrais poètes, ceux qui firent passer la satire sous le joug de la Muse, qui lui donnèrent une forme régulière, une allure moins désordonnée, la beauté poétique enfin, et toutes les qualités sans lesquelles la satire n'est guère qu'un délit ou la littérature n'a rien à voir. Je reconnais qu'il y avait, dans le carac* tère romain, une aptitude naturelle à la poésie sarcastique ;

1. Le mot fescennin venait, selon les uns, de Fescennia, ville d'Etrurie, e(, selon d'autres, du mot latin fcucinum, qui signifie maléfice*

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