Dialogue df$ Orateurs^ cbap. xxxv
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leurs et les poètes, nous montrent ce qu'il suivait faire comme critique : c'est la sécheresse môme, une absence complète de verve et même d'esprit. Ajoutez que Suétone, comme Quintilien, est l'adorateur de tout ce que l'auteur du dialogue foule aux pieds. Il en est de même de Pline le Jeune. Pline le Jeune, disciple de Quintilien, ne répudia jamais les traditions de son maître. Personne ne s'accommodait mieux que lui du travers qui faisait prendre la déclamation pour de réloquence. Il fut en son temps, pour ainsi dire, le roi de la déclamation. Pline avait beaucoup d'esprit, mais plus de bel esprit encore que d'autre chose. Or, ce n'est pas lui faire tort que de dire qu'il n'en avait pas assez pour écrire le dialogue, ce chef-d'œuvre de dialectique, de raison passionnée, d'inspiration même, sinon toujours de haute impartialité et de stricte justice. Il y a loin des Lettres^ ou même du Panégyriq'ue de Trajan, au Dialogue des Orateurs. Tacite avait plus de génie et même plus d'esprit qu'il n'en fallait, pour être l'écrivain que nous cherchons. Mais qu'y a-t-il de commun entre le style des Annales et des His^ toires, ou même de la Germanie et de XAgricola, et le style du dialogue? rien, sinon un grand éclat d'imagination, et un certain abus des expressions poétiques. La manière du critique est presque l'antipode de la manière de l'historien. Autant Tacite est serré, concis et sévère, autant Tauteur du dialogue est large, épanoui et riant. Gutmapn, un de ceux qui ont le mieux montré combien cette opposition est flagrante, remarque fort judicieusement que, si le dialogue paraissait aujourd'hui pour la première fois au jour, il n'y aurait pas un lecteur un peu entendu qui songeât à l'attribuer à Tacite. Tout ce qu'on pourrait dire, après l'avoir lu, comme le remarque aussi Gutmann, c'est que l'écrivain, quel qu'il soit d'ailleurs , avait beaucoup pratiqué les ouvrages de Cicéron, et qu'il aime à se servir de formes et d'expressions cicéroniennes. Il y a, en effet, cela de piquant et presque d'étrange, que l'écrivain qui a traité le plus durement Cicéron, et même le plus injustement, a été le plus intelligent de tous les cicéroniens, et, à coup sûr, le plus digne de Cicéron. L'adversaire de l'école classique, le pané-
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gyriste de Féloquence fiQuvelle et de la nouvelle poésie, est le plus vraiment classique des écrivains du temps : il Test plus et mieux que Pline; il Test plus et mieux que Quintilien même.
liCtf personnages du Dialogue.
Les interlocuteurs que Fauteur a mis en scène sont le poète Curiatius Maternus, et les oratevirs Marcus Aper, Ju-* îius Sécundus et Vipstanus Messala, C'est chez Maternus qu'ils se rencontrent, le lendemain du jour où le poëte avait récité son Caion.
Aper, suivant l'opinion de la plupart des contemporains, s'était fait une réputation d'orateur par les dons de son esprit et la force de sa nature , plutôt que par la culture et le travail. Suivant l'auteur du dialogue, Aper, sans avoir une instruction très-étendue, méprisait les lettres, bien plus qu'il ne les ignorait : il croyait que sa gloire serait plus grande, si son génie paraissait ne s'appuyer sur aucun art étranger. On reconnaît ici Içi vieille tactique romaine, renouvelée des Antoine et des Crassus, surtout des Caton. Mais Aper n'en est pas moins un admirateur du présent, et un contempteur du passé. C'est dans sa bouche que l'auteur ^ mis les plu^ violentes critiques contre Cicérop et contre toute ranciennq littérature. Aper ne ménage rien pi personne. On dirait qu'il tient à se montrer digne de son nom : c'est up vrai sanglier (aper), donnant du boutoir à droite et à gsiuche. Mais il est impossible d'avoir plus de verve , plus d'entrain et plus d'esprit. C'est le personnage de prédilection de l'auteur. C'est manifestement celui qu'il ^ pris surtout pqur interprète de ses idées. On sent à chaque pas que l'auteur est, comme Aper, un homme de l'école nouvelle, et qui croit, comme lui , qu'il ne s'agit pas tant d'imiter les anciens que d'avoir da génie; d'étudier les secrets du beau style, que d'avoir quelque chose à dire.
Julius Sécundus pe parle pas beaucoup dans |e dialogue. Aussi bien l'auteur nous apprend-il que cet orateur n'avait pas la parole facile. 11 y aurait eu dès lors une sorte de contrsidiction à le faire disserter d'abondance, même sur des
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sujets qu'il connaissait parfaitement. Sécundus ne trouvait toutes ses facultés qu'après une préparation suffisante : alors il parlait d'une façon claire, correcte, serrée, et avec toute sorte de qualités sévères. Sécundus était un écrivain distingué, et il avait laissé une Vie de Julius AsiaticuSy qui était un assez beau morceau d'histoire.
Vipstanus Messala n'arrive guère qu'au milieu de l'entretien. Cet orateur ne nous est connu que par les discours qu'il prononce dans le dialogue. C'est lui que l'auteur charge de la défense des anciens contre Âper ; et il s'en acquitte avec un tact parfait , sinon précisément d'après la méthode des classiques. C'est lui qui invective, dans le dialogue, contre les rhéteurs et contre la déclamation. Comme les classiques, il admet qu'il y a décadence ; mais il ne se borne pas, comme eux, à des phrases un peu vides : il montre en quoi la décadence consiste, et il en analyse profondément les causes. Les doctrines de Messala né sont point en contradiction avec celles d'Aper; ou plutôt il n'y a entre elles qu'une contradiction apparente. Messala, dans son rôle officiel, fait la contre-partie des discours d'Aper : il corrige ce qu'ont d'excessif et de choquant les arrêts du critique impitoyable ; il raffermit sur leurs bases les statues qu'Aper avait ébranlées. Il est plus juste pour les hommes du passé ; mais son admiration pour les anciens n'a rien de superstitieux : il sait faire, dans le passé même, la part du mal comme celle du bien ; et il y a tel de ses jugements qu'Aper n'eût pas exprimé sous une forme plus sévère. Lisez, par exemple, ce que Messala dit de Mécène, de Gallion, de quelques autres. Sur le fond des choses, Messala ne diffère de son contradicteur que du plus au moins. 11 ne croit pas aux grandeurs du présent ; mais il ne nie pas la puissance de l'esprit : il espère que tout n'est pas fini pour la littérature ; il brûle de voir Rome renouveler les pacifiques triomphes de la pensée ; il rêve des gloires dignes de Virgile et de Cicéron. On dirait qu'il pressent la Germanie et les Annales,
C'est ainsi que l'auteur du dialogue, en dessinant des caractères divers, et en ménageant entre ses personnages des contrastes agréables, ne laisse pas pourtant de manifester
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sans cesse sa propre pensée, et de montrer, d'un bouta l'autre de son ouvrage , combien on aurait tort de le prendre pour un béat de l'école qui ne savait que dire : Imitez les modèles.
Intérêt historique et littéraire du Dialogue des Orateurs.
J'accorderai sans peine que les personnages du dialogue font, en général, des discours un peu longs , et que l'auteur ment un peu à son titre et à son préambule, qui ne nous annonçaient que la reproduction d'une conversation familière. C'est un défaut , à coup sûr ; et je reconnais que Platon et Cicéron savaient mieux se conformer aux lois du genre. Mais que de beautés dans ces discours , et de beautés de toute sorte! Qui pourrait songer, en les lisant, qu'ils dépassent la juste mesure? Que ce soit Maternus qui parle, ou Âper, ou Messala, je n'ai que le temps d'admirer, sinon toujours d'approuver : je suis captivé, fasciné, ravi. Il n'y a pas de livre latin , et je n'excepte pas même les plus beaux livres de Cicéron , dont la lecture soit plus attachante. On y apprend beaucoup; et on y rencontre , non pas çà et là, mais à chaque page , mais presque à chaque ligne , de ces choses de génie , pensées , images , expressions , qui prouvent que l'auteur avait quelque raison d'affirmer qu'après les héros de l'ancienne littérature , il pouvait encore naître des héros. Je ne disserterai pas ici pour démontrer combien \e Dialogue des Orateurs est un monument précieux , et pour ce qu'il ajoute aux trésors littéraires de Rome, et pour ce qu'il ajoute à nos connaissances sur l'histoire des idées. Je ferai mieux : je citerai quelques passages qui mettront , je l'espère , cette valeur dans tout son jour.
Yoici la comparaison que fait Messala de l'éducation de la première enfance, telle que l'entendaient et la pratiquaient les anciens Romains , avec celle que la mode avait plus tard mise en usage : « D'abord, le fils né d'une chaste mère n'était point élevé dans la cellule d'une nourrice achetée, mais dans le giron et entre les bras de sa mère , qui faisait sa principale gloire de veiller sur sa maison et de se dévouer à ses enfants. On choisissait en outre quelque parente âgée,
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irréprochable dâûs ses ttiœurs, pour lui confier tous les rejetons de la même famille; et devant elle il n'était possible ni de rien dire de honteux, ni de rien faire de contraire à rhonneur. Ce n'étaient point seulement les études et les travaux des enfants , mais bien aussi leurs plaisirs et leurs jeux, qu^elle réglait avec gravité et retenue. C'est ainsi que Cornélie, mère des Gracques, Aurélié, mère de César, Atia, mère d'Auguste , présidèrent, dit-on , à l'éducalioti de leurs fils, et en firent des hommes supérieurs. Il résultait de cette discipline et de cette sévérité , qiie ces âmes candides et pures, que n'avait encore fait déviet" aucune passion mauvaise , saisissaient avidement les connaissances libérales ; et, quand leur penchatit les portait soit vers l'art militaire, soit vers la science du droit , soit vers les études oratoires , elles s'y livraient sans partage, elles épuisaient leur objet tout entiel*. Mais aujourd'hui , l'enfant à peiné né est remis aux mains de quelque esclave grecque , à laquelle on adjoint tel ou tel serviteur, pris au hasard entre tous, et d'ordinaire le plus vil, le plus incapable d'aucun emploi sérieux. Des esprits tendres et ignorants se pénètrent bien vite de leurs fables et de leurs préjugés; et personne , dans toute la inaison , ne s'inquiète ni de ce qu'il dit ni de ce qu'il fait devant son jeune maitte. Les patents eux-mêrtiés accoutument leurs enfants non point à la probité et à la niodestie, mais à l'indiscipline et à la dissipation ; par où se glissent peu à peu et l'impudence , et le mépris de soi-même et des autres. J'ajoute que les vifces propres à cette ville, et qui tiennent à son caractère même, on les conçoit, pour aiUsi dire, prçsque dans le sein maternel : à savoir, là passion pour les histrions , le goût des gladiateurs et des chevaux. Quelle place reste- t-il pour les études honnêtes , dans Une âme envahie , obsédée de telles préoccupations? Combien trouverez-vous de gens qui Chez eux parlent d'autre chose? Quel autre sujet de conversation entendons-nous parmi les adolescents, qUand nous mettons le pied dans les écotes? C'est même l'entretien le plus habituel des maîtres avec leurs auditeurs ; car ils recrutent des disciples non point pat* la sévérité de leur discipline, ni par les preuves reconnues dé leur capacité, mais
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par leurs visites d*intrigants, et par les séductions de leurs flatteries *. »
Voici quelques traits du panégyrique de Téloquence, qui précède, dans les discours d'Aper , la diatribe contre les anciens : w Je passe au plaisir que procure l'éloquence oratoire. Ce n'est pas une simple jouissance d'Un instant, mais une jouissance de presque tous les jours, de presque toutes les heures. Qu'y a-t-il , en effet , de plus dou)c , pour une âme libre et bien née, et faite pour les voluptés délicates, que de voir accourir à sa maison , sans cesse et en foule, les hommes les plus distingués, et de savoir que ces prévenances ne s'adressent ni à l'argent , ni à la succession , ni aux emplois, mais à la personne même? Bien plus, les hommes sans héritiers, les riches, les puissants, viennent chez l'orateur, qui n'est d'ordinaire qu'un homme jeune et pauvre, pour le charger de conjurer leurs périls ou ceux de leurs amis. Y a-t-ii , dans la plus grande opulence , dans la puissance la plus haute, une satisfaction égale à celle de voir des vieillards, des hommes avancés dans la vie, et forts de la considération générale, confessant , au sein même de l'abondance de toutes choses , qu'un bien leur manque , et le plus précieux de tous? Quand l'orateur sort en public, quel cortège de clients! quelle représentation ! £t dans les tribunaux , quel respect il inspire ! Quelle joie pour lui de se lever, de parler au milieu du silence universel , d'attirer uniquement tous les regards! de voir le peuple se réunir autour de lui, et se laisser aller à tous les sentiments que juge à propos de revêtir l'orateur ! Ce ne sont là que les joies publiques de l'éloquence ^ celles qui frappent les yeux mêmes les moins exercés. Il en est d'autres plus secrètes, connues des orateurs seuls, et plus grandes. Quand l'orateur se présente avec un discours soigneusement préparé, sa joie a, comme sa diction même, un caractère grave et contenu; apportet-il une œuvre nouvelle et inachevée, l'émotion, et aussi l'inquiétude, donnent plus de prix au succès, et aiguillonnent le plaisir. Mais ses plus grandes douceurs ^ il les trouve