Dialogue des Orateurs, chap. xxYiii, xxix
564 CHAPITRE XXIYIII.
dans les hardiesses de l'improvisation , dans les témérités imprévues. Car Tesprit ressemble à la terre : il est des fruits qui ne viennent qu'à force de travail et de soins ; mais les plus agréables sont ceux qui naissent sans culture ^ «
Âper ne se borne pas à vanter l'éloquence : il attaque vivement la poésie ; il essaye de prouver qu'elle ne sert de rien à ceux qui la cultivent ; il conseille à Maternus de renoncer à l'art des vers , et de se livrer tout entier à celui au bout duquel sont les honneurs et la fortune. Maternus répond vivement à l'assaut d'Âper, en poète obstiné dans ses goûts, en digne fils de la Muse. Je vais transcrire une bonne partie de sa réponse.
« Quant à ces bois et à ces ombrages , quant à cette solitude contre laquelle s'emportait Aper, j'y trouve un tel charme , qu'un des principaux bienfaits de la poésie, c'est, selon moi , de faire les vers loin du bruit, loin des larmes et des douleurs des accusés, et sans qu'un plaideur soit assis à notre porte. L'âme s'exile dans des lieux calmes et purs, et jouit des demeures sacrées. C'est là le berceau de l'éloquence, c'est là son sanctuaire. C'est ornée des formes de la poésie , que Féloquence se présenta d'abord aux yeux des mortels, et qu'elle pénétra dans les cœurs chastes, et que n'avait encore souillés aucun vice. C'était le langage des oracles. Car cette éloquence cupide et sanguinaire que nous voyons aujourd'hui est chose toute récente, née de notre dépravation , et , comme tu disais, Âper, imaginée pour tenir lieu d'arme offensive. Cet âge heureux, et, pour me servir de l'expression consacrée , ce siècle d'or, ne connaissait ni orateurs ni accusations : en revanche, il abondait en poètes et en hommes inspirés, qui chantaient les belles actions, et n'avaient point à en défendre de mauvaises. Il n'y avait personne qui jouît d'une gloire plus grande ni d'honneurs plus augustes, d'abord auprès des dieux, dont ils révélaient, pensait- on, les réponses, et dont ils partageaient les festins; ensuite auprès de ces enfants des dieux, de ces rois sacrés, qui n'avaient point des avocats près d'eux, mais Orphée ,