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Dialogue det Oratturs, cbap. yi

mais Linus, et, si tu veux remonter plus haut encore, Apollon lui-même. Mais ce sont là peut-être des fables , des récits inventés à plaisir : tu m'accordes du moins , Aper, qu'Homère n'a pas moins d'honneurs, dans la postérité, que Démosthène; et que la renommée d'Euripide ou de Sophocle n'est pas enfermée dans des limites plus étroites que celle de Lysias ou d'Hypéride. Tu vois aujourd'hui plus de détracteurs de la gloire de Cicéron que de celle de Virgile ; et il n'y a pas un livre d'Asinius ou de Messala, qui soit illustre à l'égal de la Médée d'Ovide ou du Thyeste de Varius. « Et je ne craindrais pas de comparer la fortune des poètes, et ce bonheur qu'ils ont d'habiter en eux-mêmes , avec la vie inquiète et troublée des orateurs. Quoique leurs combats et leurs dangers aient pu les faire monter à des consulats, j'aime mieux la sûre et paisible retraite de Virgile, retraite où il ne manqua pourtant ni de faveur auprès du divin Auguste, ni de célébrité parmi le peuple romain : témoin les lettres d'Auguste, témoin le peuple lui-môme, qui , ayant entendu dans le théâtre les vers de Virgile , se leva tout entier, et témoigna à Virgile , présent par hasard et regardant , les mêmes respects qu'à Auguste. De nos jours mêmes , Pomponius Sécundus ne l'aura cédé à Domitius Afer, ni par la considération pendant sa vie , ni par la réputation après sa mort. Car ce Crispus et ce Marcellus, dont tu me cites les exemples pour me convaincre, qu'ontils donc dans leur destinée qui mérite si fort l'envie? Est-ce de craindre? est-ce d'être craints? Est-ce d'être sollicités chaque jour, et maltraités par ceux qu'ils obligent? Est-ce parce qu'ils sont enchaînés à l'adulation , et parce qu'ils ne sont jamais assez serviles selon les gouvernants, ni assez indépendants selon nous ? Quelle est donc cette puissance si grande dont ils disposent? Nous voyons souvent des affranchis qui ne sont pas moins puissants. Fassent les douces Muses, comme les appelle Virgile, qu'il me soit permis de m'arracher aux inquiétudes et aux soucis , à la nécessité de faire chaque jour quelque chose contre mon sentiment! Qu'elles m'emportent dans leurs bosquets sacrés, et au bord de leurs fontaines! Là, je n'aurais plus à m'exposer tout

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tremblant aux folies et aux dangers du Forum ; je ne poursuivrais plus le pâle fantôme de la gloire; je ne m'éveillerais plus aux clameurs des clients , à la voix d'un affranchi hors d'haleine; jfe n'aurais pas besoin d'écrire un testament pour rtîe garantir contre les incertitudes de l'avenir : j'aurais juste assez de bien pour le laisser à qui je voudrais, en quelque instant qu'arrivât mon dernier jour ; l'image qu'on mettrait sur ma tombe ne serait point triste et morose , mais souriante et couronnée; personne enfin , après ma mort, n'aurait ni à défendre ma mémoire, ni à intercéder pour elle. » Le Dialogue des Orateurs s'imprime ordinairement à la suite des œuvres de Tacite. Rien ne prouve, je l'di dit, qu'il soit de Tacite ; mais on voit qu'il est eh état de fai^e quelque figure, dans un tel recUeil, à côté de lisi Vie d*Agficola, à côté de là Germanie même.

CflAtttftE ÎXÏIX.

L^mStÔIRÉ NATURELLE. — AÛTftES OUVRAGES DE PLINE L*ÀNCIÈN. — VIE DE PLINE l'ancien. --^ VIE DE PLINE LE JEUNE. — GAliAGTÈtlE DE PLINE LE JEUNE. — PLINE LE JEUNE ORATEUR. — UN RIVAL DE PLINE LE JEUNE. — LETTRES DE PLINE LE JEUNE.

li'Hlstolre naturelle»

VHistoire naturelle de Pline l'Ancien est là plus vaste composition, sans contredit, que jamais Romain ait conçue et exécutée. Elle a trente-sept livres. Le tit^o n'itidique qu'imparfaitement la prodigieuse diversité des sujets embrassés et traités par l'auteur. C'est une véritable encyclopédie des sciences et des arts. Pline avait mis à contribution plus de deux mille ouvrages sur toutes sortes de matières. Il énumère, dans son premier livre, les sources où il a puisé : ce livre est comme un index, où il a résumé brièvement ce qui est développé dans les autres. Il expose ensuite la ces-

mographîe et la géogr{\phie ; et, pour ce qui concerne certaines contrées, il écrit surtout d'après ses observations personnelles. Au septième livre, commence l'histoire naturelle proprement (Jite : Pline traite supcessivement de la zoologie , de la botanique, de la pharmacologie , de la minéralogie. A propos des minéraux , il s'occupe de la sculpture , de la peinture, décrit les procédés des arts plastiques, et entre dans de curieux détails sur ]es peintres et les sculpteurs de rantiquité , et sur leurs œuvres. Les cinq derniers livres sont presque tout entiers consacrés à ces recherches , qui n'ont, comme on le voit, qu'un rapport fort éloigné avec rhistoire naturelle.

u Pline, dit Buiibn, a voulu tout embrasser ; et il semble avoir mesuré la nature, et l'^^voir trouvée trop petite encore, pour rétendue de son esprit. Son Histoire naturelle comprend, indépendamment de l'histoire des animaux, des plantes et des minéraux , l'histoire du ciel et de la terre , la médecine, le commerce, la navigation , l'histoire des arts libéraux et mécaniques, l'origine des usages, enfm toutes les sciences naturelles et tous les arts humains ; et , ce qu'il y a d'étonnant , c'est que , dans chaque partie , Pline est également grand. L'élévation des idées, la noblesse du style, relèvent encore sa profonde érudition. Non-seulement il savait tout ce qu'on pouvait savoir de son temps, mais il avait cette facilité de penser en grand qui multiplie la science; il avait cette fmesse de réflexion de laquelle dépendent l'élégance et le goût, et il communique à ses lecteurs une certaine liberté d'esprit, une hardjesse de penser, qui est le germe de la philosophie. Son ouvrage, tout aussi varié que la nature, la peint toujours en beau : c'est, si l'on veut, une compilation de tout ce qui ^ été fait d'excellent et d'utile à savoir ; mais cette copie a de si grands traits, cette compilation contient des choses rassemblées d'une manière si neuf e, qu'elle est préférable à la plupart des ouvrages originaux qui traitent des mêmes matières. »

Il n'y a rien à ajouter, ou presque rien, à un tel jugement, et venant d'un tel maître. Je dirai seulement que la diction de Pline n'est pas toujours d'une pureté parfaite, ni même

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d'une suffisante correction. Pline est, encore plus que Sénèque, un écrivain de décadence. Il vise constamment à l'énergie, à la vivacité : il y atteint souvent; mais souvent aussi il n'aboutit qu'à l'obscurité, à la déclamation, et même à l'afiéterie. Son éloquence n'est pas toujours de la vraie éloquence ; mais il y a, dans tous les tableaux qu'il trace, je ne sais quoi de majestueux, de grandiose et de fort, qui saisit l'admiration , et qui ne permet guère à l'esprit de se rebuter, même en face d'une fausse idée, d'une phrase prétentieuse, d'un tour vicieux, d'un mot mal inventé, d'un terme détourné de son acception véritable.

Autres ouTrases de Pline FAiicleii*

Le grand homme à qui nous devons ce grand ouvrage en avait composé d'autres encore, et dont quelques-uns étaient très-considérables. Son Histoire des guerres de Germanie n'avait pas moins de vingt livres, et elle contenait, selon Tacite, le récit complet des opérations militaires des Romains contre les peuples du Rhin et du Danube. Le traité sur l'art de lancer le javelot à cheval n'avait qu'un seul livre ; mais le traité de rhétorique intitulé Études en avait trois , et le traité de grammaire intitulé du Discours douteux en avait huit. Il y avait encore une Fie de Pomponius Sécundus en trois livres, et une continuation de l'ouvrage historique d'Aufidius Rassus en trente et un livres. Je ne parle pas de certains recueils ou commentaires, comme on les nomme , dont la masse avait quelque chose d'effrayant : c'étaient cent soixante livres ; mais ces livres n'étaient, il est vrai, que des notes, des extraits de lectures, des matériaux pour de futurs ouvrages. 11 ne reste rien de tous ces écrits, ou plutôt de toute cette immense bibliothèque. On comprend à peine qu'un seul homme ait suffi à tant de travaux ; et Pline n'était pas un homme de cabinet*: il a passé sa vie dans les emplois, sans cesse occupé de grandes affaires, et il est mort dans la force de l'âge, dans la plénitude même de son génie.

^le de Pline FAnclen.

Caïus Plinius Sécundus était né, selon les uns, à Vérone ,

selon les autres, et c'est Topinion la plus vraisemblable, à* Côme, en l'an 23 de notre ère. 11 servit longtemps en Germanie, dans les armées romaines. Vespasieh, dont il était Tami, étant parvenu à Tempire, le chargea du gouvernement de TEspagne. Sous Tilus, nous voyons Pline commander la flotte stationnée à Misène. On sait comment il périt , victime de sa passion pour la science, durant celte éruption du Vésuve qui détruisit Herculanum, Pompéi et Stables. C'était en Tan 79, et Pline n'avait que cinquante-six ans.

Voici comment Pline s'y prenait pour se faire des loisirs, pour apprendre tant de choses, pour les digérer, pour en composer des ouvrages : «Tu t'étonnes, dit Pline le Jeune à un de ses amis , après avoir énuniéré les ouvrages laissés par son oncle, tu t'étonnes qu'un homme si occupé ait pu composer tant de volumes, et parmi lesquels il y en a bon nombre qui sont écrits avec tant de soin. Tu t'étonneras bien plus encore , quand tu sauras qu'il a plaidé quelque temps au barreau; qu'il est mort à cinquante-six ans ; que sa vie, entre ces deux époques , a été partagée et entravée et par des emplois considérables, et par l'amilié des princes. Mais il avait un génie plein d'activité, une ardeur incroyable à l'étude, la force de supporter les plus longues veilles. Il commençaità travailler à la lumière, dès lesVulcanales, non pas seulement pour la forme, mais afin d'étudier : alors, c'était aussitôt la nuit fermée ; mais, en hiver, c'était depuis la septième heure, ou, au plus tard, depuis la huitième, souvent depuis la sixième. Il avait vraiment le sommeil à souhait, s'y pouvant livrer quelquefois parmi ses études mêmes, et s'en débarrassant selon son gré. Avant le jour, il allaitfaire visite à l'empereur Vespasien, qui était, lui aussi, un travailleur de nuit; puis il s'occupait des devoirs de ses charges. A son retour chez lui, il rendait aux études ce qui restait de temps. Après le repas, qu'il prenait de jour, à la façon antique, repas léger et de digestion facile, souvent, en été, s'il avait quelque loisir, il s'étendait au soleil : on lui lisait un livre ; il annotait, et faisait des extraits. Car il ne lisait jamais rien sans extraire. Il avait même coutume de dire qu'il n'y avait pas de livre si mauvais, qu'on n'y pût trouver

•quelque chose d'utile. Après le coucher du soleil, il se baignait d'ordinaire dans Veau froide ; puis il faisait collation, et il dormait queFques instants. Bientôt, comme s'il faisait une autre journée, il se mettait à Tétude jusqu'à l'heure du souper. Après le souper, on lui lisait un livre, et il annotait; et c'était au pas de course. Je me souviens qu'un de ses amis reprit une fois le lecteur, qui avait mal prononcé certains mots , et le fit recommencer. « Tu avais donc compris? dit «mon oncle. — Oui, répondit-il. — Pourquoi reprendre tt alors ? ton interruption nous a fait perdre plus de dix • « lignes. » Voilà comme il était ménager du temps I II quittait le souper, en été, de jour ; à la première heure de la nuit, en hiver : on eût dit que quelque loi l'y forçait. Telle était sa vie au milieu des travaux, et dans le tumulte de Rome. Dans la retraite des champs, il n'enlevait aux études que le temps du bain. Quand je dis du bain, je parle du temps qu'il passait dans l'eau. Car, tandis qu'on le frottait et qu'on l'es-» suyait, il écoutait ou dictait quelque chose. Eu voyage, c'est à cela qu'il employait tous ses instants, comme s'il eût été débarrassé de tout autre souci. Il avait, à son côté, un secrétaire avec un livre et des tablettes. En hiver, ce secrétaire se garantissait les mains avec des mitaines, afin que la rigueur même de la saison ne ûi pas tort à ses études. C'est pour cette raison qu'à Rome même, il se faisait porter en litière. Je me rappelle avoir été grondé par lui pour m'être promené : «Tu pouvais, dit-il, ne pas perdre ces heures-là.» C'est grâce à cette application qu'il a composé tous ces volumes, et qu'il m'a laissé cent soixante commentaires d'extraits, pages et revers remplis, et le tout écrit en caractères d'une finesse extrême : ce qui multiplie encore ce nombre... Aussi ne puis-je guère m'empêcher de rire, quand certaines personnes me traitent de laborieux, moi qui, comparé à lui, ne suis que la paresse même*. »

Tacite ayant à raconter, dans ses Histoires^ la grande catastrophe de l'an 79, pria son ami Pline le Jeune de le renseigner avec quelque détail sur les circonstances de la mort

s, Pline le Jeune, Letiret, livre ni, lettre vi.

de 8Qn oncle. La lettre où Pline le Jeune fait ce récit est la plus belle peut-être et la plus intéressante de tout son re^ cueiP. C'est là qu'il faut voir combien Pline TAncien, cet homme de tant de science et de talent, était aussi un homme d'un grand caractère , d'une intrépidité à toute épreuve, d'un calme et d'un sang-froid imperturbables. Malheureusement cette lettre est beaucoup trop longue pour que nous la puissions transcrire ici tout entière ; et il ne conviendrait guère de mettre en lambeaux des pages où tout se tient, dont le charme principal est dans cette continuité même, et qui veulent être lues d'un bout à l'autre.

vie de Pline le ^eune.

Pline le Jeune était le fils de la sœur de Pline l'Ancien. Il se nommait, comme son père, Gaïus Cécilius; mais, ayant été adopté par son oncle, il s'appela désormais C. Plinius Cécilius Sécundus. Il était né en l'an 61 ou 62, sur les bords du lac Larius, aux environs de la ville de Côme. A l'âge de huit ans, il perdit son père, dans le temps que son oncle maternel gouvernait l'Espagne. Pline l'Ancien, à son retour en Italie, prit avec lui la veuve de Caïus Cécilius et son fils. Il fut un second père pour cet enfant, l'éleva avec le plus grand soin, et le fit l'héritier de son nom et de sa fortune. Les études du jeune Pline, sous un tel maître, ne pouvaient manquer d'être fortes et brillantes. La passion de l'oncle pour la science passa dans l'âme du neveu. C'était presque la même ardeur : seulement les objets n'en étaient pas les mêmes. Pline l'Ancien se plaisait surtout aux questions abstruses, aux recherches d'érudition, à la contemplation des phénomènes de la nature. Pline le Jeune aimait à se renfermer dans le domaine des choses littéraires : il aspirait plus au bien dire qu'à l'immensité du savoir, ou même qu'à l'originalité de la pensée ; il était plus curieux des secrets du beau style que de ces autres secrets qu'essayait d'entrevoir son oncle , sous le voile mystérieux d'Isis.

Il fut pourtant soldat; il alla servir une année en Syrie,

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